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Libération:, Dans le Donbass, « nous mourrons à petit feu »

Article publié dans Libération, le 14/02/2017

A Avdiika, ville industrielle près de Donetsk, les civils perdent peu à peu l’espoir de voir la guerre entre les forces ukrainiennes et les séparatistes prorusses prendre fin. Deux ans après les accords de Minsk, l’intensité des violences est remontée d’un cran en février.

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Dans la cour de l’école numéro 11 d’Avdiivka, les bruits s’entrechoquent. Les rires et les cris des enfants, les rappels à l’ordre des enseignantes. Et au loin, les échos de l’artillerie. «Les enfants ont une capacité d’adaptation extraordinaire, se réjouit la directrice, Nina Sheremko. C’est le troisième hiver de la guerre, et ils ne réagissent déjà plus au son des explosions. Ils jouent tranquillement, comme… comme des enfants. Ils nous montrent l’exemple, pour tenter de retrouver une vie normale.»

Retrouver une vie normale. C’était en substance la promesse des accords de paix de Minsk, le 11 février 2015. Dans la capitale biélorusse, les présidents russe Vladimir Poutine et ukrainien Petro Porochenko, poussés par Angela Merkel et Francois Hollande, avaient alors décidé d’une feuille de route censée mettre fin au conflit meurtrier du Donbass, cette région industrielle dans l’est de l’Ukraine. Deux ans plus tard, les affrontements entre forces ukrainiennes d’un côté, séparatistes et russes de l’autre, n’ont jamais cessé. La guerre a fait plus de 10 000 morts selon l’ONU.

«Nous avons tout ce qu’il nous faut», poursuit Nina Sheremko avec détermination. Depuis 2014, la moitié de ses élèves et de ses enseignants ont quitté la ville. Les coupures d’électricité et de chauffage sont fréquentes, et l’école a développé des systèmes d’urgence. «Il y a 150 enfants ici. Il faut bien faire tourner l’école pendant que les parents sont au travail.» Beaucoup d’entre eux sont employés à l’usine de coke (charbon) de la ville, une des plus grandes d’Europe. A toutes fins utiles, Nina Sheremko précise que l’école dispose de deux abris souterrains.

Armes lourdes

Début février, Avdiivka s’est retrouvée au cœur de violences inégalées depuis 2015. Une trentaine de personnes, civiles et militaires, y sont mortes côté ukrainien. Les pertes restent difficilement quantifiables côté séparatiste. Une escalade des tensions que les experts s’ingénient à expliquer soit par des causes locales, soit en faisant l’hypothèse que les combattants «testent» les orientations diplomatiques de Donald Trump envers la Russie de Vladimir Poutine. Sur le terrain, les bombardements à l’artillerie lourde n’ont rien changé au rapport de force. Ils n’ont fait qu’accroître le climat d’incertitude.

«S’ils voulaient vraiment chercher la paix, ils l’auraient déjà trouvée», tempête Marianna Ivanivna. Retraitée, elle tire une petite luge chargée de produits humanitaires, sur le trottoir verglacé. «Mon mari a été tué en 2014. Ma maison est encore à moitié détruite… Nous mourons à petit feu.» Sa marche est rythmée par les échos de l’artillerie lourde. Elle passe devant un bâtiment emblématique d’Avdiivka : une barre d’immeubles criblée d’éclats d’obus, arborant le portrait mural géant d’une habitante. Réalisée par le collectif «Art United Us» en octobre, l’œuvre est accompagnée d’un graffiti : «Mon dieu, protège Avdiivka.» Le bâtiment, faisant face à la ligne de front, est encore occasionnellement la cible de tirs. A l’intérieur, la plupart des appartements sont vides ou occupés par des soldats ukrainiens. Quelques familles s’acharnent malgré tout à y vivre. Sur leurs portes, des petits papiers indiquent : «Ici vivent des gens.»

