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Arséni Iatseniouk, parti pour mieux revenir?

Version longue d’un article publié dans Libération, le 10/04/2016

Arséni Iatseniouk se veut comme un “vrai leader national”, qui a à coeur les intérêts nationaux de l’Ukraine. Et l’en croire, c’est pour cela que le Premier ministre ukrainien démissionne. L’annonce a provoqué une onde de choc, venue perturber un des premiers dimanches de printemps à Kiev. Il faut dire que l’on ne l’attendait plus, son départ. Arséni Iatseniouk a plusieurs fois manqué d’être saqué au cours des derniers mois, accusé de chapeauter un système de corruption généralisée et de bloquer l’adoption de réformes structurelles. Face à sa résistance aux critiques, on aurait pu croire qu’il n’abandonnerait jamais son poste. En fait, à Kiev, il est difficile de comprendre quelle mouche a piqué Arséni Iatseniouk, ce 10 avril.

Lien vers la vidéo du discours de démission d’Arséni Iatseniouk – sous-titres en anglais

L’annonce de sa démission pourrait amorcer l’apaisement d’une crise politique “qui a été créée artificiellement”, selon Arséni Iatseniouk. En ligne de mire, les manigances du Bloc de Petro Porochenko, la majorité présidentielle, “pour accroître son pouvoir sur le gouvernement”, comme l’explique Anders Aslund. Le politologue de “l’Atlantic Council” rappelle que des négociations de couloir ont commencé dès l’automne 2015, quand le parti “Front Populaire” du Premier Ministre s’est retrouvé au plus bas dans les sondages.

Après que les autres partis de la coalition gouvernementale ont emboîté le pas au Bloc de Petro Porochenko, les tractations se sont compliquées sur la question d’un potentiel remplaçant à Arséni Iatseniouk, et la crise s’est éternisée. Dans le contexte de guerre et de grave crise économique que traverse l’Ukraine, de nombreux acteurs ont insisté sur la nécessité d’une transition douce afin de préserver la stabilité gouvernementale. L’idée étant de ne pas répéter les dérives fratricides de 2005-2007, qui avaient enterré les espoirs de la Révolution Orange, et permis le retour au pouvoir de Viktor Ianoukovitch. Les Occidentaux et le FMI avaient tout particulièrement insisté sur la stabilité gouvernementale, eux qui se sont engagés à porter à bout de bras une Ukraine réformatrice, à hauteur de 40 milliards de dollars sur 4 ans.

Si la crise s’est éternisée, l’objectif premier est toujours resté le même: “Iatseniouk doit partir”. Pendant des semaines, l’ancien journaliste d’investigation et député Serhiy Leshchenko et de nombreux autres avaient accusé le chef du gouvernement d’avoir consolidé un système oligarchique aux antipodes des attentes de la Révolution de la Dignité de l’hiver 2014. Les hommes de main d’Arséni Iatseniouk, en premier lieu Andriy Ivantchouk, Mykola Martynenko et Serhiy Pashinskiy, s’étaient retrouvés sous le feu des critiques pour leurs agissements douteux et leurs liens avec les grands oligarques du pays, à commencer par le sulfureux Ihor Kolomoiskiy. Des combines qui n’auraient pu se tenir sans l’accord, ne serait-ce que tacite, d’Arséni Iatseniouk. Aussi le vote de défiance du 16 février, avorté pour cause d’ententes et pressions diverses sur de nombreux députés de la Verkhovna Rada, avait été dénoncé comme un “coup d’Etat oligarchique”.

“Malgré l’absurdité de la situation (de crise, ed.), malgré les accusations sans fondement, j’ai proposé un plan de sortie de crise”, a asséné Arséni Iatseniouk dans son discours de démission, tout en présentant le bilan des deux cabinets qu’il a dirigé. La restructuration de l’armée, la réduction de la dépendance énergétique vis-à-vis de la Russie, l’assainissement des finances publiques sont certes à porter au crédit du Premier ministre, arrivé aux affaires à l’une des périodes les plus difficiles de l’histoire de l’Ukraine contemporaine. Ainsi Carl Bildt, ancien ministre des Affaires Etrangères suédois, a beau jeu de saluer Arséni Iatseniouk pour sa “stabilisation économique et ses réformes cruciales”.

