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RFI:Les journalistes de guerre malmenés en Ukraine

Version longue d’un article publié sur le site de RFI, le 20/05/2016

“Nous publions cette liste, car il est important de comprendre que ces journalistes collaborent avec des combattants terroristes”. Le ton est donné. Sans donner plus de justifications, le 10 mai, ce sont les noms, adresses mails et et numéros de téléphone de plus de 4500 journalistes, ukrainiens et étrangers, et de leurs assistants, qui se sont retrouvés en libre accès sur le site du très patriote groupe “Mirotvorets” (Faiseur de Paix, en ukrainien).

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Leur tort? Avoir été accrédité, entre 2014 et 2015, auprès des autorités séparatistes de la République Populaire autoproclamée de Donetsk (RPD). Un passe-droit obligatoire pour assurer une relative liberté de mouvement dans la zone de guerre du Donbass. Les autorités ukrainiennes ont d’ailleurs, de leur côté, mis en place leur propre procédure d’accréditation de journalistes. Mais pour Mirotvorets, entre accréditation et collaboration, il n’y aurait qu’un pas à franchir. La controverse très ukrainienne qui s’ensuit n’en finit pas de faire des remous.

“A la guerre comme à la guerre”, s’est ainsi fendu le ministre de l’Intérieur, Arsen Avakov, sur son compte twitter. “Un ami qui combat sur le front m’est autrement plus cher que ces libéraux-séparatistes qui se vendent au plus offrant”. Son conseiller, le député Anton Herachenko, a lui pris la défense intransigeante de l’équipe “Mirotvorets”, en contribuant à médiatiser la diffusion de la liste. Des positions préoccupantes, dans un pays qui se targue d’un respect strict des droits fondamentaux, dont la liberté de la presse, en opposition à la Russie voisine.

“L’équipe de Mirotvorets a probablement voulu obtenir des commentaires d’internautes qui l’auraient aidé à affiner son analyse”, estime la journaliste Oleksandra Matvitchouk d’Oukrainska Pravda. Depuis le début de la guerre hybride qui touche l’Ukraine depuis le printemps 2014, Mirotvorets s’est fait connaître pour son travail précieux de collecte d’information, et de dénonciation de la machine de propagande russe.

Les simplifications qui découlent de cette liste, reprises et aggravées par les réactions des réseaux sociaux et des responsables politiques, posent néanmoins de sérieuses questions. Ainsi peut-on lire de nombreux commentaires accusant les journalistes d’avoir fourni des “informations erronées” et d’avoir “alimenté le climat de conflit”, sans quoi “ils n’auraient pas été accrédités en RPD”.

“Les risques d’atteinte à leur sécurité sont énormes, en particulier pour les journalistes originaires du Donbass, qui ont encore de la famille à Donetsk…”, se désole Yana Sedova, journaliste pour le magazine Focus. La journaliste d’origine russe Ekaterina Sergatskova, qui avait quitté la Russie en raison de son opposition au régime de Vladimir Poutine, affirme ainsi “recevoir des messages de haine depuis plusieurs jours”. Elle est loin d’être la seule.

Au-delà de ces menaces ciblées, c’est un manque structurel de compréhension des modes de fonctionnement du journalisme moderne que l’affaire révèle. Les autorités ukrainiennes n’en sont pas à leur premier couac. L’apparition, en septembre 2015, de 41 journalistes et blogueurs sur une liste de personnes interdites d’entrée sur le territoire ukrainien, avait provoqué une controverse internationale, et un rétropédalage cacophonique du Président Petro Porochenko, du gouvernement et des services secrets. “Il est possible que l’exécutif n’apprécie pas le travail de ces journalistes, mais les libeller comme des menaces potentielles à la sécurité nationale n’est pas une réponse adaptée”, avait alors déclaré l’ONG américaine du “Comité pour Protéger les Journalistes”.

