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Politique Internationale: En finir avec la République oligarchique ukrainienne

Article publié dans le numéro 150 de la revue Politique Internationale, en janvier 2016.

Le 28 mars 2015, lors d’un entretien accordé à la chaîne de télévision ukrainienne ICTV, Petro Porochenko, élu un peu moins d’un an plus tôt, après le dénouement tragique de la « révolution de la dignité », semblait partir en croisade. « La caste des privilégiés sera éliminée ! », promettait le président ukrainien. Une caste composée, selon lui, d’oligarques « qui ne cherchent qu’à engendrer le chaos dans le pays, alors que nous nous efforçons d’y ramener l’ordre ». Et le chef de l’État de promettre une « ère de justice » et de vanter les réalisations de l’exécutif : « Je peux vous assurer que ceux qui sont impliqués dans des affaires de corruption ne se sentent plus en sécurité, grâce aux réformes entreprises par le gouvernement. »

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De fait, Petro Porochenko multiplie les gestes forts et les déclarations de fermeté à l’encontre des plus importantes fortunes du pays. Après avoir ouvertement provoqué l’exécutif ukrainien en conduisant une série de « raids corporatifs » (1) sur des entreprises d’État, à la mi-mars 2015, le sulfureux Ihor Kolomoïski, pourtant auréolé d’un statut de « héros national » pour son soutien actif aux forces armées ukrainiennes dans le Donbass, a dû renoncer au poste de gouverneur de l’oblast (région) de Dniepropetrovsk qu’il occupait depuis mars 2014 (2). L’homme le plus riche du pays, Rinat Akhmetov (3), a été publiquement réprimandé après que des grèves de mineurs vraisemblablement organisées par sa société DTEK eurent créé des troubles à Kiev au printemps. À la Verkhovna Rada (le Parlement monocaméral), la coalition gouvernementale est officiellement engagée dans un vaste effort de « désoligarquisation ». Les députés multiplient les initiatives législatives présentées comme des mesures anti-monopolistiques, anti-corruption ou encore en faveur d’une meilleure transparence des marchés publics.

L’enjeu, pour les réformateurs ukrainiens, n’est pas seulement de prendre pour cible une caste représentée par quelques individus. Leur but est de démanteler un système oligarchique solidement implanté dans le pays depuis la dislocation de l’Union soviétique. Né dans les années 1990, le système s’est affermi pendant les deux mandats présidentiels de Leonid Koutchma (1994-2004), celui-ci s’imposant comme son arbitre incontournable. La « république oligarchique » ukrainienne a survécu à la Révolution orange de 2004 (4) avant d’être remise en cause du fait de la concentration à outrance des ressources nationales entre les mains de la « Famille » du président Viktor Ianoukovitch (2010-2014) (5). Vilipendé par les révolutionnaires de l’« EuroMaïdan » à partir de novembre 2013, le système de la république oligarchique survit au changement de régime. Il est aujourd’hui dénoncé comme un obstacle à la modernisation et à l’intégration européenne de l’Ukraine. Ces condamnations émanent tant de la société civile et des milieux politiques ukrainiens que de leurs partenaires occidentaux. À en croire les déclarations officielles, les jours de l’oligarchie ukrainienne seraient comptés.

Mais au-delà des déclarations d’intention, la désoligarquisation se révèle une entreprise colossale. Et cela, d’autant plus que de nombreux doutes planent sur la bonne volonté de la nouvelle élite politique, jusqu’au sommet de l’État. Même si rien ne prouve pour l’instant l’implication du président ou du premier ministre Arséni Iatseniouk dans des cas d’enrichissement personnel, leurs entourages proches respectifs se trouvent mêlés à des affaires de conflits d’intérêts et de corruption (6), ce qui ne manque pas de jeter le discrédit sur l’intégrité du nouvel exécutif.

Après la révolution de la dignité, l’expert Anton Krut, de l’International Center for Policy Studies (ICPS) à Kiev, dénonce l’avènement de la « seconde république oligarchique » ukrainienne. Les dynamiques actuelles ne seraient que les symptômes d’un rééquilibrage d’intérêts concurrents ; loin de disparaître, le système oligarchique ne ferait, en réalité, que se recomposer. Sa survie est facilitée par le climat d’urgence qui règne en Ukraine, confrontée à une grave récession économique (7) et aux conséquences d’une agression russe multi-vectorielle : annexion de la Crimée, guerre du Donbass, centaines de milliers de déplacés, féroce guerre de l’information, pressions commerciales, financières et énergétiques… De l’avis général, la persistance du système oligarchique constitue une menace considérable pour les ambitions de réformes de l’Ukraine post-révolutionnaire.

