Avec les premières lueurs de l’aube, la pénombre se dissipe progressivement dans la cour du Closer. Toute la nuit, les danseurs ont évolué en transe au son des improvisations techno du DJ, dans une obscurité transpercée par les seuls faisceaux lasers. Plusieurs dizaines se déhanchent encore. Ils se sourient, en découvrant leurs visages à la lumière du petit jour. «Ici, c’est la liberté, lance Ihor, en tirant avidement sur une dernière cigarette. Le Closer, c’est un espace hors de tout, où l’on peut tous se retrouver, danser, et oublier la ville.» «Nous voulions un endroit à nous, pour notre famille alternative. Nous avons aménagé rapidement cette ancienne usine et lancé le Closer en 2013», se rappelle Timour Bacha, jeune manager du club. Depuis, d’autres plateformes d’electro et techno se sont certes développées, mais le pionnier est consacré comme une institution unique. Il fait déjà grand jour quand les fêtards s’esquivent par petits groupes. La plupart rentrent à pied. «Ici, il faut profiter au maximum des beaux jours,plaisante Ihor en marchant lourdement. Parce que l’hiver, c’est les températures glaciales et les trottoirs-patinoires…»

Les plages du Dnipro en toute saison

Pas étonnant donc qu’en été et au début de l’automne, les plages de Kiev soient bondées. Pas des substituts de plage comme à Paris. Des vraies plages de sable fin sur les berges des îles qui rythment le majestueux Dnipro. C’est ce fleuve qui a donné naissance à la ville, au IXe siècle. D’abord comme port de commerce, puis comme capitale de la Rous’ de Kiev, une principauté slave orientale qui fut un temps l’un des plus grands empires d’Europe. Il reste aujourd’hui peu de traces de cette époque. La ville actuelle est bien plus un produit du XXe siècle, entre les élégants bâtiments tsaristes, les projets soviétiques grandioses et l’urbanisme sauvage de la période d’indépendance de l’Ukraine.

Un des havres de paix, coupée de la circulation chaotique qui paralyse la ville chaque jour, est l’île Trukhaniv. Pour y accéder, un pont piétonnier enjambe le Dnipro – les amateurs de sueurs froides peuvent s’y essayer au saut à l’élastique avant d’aller se dorer la pilule sur la plage ou de rejoindre les dizaines de baigneurs dans l’eau du fleuve. La méfiance devrait pourtant être de mise : ni l’Ukraine ni la Biélorussie, où le Dnipro prend sa source, ne sont réputées pour leur respect de l’environnement, et la zone interdite de Tchernobyl n’est jamais qu’à 80 kilomètres en amont… «Aucun problème, s’amuse Ivan, le ventre rond fièrement exhibé au soleil alors qu’il se trempe les pieds. Je me baigne ici depuis quarante ans, je n’ai jamais eu aucune maladie. D’ailleurs, vous devriez revenir en hiver pour une baignade vraiment fortifiante !» Ivan est de toute évidence un «morse», un de ces autochtones qui plongent dans l’eau glacée chaque hiver. Pour les Slaves de l’Est, la «saison» commence le 19 janvier, à la fête orthodoxe du «baptême des eaux». «On s’immerge une fois au nom du Père, une seconde au nom du Fils, et une troisième au nom du Saint-Esprit, et hop ! Retour sur la plage pour un petit cognac.»

Autoroute et pigeons post-révolutionnaires

A la sortie du pont piétonnier, on trouve de la bière bon marché, du poisson séché et les fameux semechki, ces graines de tournesol que les Ukrainiens peuvent picorer sans fin. Il y a aussi cette myriade de petits bars à l’atmosphère détendue et décomplexée qui pullulent depuis peu dans toute la ville, empruntant beaucoup à la mode berlinoise. Toutefois, les raisons de traîner ses guêtres dans le centre sont devenues limitées et l’avenue principale, Khreschatyk, est surtout une autoroute urbaine, bruyante, bordée de magasins de luxe. Maïdan Nezalejnosti, la place de l’Indépendance, a certes été le haut lieu des révolutions de 2004 et 2014, mais les émotions qu’elles avaient engendrées ne sont qu’un souvenir, et les espoirs de réformes et de lutte anticorruption, des sources de frustration. Aujourd’hui, les chalands étalent leur camelote sur des échoppes de fortune et des hommes au visage brûlé par le soleil essaient de convaincre les passants de prendre une photo avec leur pigeon ou leurs peluches géantes.

Peintures murales et bar je-m’en-foutiste

En contrebas de la colline de la «ville haute», le quartier du Podil offre des visages plus attrayants de la nouvelle Kiev, comme quelques-unes de ces peintures murales géantes qui tapissent de nombreux murs de la capitale. Ici, un cosaque géant qui combat un serpent dans le cosmos ; là, un homme perdu dans un labyrinthe tant et si bien qu’il en devient un labyrinthe lui-même. Une tendance récente qui inclut de nombreux artistes internationaux et qui recouvre les mornes façades post-soviétiques de nouvelles couleurs, au diapason d’une population en pleine mutation. Les initiatives de quartier se multiplient et opposent des résistances farouches aux promoteurs immobiliers qui ont toujours leurs oreilles à la municipalité.

Corruption et conflits d’intérêts sont des sujets qui reviennent souvent, entre deux gorgées de bière et une bouffée de cigarette, au Barbakan. Ce bar est l’un des derniers endroits à Kiev où il est encore possible de fumer à l’intérieur, dans une atmosphère de je-m’en-foutisme absolu. Seul le barman veille attentivement à ses bouteilles. Pas de règles ? Et pourtant, le Barbakan est dédié aux nationalistes ukrainiens et à la lutte contre ses ennemis. Mais ici, pas d’ambiance de cellule de complot. Combattants du front de l’Est, hipsters, artistes, étrangers, écrivains libéraux et nationalistes conservateurs, tous s’immergent dans une ivresse sans fond. Avant de repartir dans les rues d’une ville qui se cherche sans cesse.