Néanmoins, la démission de plusieurs ministres réformateurs du gouvernement, notamment les personnalités étrangères recrutées pour implémenter des changements structurels, avait provoqué une perte de confiance quasi-totale dans le gouvernement Iatseniouk. Si celui-ci parvenait à maintenir le pays à flot, tant sur un plan financier que militaire, et à satisfaire les créanciers occidentaux, il ne parvenait vraisemblablement pas à mettre en oeuvre le vaste plan de réformes pro-européennes, attendues après la Révolution de la Dignité. Des insuffisances qu’Arséni Iatseniouk a rejeté avec persistance sur “les autres”. Le déni de responsabilité est, après tout, une marque de fabrique de la politique ukrainienne.

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Capture d’écran – Facebook de Serhiy Leshchenko

Aussi Serhiy Leshchenko se montre amer, dans son commentaire à l’annonce de la démission. “Le 16 février, nous avions l’occasion de virer Arséni Iatseniouk d’une manière directe, de lui faire honte, pour son très mauvais bilan. A cause d’une entente avec le Président, il a l’occasion de sortir la tête haute…” Et avec fierté. Arséni Iatseniouk ne perd d’ailleurs pas l’occasion de nommer lui-même son successeur, qui devrait être avalisé le 12 avril. Ce sera Volodymyr Hroissman, actuel Président du Parlement et favori du Président Petro Porochenko. Un tel choix sous-entend un accord préalable entre les trois hommes.

Il laisse surtout planer de sérieux doutes sur une refonte effective du gouvernement, et sur une reprise de l’effort de réformes. D’autant que Petro Porochenko, véritable architecte de cette crise politique, semble plus affaibli que jamais. Pointé du doigt pour un recours à une justice sélective à travers “son” ancien Procureur général, Viktor Shokine, il est aujourd’hui discrédité pour sa ‘nomination’ dans les “Panama Papers”, et soupçonné de tentative d’évasion fiscale.

Ainsi Arséni Iatseniouk laisse ainsi la place à une nouvelle équipe qui n’aurait guère plus de chances de réussir à apaiser les tensions et réformer le pays. Volodymyr Hroissman a surtout peu de marges de manoeuvre pour convaincre l’opinion publique et la société civile de sa volonté de changement. Les manigances pour écarter la candidature de Natalie Jaresko, actuelle ministre des finances et une des rares réformatrices encore en poste au gouvernement, ont d’ores et déjà terni l’aura de Volodymyr Hroissman. Sans redéfinition énergique de l’agenda politique, le remaniement ministériel pourrait n’être qu’un changement cosmétique, qui se retrouvera, rapidement, sous le feu des critiques.

Aussi Arséni Iatseniouk se projette déjà vers l’avenir. Il assure que son groupe parlementaire continuera d’être actif, et il annonce des objectifs “qui dépassent la simple fonction de Chef de Gouvernement”. En premier lieu, l’adoption d’une nouvelle loi électorale. Celle-ci est une étape indispensable à l’organisation d’élections anticipées, dans le cas où les tensions politiques ne sont pas surmontées dans les prochaines semaines. Le « Front Populaire » serait soutenu dans cette initiative par des forces diverses, comme “Batkyvshyna”, de Ioulia Timochenko, ou encore le “Bloc d’Opposition”, héritier du Parti des Régions, tous deux intéressés par une reconfiguration des forces à la Verkhovna Rada.

Comme de nombreuses personnalités politiques ukrainiennes, Arséni Iatseniouk, ancien banquier, est bien connu pour avoir vécu plusieurs vies, et pour survivre aux changements politiques les plus dramatiques. Aujourd’hui au plus bas dans les sondages, il parvient à partir de son propre chef, la tête haute. Et il semble déjà prêt à revenir aux affaires.

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