Aujourd’hui, Mirta Groffman a décidé de parler. Ou plutôt d’écrire. «J’avais 4 ans, et mon voisin voulait me montrer son pénis. Je me cachais derrière les rideaux. J’avais 7 ans, et un homme m’a attrapé par les jambes dans le couloir et m’a touchée une fois à terre. J’étais chez le docteur et il a décidé de jouer au gynécologue par lui-même, sans raison, pendant 15 minutes. Il y avait aussi cet homme qui a essayé toute la nuit de me monter sur mon lit de compartiment de train. Cet ami de longue date qui a essayé de s’imposer comme mon partenaire de jeu, comme ça… Mais on me dit que c’est comme ça. Et que je dois être heureuse à chaque fois que l’on me viole…»

Comme des centaines d’autres, c’est sur son mur Facebook que Mirta Groffman a d’abord partagé son histoire, dans la vague du mouvement #Jenaipaspeurdeparler (#яНеБоюсьСказати en ukrainien ; #яНебоюсьСказать en russe), qui tapisse les réseaux sociaux ukrainiens et russes depuis le 5 juillet. C’est un post de la militante civique ukrainienne Anastasia Melnychenko qui a délié les langues. L’ancienne journaliste, féministe affirmée, s’insurgeait de la réaction d’un homme ayant trouvé une femme évanouie dans un parc, laissée pour morte après avoir été violée : «Elle n’aurait pas dû traîner là en pleine nuit.» Pour Anastasia Melnychenko, c’en était trop. «Je veux que, nous, les femmes, parlions aujourd’hui […]. Nous n’avons pas à fournir d’excuses sur des jupes trop courtes ou des promenades la nuit tombée. On ne peut rien nous reprocher. Ceux qui nous violentent sont TOUJOURS les coupables.»

Son message est partagé et commenté des centaines de fois, et encourage des dizaines d’utilisateurs, femmes et hommes, à livrer leurs histoires. Le mouvement s’étend rapidement aux réseaux russes. Une onde de choc pour ces sociétés patriarcales et conservatrices. Les non-dits sur les questions sexuelles y sont la règle, imposés tant par les carcans religieux que par le système éducatif. Les récits les plus choquants sont postés dans des groupes privés.

«Les filles sont éduquées avec l’idée qu’elles doivent être polies, silencieuses, calmes, soumises et prêtes à satisfaire les besoins de leurs maris», appuie Aliona Zoubchenko, porte-parole de l’association La Strada-Ukraine, en charge d’un suivi de victimes. «C’est pour cela que #яНеБоюсьСказати est si important, commente Nadia Parfan, une célèbre militante féministe à Kiev. Pour que les victimes se sentent autorisées à parler, à se livrer, et à se reconstruire une vie.»

Les utilisateurs de réseaux sociaux ne sont pas unanimes sur #Jenaipaspeurdeparler. Si certains hommes y apportent leur soutien, voire demandent pardon pour leurs comportements, nombreux sont ceux qui s’indignent de telles confessions en public, et persistent à rejeter la faute de viols et harcèlements sur des femmes «trop aguicheuses».

En Ukraine, le mouvement #Jenaipaspeurdeparler s’inscrit dans un contexte d’ouverture toute relative sur les questions de sexualité et de genre. Nadia Parfan est néanmoins loin de crier victoire. La jeune femme se rappelle avec amertume les moqueries qu’elle a subies pendant ses années de militantisme. D’autant que faire entendre la voix des victimes n’implique pas qu’elles obtiennent justice. Pour Aliona Zoubchenko, l’autisme du système judiciaire perdure : «Devant un juge, la victime doit prouver qu’elle a été violée, et être soumise à des interrogatoires humiliants.»