Les accords de Minsk avaient soulevé des espoirs de résolution graduelle du conflit. Tout semble aujourd’hui bloqué. Les échanges de prisonniers, qui devaient s’effectuer «tous pour tous», se font au compte-gouttes. Les négociations politiques portant sur l’organisation d’élections locales ou le contrôle de la frontière ukraino-russe sont au point mort. La démilitarisation de «la ligne de contact», selon le jargon en vigueur, ne semble plus qu’un lointain souvenir. Ces derniers mois, les armes lourdes ont refait leur apparition. Alexander Hug, chef de la mission d’observation de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), dénonce régulièrement le «risque de reprise des offensives à grande ampleur». Hormis les duels d’artillerie, les Ukrainiens ont développé une stratégie de «petits pas», en reprenant le contrôle de localités situées dans la zone tampon, réduisant de fait la distance entre positions ennemies. Les forces prorusses et russes, de leur côté, sont mobilisées après l’assassinat non revendiqué de «Givi» (Mikhail Tolstykh), l’un des chefs de guerre les plus iconiques de la république de Donetsk. Le président autoproclamé, Alexander Zakharchenko, a appelé à une vengeance et dénoncé «l’échec» des accords de Minsk.

«Le processus de Minsk, pourquoi pas ? demande Pavlo Malykhin, chef de l’administration militaro-civile d’Avdiivka. Mais encore faut-il qu’il soit appliqué, et respecté. Ce que je vois, c’est que les garants de ces accords, ce sont les Occidentaux qui cherchent à faire du business avec la Russie. Sur le terrain, les observateurs de l’OSCE refusent de prendre le moindre risque pour aller constater la guerre par eux-mêmes, et aller régler des problèmes concrets ! Ils restent à l’écart de la zone de combat, écoutent sans voir, repartent et écrivent leurs rapports. Ça ne va pas résoudre le conflit.»

«Sans aide humanitaire, nous ne pourrions pas survivre», se lamente Svitlana Klimenko. Avec des compagnons retraités, elle attend dans une cage d’escalier froide pour collecter un colis auprès de la Croix-Rouge ukrainienne, à Avdiivka. Aujourd’hui, ce sont des rations alimentaires et des produits hygiéniques qu’elle attend. «J’ai passé des années à m’occuper de vétérans de la guerre d’Afghanistan, ou de Tchernobyl. Et voilà qu’aujourd’hui, c’est moi qui ai besoin d’aide…»

«A cause de la situation sécuritaire qui reste très incertaine, il nous est impossible de lancer des projets de reconstruction là où les besoins sont les plus importants, c’est-à-dire sur la ligne de front, constate Marie-Servane Desjonqueres, porte-parole du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) en Ukraine. Dans la zone, des villages sont très isolés. Ils restent coupés de tout, les ambulances ne peuvent pas venir, il n’y a pas de bus. Ça reste des situations extrêmement difficiles.» Le CICR étant l’une des rares organisations humanitaires acceptées des deux côtés de la ligne de front, Marie-Servane Desjonqueres constate des problèmes identiques du côté des républiques autoproclamées de Donetsk et de Lougansk. Des drames que le gouvernement de Kiev aurait entrepris de résoudre. Un plan de réintégration du Donbass a récemment été adopté, qui offre des facilités aux habitants des territoires séparatistes pour étudier en Ukraine, y voyager, et y travailler. Le défi étant de gagner le soutien des populations de cette région. L’initiative a provoqué une levée de boucliers en Ukraine même.

Rations alimentaires

Des mouvements nationalistes ont organisé le blocage de trois voies ferrées reliant les territoires ukrainiens et séparatistes. Dans le petit village de Sherbynivka, au nord d’Avdiivka, des dizaines de wagons chargés de charbon sont stationnés en gare depuis samedi. Une quinzaine de combattants volontaires, installés sur un campement de fortune, dénoncent une «trahison» de l’exécutif à Kiev. Une bannière installée au milieu de drapeaux appelle à «stopper le commerce du sang». «Ce plan légalise le commerce avec l’occupant, explique « Vlad », le responsable du camp. Ils pourront s’enrichir en écoulant leur charbon sur le marché ukrainien et alimenter leur effort de guerre.»Parmi ses volontaires, l’idée est très répandue d’édifier «un mur» isolant les territoires séparatistes pour de bon.

Alors que l’Ukraine vit son troisième hiver de guerre, aucun consensus n’a émergé sur la manière de ramener la paix dans le Donbass. Les populations civiles ne sont pas prêtes de retrouver une vie normale. «Qu’ils se mettent d’accord une fois pour toutes, au lieu de nous tirer dessus sans but, s’insurge Olha Iourievna, une mère de famille à Avdiivka. Pour moi, c’est égal. L’Ukraine, la république de Donetsk… je m’en fiche. Ce que je veux, c’est la paix. Tout le monde ici ne veut que la paix.»

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