Dans le cas “Mirotvorets”, les mêmes logiques semblent être en cause. Ainsi Anton Herachenko a-t-il appelé au développement d’instruments de contrôle de l’information et d’interdiction “de la diffusion de nouvelles pouvant déstabiliser l’Ukraine”. Et de proposer le durcissement des procédures d’accréditation, et des mesures de “déportation de reporters ayant violé les lois nationales”.

Dans la tourmente de la controverse, le site « Mirotvorets » a fermé pendant quelques jours. Quand il est redevenu accessible au public, c’était pour présenter une liste mise à jour, justifiée par les citations des articles de lois autorisant la publication de données privées. La nouvelle liste ne dénonce plus les noms de la liste comme des « collaborateurs », mais  s’accompagne de commentaires sarcastiques. De quoi rejeter de l’huile sur le feu.

La plupart des observateurs s’accordent à reconnaître qu’une partie des 4500 journalistes se sont fait accréditer auprès des séparatistes dans un but de servir leur machine de propagande. Entre autres, le nom du sulfureux Britannique Graham Philips attise ainsi la colère des Ukrainiens Sans que cela justifie pour autant de traiter ces milliers de noms comme un ensemble homogène.

“Les propos d’Anton Herachenko cherchent avant tout à conforter son électorat nationaliste”, dénonce Yana Sedova. Ce qui dénote un mal très ukrainien: “Nous avons affaire à une nouvelle caste de soi-disant patriotes qui se croient autorisés à utiliser n’importe quel outil dans la lutte contre la Russie. Il semble que nul ne peut les critiquer”. L’administration présidentielle de Petro Porochenko, protecteur supposé de la liberté d’expression et garant des réformes pro-européennes, elle est tout à fait muette sur la question.

Sur son compte Facebook, le ministre de l’information, Iouriy Stets, a lui tardivement réaffirmé son attachement à la liberté de la presse, tout en mettant en garde les journalistes contre leur travail en zone de guerre, qui revient à “légitimer des organisations terroristes”. Dans un communiqué officiel, son ministère rappelle l’importance de “trouver un équilibre entre la protection des intérêts de l’Etat et le respect de la liberté de la presse et des droits des journalistes”. Une déclaration qui “donne l’impression alarmante que l’Ukraine considère la liberté d’expression et les intérêts de l’Etat comme des questions diamétralement opposées”, remarque, inquiet, Gulliver Cragg, correspondant de France 24.

Forts de leur patriotisme très circonstancié, Arsen Avakov, Anton Herachenko et leurs partisans font aussi valoir une vision très parcellaire du journalisme moderne. Il serait clair pour eux que les médias n’auraient du couvrir la guerre que du côté ukrainien de la ligne de front. Une aberration dans le contexte de la féroce guerre de l’information que se livrent l’Ukraine et la Russie. Un raccourci qui occulte le travail de terrain des journalistes ukrainiens et étrangers, qui a permis, indirectement, de pallier à l’impuissance des services de renseignement ukrainiens.

“Que l’on m’envoie des sms d’insultes, que l’on me menace, je m’en fiche”, enrage Sabra Ayres, journaliste pour Al-Jazeera. “Mais les responsables politiques savaient très bien que nous étions là-bas, ils n’ont rien découvert avec cette liste. Qu’ils arrêtent de nous jeter la pierre aujourd’hui, après nous avoir encensé d’innombrables fois pour notre travail de l’autre côté de la ligne de front!”

De fait, de nombreux reportages et enquêtes ont permis de jeter des éclairages importants sur la nature hybride du conflit. Les journalistes, en particulier les étrangers, se sont certes montrés très critiques vis-à-vis de la conduite de la guerre par l’Ukraine. Mais “si l’on parle de défendre la cause ukrainienne, il me semble que leur travail a été essentiel pour démontrer l’implication de l’armée russe dans le Donbass ou enquêter sur le drame du Boeing MH17 en juillet 2014”, remarque la journaliste Sevgil Musaieva-Borovyk d’Oukrainska Pravda.

