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RFI: Les disparus du Donbass

Reportage diffusé dans l’émission Accents d’Europe, le 14/10/2016

Même si les échauffourées restent constantes et meurtrières entre séparatistes pro russes et forces gouvernementales, la ligne de front s’est stabilisée dans l’est de l’Ukraine. Mais le bilan humain est lourd : près de 10 000 morts selon l’ONU, un million et demi de personnes déplacées, des centaines de prisonniers et de disparus. Pour les parents et les proches rongés par l’absence, il est difficile d’aller de l’avant.

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Maryna. Crédit: Brendan Hoffman/CICR

 

Lyoubov Stepanivna a un regard absent. Accoudée à la table de sa cuisine, elle déplace des petits morceaux de sucre avec le doigt, sans y réfléchir. Mais quand elle parle de ses deux fils, Oleksandr et Mykola, elle se fait très précise.

Lyoubov Stepanivna: Aujourd’hui, ça fait 2 ans, 2 mois, 8 jours que je n’ai plus de nouvelles. 

Alexander était un officier de police à Louhansk, la capitale de région. En juillet 2014, la ville s’est retrouvée coupée du village de ses parents, Valuiske, par la ligne de front et de multiples barrages routiers. C’est à l’un d’entre eux que lui et son frère Mykola ont du se faire arrêter, le 17 juillet 2014.

Lyoubov Stepnivna: Ils sont partis à 8h30 du matin. On entendait des bombardements au loin, les communications étaient mauvaises… A 12h30, leurs téléphones étaient éteints. Et depuis, plus rien. 

D’après une connaissance qui s’est portée comme témoin, c’est à un barrage ukrainien que des “hommes cagoulés, vêtus de noirs”, ont appréhendé les deux frères. Mais rien ne permet d’établir avec certitude l’identité des ravisseurs, et encore moins ce que sont devenus Oleksandr et Mykola.

Alors depuis plus de deux ans, Lyoubov Stepanivna écrit des lettres.

Lyoubov Stepanivna: J’ai transmis ces informations à beaucoup de monde. Mais pour l’instant, je n’ai reçu aucune réponse concrète. Plus de nouvelles, de personne, de nulle part. Louhansk, ils ne me répondent plus. Ici, ils restent aussi les bras ballants. Nous sommes oubliés. Personne ne veut de nous ?

Les hostilités n’ont jamais cessé, le long de la ligne de front qui déchire le Donbass. Mais celle-ci s’est stabilisée. Et la question des prisonniers, et des personnes disparues, est un sujet sensible dans les négociations de paix.

Fabien Bourdier est le coordinateur du dossier des personnes disparues au Comité de la Croix Rouge Internationale (CICR), à Kiev.

Fabien Bourdier: En Ukraine, les chiffres varient selon les différentes parties au conflit. Le CICR, nous avons enregistré 472 cas de personnes disparues, des deux côtés de la ligne de contact. Nous avons 50% de militaires, et 50% de civils. Mais nos estimations sont qu’il y aurait au moins un millier de corps non-identifiés.

Le CICR est l’une des rares organisations internationales à pouvoir travailler des deux côtés de la ligne de front. Il assure un rôle de coordinateur de la collecte d’information et des recherches. Il fait aussi du lobbying auprès du Parlement ukrainien afin d’adapter la législation sur les personnes disparues. La loi actuelle ne concerne que les disparus en temps de paix. Soit des fugues, ou des noyés dans des lacs.

Ce qui rassure Fabien Bourdier, c’est que dans le contexte ukrainien, la question est prise au sérieux.

Fabien Bourdier: En Ukraine, à la différence d’autres conflits que nous avons pu observer, que ce soit dans les Balkans, au Liban par exemple… Ce n’est pas un conflit communautés contre communautés, donc il n’y a pas de haine entre les différentes parties au conflit. Et il y a une volonté affichée des différentes autorités, des zones gouvernementales et non-gouvernementales, à travailler sur la question. 

Cela n’empêche pas  que les familles de personnes disparues se sentent oubliées.

Aucun système d’aide publique ne vient compenser la perte des revenus de ces foyers. Et pour ce qui est des rapports avec les autorités, ils sont souvent décrits comme frustrants, et inutiles.

Maryna: Je n’arrive plus à croire personne. 

Le fils de Maryna, Yevhen, a été arrêté le 11 juillet 2014, dans son appartement de Kramatorsk, au nord de Donetsk. Tabassé, il a ensuite été conduit aux urgences. Le temps que Maryna arrive sur les lieux, il avait déjà disparu. Ses recherches n’ont donné aucun résultat.

Maryna: On m’a dit à un moment qu’il est mort. Mais si ses ravisseurs voulaient vraiment le tuer, pourquoi l’auraient-ils emmené aux urgences, pour le faire soigner? Ils l’ont emmené de là-bas. Les enquêteurs qui sont en charge de l’affaire n’ont posé de question à aucun docteur, pour en savoir plus. Le cas de mon fils est tombé aux oubliettes.

Les seules lueurs d’espoirs que Maryna a pu entrevoir, venaient en fait de personnes qui voulaient profiter d’elle.

Maryna: Des affairistes. Ils m’ont appelé, demandé de venir à un rendez-vous avec de l’argent et des vêtements de mon fils. Mais une fois sur place, ils n’avaient rien à me montrer. Ils voulaient juste mon argent. Alors je n’ai rien donné, et je suis parti.

Maryna erre aujourd’hui dans l’appartement de Yevhen. Tout ou presque y est resté intact. Elle a déjà enterré un fils en 2010, et son second est vivant, elle en est sûre, rien ne peut la convaincre du contraire.

L’état d’esprit est le même dans la cuisine de Lyoubov Stepanivna, dans le village de Valuiske.

Lyoubov Stepanivna: Bien sûr, j’attends. J’attendrai jusqu’à ce qu’ils reviennent. Que faire d’autre? Vous savez ce qu’on dit. L’espoir meurt en dernier

En Ukraine, comme dans de nombreux autres conflits à travers le monde, les familles de disparus ne connaîtront pas de repos tant que leurs questions n’auront pas trouvé réponse. Quelque soit la situation sur la ligne de front ou dans les salons de négociations, pour ces mères recherchant leurs fils, ces femmes recherchant leurs maris, la guerre, ne se terminera pas de si tôt.

Ecouter le reportage ici

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