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Libération: En Ukraine, ni guerre ni paix pour les habitants de la ligne de front

Reportage publié sur le site de Libération, le 18/03/2016

Un an après les accords Minsk 2, les habitants de Jovanka, un village coincé entre soldats ukrainiens et forces prorusses, ne comprennent pas pourquoi les tirs continuent ni pourquoi ils ne peuvent circuler librement entre les deux zones de l’est ukrainien.

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«Ils nous disent d’attendre. Combien de temps encore ? Ils disent que c’est la paix. Mais nous vivons dans nos caves, bombardés toutes les nuits. Nos maisons sont détruites, sans eau, sans électricité, nous avons à peine de quoi manger… On se moque de nous !» Maria Petrovna est en colère contre ces «ils» qui désignent indifféremment officiels ukrainiens, observateurs et diplomates occidentaux. Autour d’elle, quelques dizaines d’habitants du village de Jovanka, un village coincé sur ce qui fut la ligne de front entre séparatistes prorusses et armée fidèle à Kiev, s’indignent à l’unisson. «Allez voir là-bas ! Les maisons n’ont plus de toits.» Dans le territoire ukrainien disputé du Donbass, le conflit a fait plus de 9 000 morts depuis le printemps 2014, selon l’ONU. Et depuis «l’accord de Minsk 2» du 12 février 2015, la ligne de front est devenue une frontière de facto.

«Les affrontements se sont globalement apaisés depuis un an. Mais les séparatistes continuent à bombarder quelques secteurs, en permanence. Jovanka, et la petite ville de Zaitseve attenante, sont parmi ces points chauds», explique Bohdan X. Kalachnikov au poing, ce soldat ukrainien est membre de la Cimic, un organe de coopération militaro-civile. Il escorte un convoi humanitaire à destination des quelque 300 habitants de Jovanka, majoritairement des retraités, situés à l’extrémité de la «zone de sécurité», entre ligne de front et postes de contrôle ukrainiens.

Le village de Jovanka dans l'est de l'Ukraine

«D’un point de vue administratif, nous dépendons du canton de Gorlovka, en République Populaire de Donetsk (RPD) [en territoire contrôlé par les prorusses, ndlr]. C’est juste derrière la colline, à dix minutes d’ici… se lamente Anna Grigorivna, 83 ans. L’hôpital, les services sociaux… Tout est là-bas. Mais depuis des mois, les soldats ukrainiens nous empêchent de traverser la ligne de front. Et quand on essaie d’aller à Bakhmout [nouveau nom de la ville d’Artemivsk, en territoire ukrainien, ndlr], ils disent que nous sommes enregistrés à Gorlovka, et ils ne nous laissent pas passer… Alors nous n’avons plus rien !»

«Rage injustifiée»

Ces habitants se sentent négligés, voire opprimés par les autorités ukrainiennes. «L’armée nous bombarde chaque nuit, poursuit Anna Grigorivna. On ne comprend pas pourquoi, il n’y a ici rien à conquérir… C’est de la rage injustifiée.» Les observateurs de l’OSCE relèvent régulièrement de sérieuses violations du cessez-le-feu. Selon Alexander Hugh, chef de la mission de l’OSCE, elles sont perpétrées des deux côtés, «même si le côté non-gouvernemental bloque plus souvent nos inspections que les Ukrainiens».

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Quelle que soit l’origine des bombardements, Anna Grigorivna est à bout de nerfs. «Je me souviens des Allemands en 1941… Ce n’était pas aussi terrible que ce que nous vivons aujourd’hui.» Ses sanglots sont soudain interrompus par les vociférations d’un voisin à l’adresse des soldats ukrainiens entourant le camion d’aide humanitaire. «Si c’est juste de la nourriture, pourquoi êtes-vous venus armés ? Vous ne trouvez pas qu’il y a assez d’armes ici ?» Les soldats restent impassibles, visiblement habitués aux altercations avec les populations locales en majorité russophones. Dès que débute le déchargement des cartons d’aide, la tension retombe.