Il en va de même pour l’enquête sur les “selfies de soldats” de Simon Ostrovsky, de Vice News, qui a permis de retrouver, en Sibérie russe, des soldats qui avaient pris part à la bataille de Debaltseve, au nord de Donetsk, en février 2015. C’est ce que le reporter a tenté de faire valoir auprès d’Anton Herachenko, sur le plateau de télévision du “Shuster Live”, le talk-show politique le plus populaire en Ukraine. Peine perdue. “Les journalistes qui font leur travail honnêtement, en rapportant la vérité, n’ont rien à craindre”, s’est contenté de répliquer le député.

Le concept de “vérité”, défendu ainsi sur un plateau de télévision à Kiev, n’est que l’écho de discours entendus dans le Donbass, de part et d’autre, et assénés par le Kremlin. Il est directement tiré de la phraséologie soviétique de la vérité, unique et indiscutable. Un concept intimement lié à la propagande d’Etat, qui fait des journalistes les simples relais de l’information officielle. La frustration d’Anton Herachenko vient proablement du fait qu’il est désormais impossible d’appliquer une telle politique avec efficacité, dans un monde ouvert, à l’heure de l’Internet haut débit et des réseaux sociaux. D’une réalité peuvent ainsi découler plusieurs vérités, en particulier dans le contexte de la guerre d’information actuelle.

“Vous savez que j’ai travaillé, comme reporter auprès d’une association caritative du côté des Moudjahidines, pendant la guerre d’Afghanistan”, a interpellé Savik Shuster sur son plateau. L’homme est un célèbre journaliste établi en Ukraine depuis 2005, après une que sa carrière russe a été interrompue par le Kremlin, selon ses dires. “A cette époque, l’URSS m’avait aussi accusé d’être un “complice des terroristes”. Il semble que l’Ukraine a encore une mentalité très soviétique”.

“Le pouvoir ukrainien est aux abois, il ne peut pas supporter l’indépendance de la presse, car il ne veut pas que la situation soit montrée telle qu’elle est”, lance Dirk Lustig, un Suisse spécialiste des médias. “Je suis en Ukraine depuis plus de vingt ans, et c’est toujours la même histoire qui se répète. “Le pouvoir voit les journalistes comme des menaces potentielles, aussi les services tissent une toile d’araignée de preuves compromettantes. Et quand ils besoin de faire pression sur un média, ou juste de détourner l’attention, leurs pièges sont déjà tendus”. Et de noter que Savik Shuster, personnage très controversé en Ukraine, vient tout juste de faire l’objet de pressions de la part des services de sécurité d’Ukraine (SBU), qui a menacé de lui retirer sa licence de journaliste. “Ils avaient un message à faire passer, je pense que Shuster l’a bien compris…”, estime Dirk Lustig.

Ce système rappelle étrangement les manipulations russes, pilotées depuis le Kremlin pour museler la presse. Une Russie que l’Ukraine est censée combattre depuis la Révolution de la Dignité de l’hiver 2013-14, en incarnant un modèle européanisé de transition post-soviétique. “L’Ukraine est encore très loin de s’être imprégnée des valeurs européennes”, regrette Oksana Romaniouk, directrice de l’Institut de l’Information de Masse. “L’exécutif ne comprend pas le rôle des médias dans une société moderne”.

Cette spécialiste des médias observe aussi une autre conséquence de l’affaire “Mirotvorets”: la division profonde de la communauté de journalistes d’Ukraine. “Auparavant, nous étions très unis contre le régime autoritaire de Viktor Ianoukovitch. Aujourd’hui, chacun défend sa propre vérité. Nous avons besoin de solidarité entre journalistes, et d’un nouvel outil d’auto-régulation”. Et de noter que cette division s’étend aussi à la société, qui conférait auparavant aux journalistes une certaine aura contre les manipulations politiciennes. “Auparavant, les attaques contre les journalistes ne venaient que des responsables politiques. Désormais, c’est tout un chacun qui en veut aux journalistes pour des enquêtes sur la guerre, les réformes, l’image de l’Ukraine à l’étranger, etc.”, ajoute-elle, en craignant que cette pression sociale ne conduise à “l’élaboration de nouvelles lois restrictives de la liberté de la presse dans un futur plus ou moins proche”.

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