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RFI: Kiev veut gommer son passé soviétique

Reportage diffusé dans l’émission Accents d’Europe, sur RFI, le 10/10/2016

Comment enlever les signes du passé communiste, et de la sujétion à l’ex URSS alors que les relations avec le voisin russe n’ont jamais été aussi distantes. C’est à ce dilemme qu’est confronté l’Ukraine. Au cœur de ce débat, une statue, haute d’une centaine de mètre, la mère patrie qui trône au cœur de la capitale Kiev. Difficile à déboulonner, quasi impossible à décommuniser aussi, selon la terminologie employée sur place.

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On ne peut pas la manquer. Sur une colline dominant le fleuve Dnipro, la Mère Patrie veille sur la capitale ukrainienne, du haut de ses 62 mètres de métal argenté, qui reluisent au soleil. Elle est montée sur un énorme piédestal, et l’ensemble du complexe fait 102 mètres de haut.

La mère patrie, c’est une figure féminine aux traits très masculins; un emblème du monumentalisme soviétique. Les bras levés au ciel, elle porte un glaive dans une main, et dans l’autre, un bouclier. Et sur celui-ci, le blason de l’Union Soviétique, avec marteau et faucille.

La décommunisation bat son plein en Ukraine depuis 2014, mais les symboles restent. C’est plutôt gênant. De nombreuses voix se sont élevées pour que les symboles soviétiques ne dominent plus la capitale.

Volodymyr Vyatrovitch est le directeur de l’Institut national de la mémoire, le principal instigateur de la décommunisation.

Volodymyr Vyatrovich: Le monument est un exemple de l’architecture soviétique: il doit rester en place, on ne parle plus de le démonter. Mais selon la loi sur la décommunisation, les emblèmes soviétiques, le marteau et la faucille, qui se trouvent sur le bouclier, doivent être démontés. 

 

C’est plus facile à dire qu’à faire. Le glaive pèse 9 tonnes, et le bouclier 13 tonnes. Volodymyr Symperovitch est l’un des historiens du musée de la seconde guerre mondiale, qui se trouve  sous le monument.

Volodymyr Symperovitch: Certains voulaient démonter le bouclier. Mais cela déséquilibrerait tout l’édifice, donc ce n’est pas possible. Le recouvrir par autre chose, comme un texte ou une image multimédia, ça serait une autre option. Décommuniser la Mère Patrie, ce sera fait, mais ce n’est pas facile. 

Mais au-delà de l’aspect technique, se pose la question de la pertinence d’une décommunisation d’un tel monument.

Myroslava Hartmond: C’est l’une des statues les plus hautes du monde. Son monumentalisme est pensé pour honorer la victoire soviétique durant la seconde guerre mondiale, mais aussi pour renforcer la place de Kiev comme ville soviétique. 

Myroslava Hartmond est une chercheuse et critique d’art, à Kiev. Pour elle, il est impossible d’effacer l’héritage soviétique de cette statue.

Myroslava Hartmond: Décommuniser la statue, cela relève presque de l’absurde. La ville y perdrait un élément de son esthétique et de son héritage culturel. Je pense qu’il faut protéger le monument d’initiatives aventureuses. 

Il faut dire que, malgré sa physionomie toute soviétique, la statue fait le ravissement des touristes depuis des années. Et elle ne dérange guère les Kiéviens.

Pour une raison inconnue, elle regarde vers l’est. Elle n’observe donc pas l’horizon d’où les Nazis étaient venus en 1941. Mais c’est le front est qu’elle scrute, vers la Russie, aujourd’hui considéré comme un Etat agresseur. Un nouveau symbole qui parle aux Ukrainiens.

En fait, ce qui semble le plus pressant, c’est de décommuniser et moderniser le musée de la seconde guerre mondiale, en-dessous du monument.

Dans une atmosphère assez datée, le cheminement à travers les galeries est toujours calqué sur le narratif soviétique, de l’oppression nazie à la résistance du peuple, des souffrances imposées aux Soviétiques à la victorieuse prise du Reichstag à Berlin.

Volodymyr Viatrovitch, directeur de l’institut de la mémoire.

Volodymyr Vyatrovitch: Ce musée s’appelait auparavant le musée de la Grande Guerre Patriotique, selon l’appellation soviétique. Il y avait des musées similaires dans beaucoup de villes, car les mythes de la Grande Guerre Patriotique constituaient l’un des principaux instruments de pouvoir des autorités soviétiques. La mission de ces musées, c’était d’affirmer que le bien, c’était l’URSS, et le mal, c’étaient les Nazis, sans faire de nuances. Et ce sont des fabulations qui ont survécu à la chute de l’URSS, en particulier en Russie aujourd’hui. L’Ukraine commence à se différencier de ce narratif.

Le changement de narratif, c’est le principal enjeu de la décommunisation en Ukraine, afin de d’adhérer, comme le souhaite le Président Petro Porochenko, à un “discours historique commun aux Européens”. L’objectif semble à la fois ambitieux. Mais en même temps, il est plus simple que décommuniser une ville qui, de la statue de la mère patrie au réseau de métro, des facades des bâtiments aux couloirs des administrations, aura bien du mal à cacher son héritage soviétique.

Ecouter le reportage ici

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