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TDG: Un scandale ukrainien atterrit à Genève

Version longue d’un article publié dans la Tribune de Genève, le 26/08/2017

“Petro, reviens tant qu’il n’est pas trop tard!” Cet appel émotionnel d’Anton Herashenko, conseiller du ministre de l’intérieur ukrainien, à l’oligarque Petro Diminskiy, n’a visiblement pas été entendu. L’homme ne s’est pas manifesté depuis son départ d’Ukraine, dans l’après-midi du 22 août, à destination de Genève. Le Procureur Général Iouriy Loutsenko a déclaré, le 25 août au soir, ne pas avoir besoin de la présence de Petro Diminskiy pour continuer l’enquête. Il est donc peu probable que l’oligarque revienne dans un futur proche. Dans les médias et réseaux sociaux ukrainiens, Petro Diminskiy est devenu un nouveau symbole de la justice sélective et des abus du système oligarchique.

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Petro Diminskiy, 62 ans, est le propriétaire, entre autres, du club de football “Karpaty” et de la chaîne de télévision “ZIK”. Il se présentait comme un homme d’affaires tout à fait respectable, basé dans la région de Lviv, en Ukraine de l’ouest. Jusqu’à ce 18 août, quand sa belle Mercedes S65 double à toute vitesse une colonne de voitures sur une route de l’ouest de l’Ukraine. Il percute un autre véhicule, dont la conductrice, 31 ans, meurt sur le coup. Petro Diminskiy affirme de suite que son garde du corps était au volant de sa Mercedes, et qu’il n’avait rien à voir avec la tragédie. “Tout le monde sait depuis des années qu’il conduit lui-même son bolide…”, commente l’assureur Lioubomir Foutorskiy, à Lviv. Lui-même conducteur d’une Porsche, en connaît un rayon sur les propriétaires de voitures de luxe dans la région.

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Source: Zaxid.net

En l’état de l’enquête, « il est impossible d’affirmer qu’il était vraiment au volant au moment de l’accident”, précise, prudent, le Procureur Général Iouriy Loutsenko, dès le 22 août. Mais plusieurs témoignages, et une série de vidéos, discréditent la défense de Petro Diminskiy. Une caméra de surveillance l’a filmé lui-même au volant de sa voiture, 40 minutes avant le choc. Celui-ci, considéré comme simple témoin dans l’affaire, sent la pression monter. Il est appelé à se présenter aux enquêteurs mardi 22 août à 10h. Au lieu de cela, il file à l’aéroport. Pour beaucoup en Ukraine, c’est là une preuve éclatante de sa culpabilité.

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L’avion, un Cessna immatriculé en Autriche, a atterri à Genève le 22 août à 16h37, selon nos recherches sur des sites spécialisés dans la traque des avions. Pourquoi Genève? Petro Diminskiy se rend régulièrement dans la Cité de Calvin, sans qu’on en connaisse les raisons. Le lendemain, l’oligarque effectue vraisemblablement une série de tests à la clinique Generale-Beaulieu. Un diagnostic du docteur Dimitrios Samaras le consacre en “bonne santé physique et psychologique”.

 

 

Petro Diminskiy est-il resté à la clinique après cette consultation? Le 25 août, dans un mail adressé à un journaliste ukrainien, Danylo Mokryk, l’assistante de direction de la clinique, Françoise Dimier, se refuse à “confirmer ou infirmer la présence d’une personne” dans l’établissement, au titre du secret médical. Qu’il soit toujours hospitalisé ou non, Petro Diminskiy serait toujours à Genève, selon nos sources.

Reste que sans demande d’entraide judiciaire formulée par la justice ukrainienne, la justice suisse ne peut lancer aucune action à l’encontre de Petro Diminskiy. Celui-ci doit tout d’abord être notifié comme suspect dans l’affaire. Or, rien ne vient. Le Procureur Général Iouriy Loutsenko a certes déploré à plusieurs reprises que Petro Diminskiy ne se présente pas aux convocations des enquêteurs. Il n’a pourtant pas dénoncé son départ d’Ukraine comme une fuite.

Au contraire, Iouriy Loutsenko a estimé, le 25 août au soir, que l’enquête peut produire des résultats probants sans le concours de Petro Diminskiy. « Les prélèvements d’échantillons biologiques, les vidéos, et autres éléments que nous avons commandé aux experts… Nous pouvons travailler avec cela, même en son absence (Petro Diminskiy, ed.) ». Une approche confirmée par Larisa Sarhan, la porte-parole du Procureur Général.

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Le fait que les autorités judiciaires ukrainiennes ne semblent pas intéressées par le concours, en bonne volonté, d’un des principaux protagonistes d’un accident mortel ne rassure en rien l’opinion publique. Les Ukrainiens sont depuis des années sceptiques quant à l’efficacité et à l’indépendance de la justice. Nombreux sont ceux qui redoutent que l’affaire soit enterrée, afin de protéger les intérêts d’une des personnes les plus riches et influentes d’Ukraine. De fait, Iouriy Loutsenko a d’ores et déjà remis en question un témoignage clé de l’affaire: « la personne qui accuse Diminskiy d’avoir été au volant au moment-même de l’accident n’était probablement pas sur place », a-t-il répété.

Une prudence sans doute justifiée, mais qui n’a pas toujours été la marque de fabrique de Iouriy Loutsenko, souvent vindicatif, et ferme dans ses conclusions. De quoi alimenter les réactions de frustration et de rage dans l’opinion publique. Même si était reconnu coupable de cet homicide involontaire, beaucoup croient que Petro Diminskiy bénéficie de puissants soutiens politiques, qui lui épargneront, d’une manière ou d’une autre, une éventuelle condamnation en justice. “Vous connaissez si bien ce personnage que vous le tutoyez?”, a ainsi commenté l’internaute Maksym Oustiak sous le post Facebook d’Anton Herashenko appelant Petro Diminskiy à revenir tant qu’il n’est pas trop tard. “Voilà qui explique tout”.

Le 26 août au matin, l’avocat de Petro Diminskiy, Mykola Lysiy, a assuré de la bonne volonté de son client: « Il est prêt à coopérer, et coopérera, avec les enquêteurs », a-t-il assuré. Il n’a néanmoins pas indiqué quand, et si, son client était disposé à rentrer en Ukraine.

De fait, Petro Diminskiy n’a aucune obligation de revenir. Et l’homme peut prendre son temps. Selon Iouriy Loutsenko, il faudrait déjà que les enquêteurs le considèrent comme suspect. Si, à partir de ce moment, il ne se présente pas à leurs convocations, alors le Bureau du Procureur a la possibilité de solliciter l’entraide de partenaires étrangers, notamment pour une demande d’extradition. « C’est un long processus, qui peut prendre de six mois à un an. Mais dans 90% des cas, il aboutit ».

En Ukraine, certaines conséquences du drame ont été bien plus rapides. Nataliya Trila a été enterrée le 20 août dans son village de Iamelnia (Ямельня). Le 21 août, le garde du corps de Petro Diminskiy, Andriy Bortsha, toujours considéré comme le principal suspect dans l’affaire, a été placé en maison d’arrêt pour 2 mois.

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Enterrement de Nataliya Trila. Source: Zaxid.net

Journaliste et voyageur, je suis un Européen d'origine française et observateur insatiable de la composition, décomposition et recomposition du continent. Depuis 2011 en Ukraine, je suis en permanence sur les routes, afin de suivre les évolutions et révolutions qui secouent ce pays. L'occasion d'affiner mon regard sur les différences - et ressemblances - qui font cette autre Europe.

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