«Nos relations sont généralement cordiales avec les habitants,tempère Ihor, un soldat stationné dans le village depuis un an. Quand ils réalisent que nous ne sommes ni des fascistes, ni des voleurs, l’atmosphère se détend. Mais ce sont des gens très vulnérables, et ils ont besoin de désigner un coupable de leurs malheurs. Que ce soit nous, l’armée ukrainienne en général, ou le gouvernement à Kiev…»

Ihor et sa compagnie travaillent à la construction d’une douche de fortune, encastrée dans quelques planches de bois. «Je suis d’ailleurs d’accord avec eux. On peut faire toutes sortes de reproches au gouvernement… Nous sommes ici sans confort ni sécurité. Nous aussi nous dormons dans la cave les soirs de bombardements.» Ihor répète une opinion très répandue parmi les forces armées ukrainiennes : «Maintenant que la Russie est occupée en Syrie, on pourrait reprendre nos territoires facilement et en finir. Mais l’ordre ne viendra jamais, car on nous dit que nous sommes bridés par l’accord de Minsk…»

«Gorlovka est leur passé»

«Minsk n’a rien réglé ici. Ce sont des accords de cauchemar», lance Tetiana Volodymyrovna. Experte en finance, elle s’est improvisée coordinatrice volontaire de l’association locale Côte à côte, qui s’est donné pour objectif de faciliter la distribution de sauf-conduits pour les habitants de Jovanka, et d’organiser une liaison par bus, deux fois par semaine, vers Bakhmout. «Les gens pourront aller voir un médecin, retirer leurs pensions des banques, faire des courses, côté ukrainien. Il faut leur offrir un peu de « civilisation ukrainienne » et leur faire comprendre que leur futur est avec nous. Gorlovka est leur passé.»

Dans ses efforts pour promouvoir la cause ukrainienne, Tetiana Volodymyrovna ne se sent pas aidée par les autorités de Kiev. Bien que son convoi soit escorté par des militaires de la Cimic, il lui faut attendre de longues minutes aux barrages routiers pour subir les contrôles de diverses unités de l’armée ukrainienne, visiblement peu coordonnées.

Le voyage se fait à travers le poste de contrôle majeur de Zaitseve, à mi-chemin entre Gorlovka et Bakhmout, fermé depuis le début février. Opéré par les gardes-frontière ukrainiens, c’était là l’un des rares points de passage entre les territoires séparatistes et ukrainiens. Jusqu’à 6 000 véhicules y transitaient chaque jour. La RPD accuse les Ukrainiens d’avoir fermé le poste afin de préparer des offensives de grande envergure. Les Ukrainiens affirment avoir réagi en conséquence d’une intensification des attaques depuis la RPD, qui menaçait la sécurité des voyageurs. La situation de ce point de passage montre que le Donbass est loin de retrouver le cours d’une vie normale.

«Un jeu entre les soldats des deux côtés»

«Que ce soit le retrait de l’artillerie lourde, les échanges de prisonniers ou encore le retrait des troupes étrangères, aucune des décisions de base entérinées à Minsk n’a été totalement respectée», analyse Halyna Coynash, experte du Groupe des droits de l’homme de Kharkiv. Le volet politique de l’accord est lui aussi bloqué de tous côtés.

Les querelles politiciennes à Kiev empêchent l’adoption d’une loi d’amnistie pour les combattants de la RPD, ou encore l’élaboration d’un projet de décentralisation de l’Etat, nécessaires à l’élaboration d’un statut spécial pour les territoires séparatistes au sein d’une Ukraine unie. Les gouvernements autoproclamés, à Donetsk et Lougansk, refusent, eux, l’organisation d’élections locales en conformité avec la législation ukrainienne, prévues par Minsk.

«C’est un grand jeu, pour eux», avec un air de lucidité Maria Petrovna, au milieu de la foule, à Jovanka. «Un jeu entre les soldats des deux côtés. Entre Kiev et Donetsk. Entre Washington, Moscou, Berlin… Ils jouent, ça les amuse. Et nous, nous sommes au milieu, à essayer de survivre.»

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