Le système de la « république oligarchique » ukrainienne

Dans le contexte post-soviétique, le concept d’oligarchie revêt un sens particulier. En Ukraine comme en Russie et dans les autres républiques nées de l’éclatement de l’URSS, de petits groupes d’hommes d’affaires, souvent issus de la « nomenklatura » (8), sont parvenus à faire fortune en un temps record, notamment grâce aux privatisations douteuses de nombreux actifs d’État soviétiques. Dans la confusion généralisée des années 1990, leur émergence a été intimement liée à l’établissement des institutions publiques. Les oligarques post-soviétiques, en l’occurrence ukrainiens, ne sont pas que des riches individus proches du pouvoir. Ils représentent une manifestation quasi naturelle du développement des systèmes économiques, politiques, administratifs et judiciaires de l’Ukraine indépendante. Une liaison intime qui s’inscrit dans leurs parcours personnels, parfois dignes de romans d’aventures.

Ainsi, avant de devenir l’homme le plus riche d’Ukraine, le sponsor du Parti des régions de Viktor Ianoukovitch et le maître incontesté des industries minières et métallurgiques d’Ukraine, Rinat Akhmetov était avant tout le survivant des guerres entre gangs mafieux qui ont terrorisé son Donbass natal pendant de longues années. Ioulia Timochenko, passée à la postérité comme l’« égérie de la Révolution orange », a longtemps trôné comme une richissime « Princesse du gaz ». En 1988, sa carrière avait pourtant débuté avec l’ouverture d’une coopérative de vidéo-clubs. Son allié de longue date, Pavlo Lazarenko (9), oligarque du gaz devenu premier ministre (1996-1997), a fini écroué pendant neuf ans aux États-Unis pour le blanchiment de 114 millions de dollars. Les Nations unies estiment qu’il aurait détourné plus de 200 millions de dollars. L’ancien ingénieur Ihor Kolomoïski et son associé Hennadiy Boholyubov (10) sont considérés depuis des années comme les plus grands « raideurs » d’Ukraine – une pratique grâce à laquelle leur empire économique a prospéré. L’entreprise InterPipe de Viktor Pintchouk (11) s’est considérablement développée sous les présidences de son beau-père, Leonid Koutchma. Selon une enquête de l’agence Reuters, Dmytro Firtash (12), ancien pompier et soldat, a réalisé une plus-value d’au moins 3 milliards de dollars en l’espace de quatre ans, de 2010 à 2014, grâce à l’importation de plus de 20 milliards de mètres cubes de gaz à prix réduit. Une opération effectuée grâce à ses bonnes relations avec des proches du Kremlin, dont les prêts à taux préférentiels lui ont aussi permis de faire main basse sur le secteur de la chimie et de l’engrais en Ukraine.

Les contes et légendes sur ces oligarques sont nombreux, de même que les mystères qui les entourent. Ce qui est sûr, c’est que ces hommes ont façonné les évolutions de l’Ukraine depuis son indépendance en 1991. En effet, leur destin ne se résume pas à une série d’aventures individuelles : ils ont développé d’importants groupes oligarchiques qui ont eu une influence majeure sur le pays. Le chercheur Mikhaylo Minakov, de l’université de Kyiv-Mohyla, a établi une « anatomie » de ces groupes qui correspondent tous au schéma suivant :

– un « coeur », composé de un ou deux magnats ;

– une « couverture » faite de partis politiques et d’associés d’affaires ;

– une entreprise plus ou moins importante ;

– un groupe d’officiels, à la tête d’institutions et d’entreprises d’État, agissant dans les intérêts du coeur ;

– des agents dans divers groupements politiques ;

– des organisations médiatiques et caritatives.

À cette typologie, il convient d’ajouter une dimension de territorialité. Les développements des groupes oligarchiques ukrainiens ont longtemps été liés à des régions et villes spécifiques. Ainsi en est-il allé du clan de Donetsk (Rinat Akhmetov, Serhiy Tarouta (13) ou encore Serhiy Tihipko (14)) ; du clan de Dniepropetrovsk (Ioulia Timochenko, Viktor Pintchouk, Leonid Koutchma) ; ou encore du clan de Kiev (Viktor Medvetchouk (15)). Alliances et rivalités ont fluctué au fil du temps.

Ces groupes oligarchiques n’ont jamais été véritablement subordonnés à une autorité centrale, comme c’est le cas depuis le début des années 2000 dans la Russie de Vladimir Poutine. Dans la république oligarchique ukrainienne, les relations de concurrence ont entretenu une certaine diversité dans les médias et dans la vie politique – ce qui constitue une différence fondamentale avec le « grand frère » russe.

Néanmoins, la prédominance du système oligarchique a ralenti, voire empêché la modernisation politique et économique du pays. Par exemple, l’importation et la distribution du gaz naturel russe par différents groupes oligarchiques ont constitué une source majeure de corruption et de conflits. La gestion opaque du monopole d’État Naftogaz a provoqué des pertes abyssales pour le budget national. L’animosité légendaire entre les oligarques du gaz Ioulia Timochenko et Dmytro Firtash explique, en partie, de nombreux blocages politiques. Malgré deux « guerres du gaz » (hivers 2006 et 2009) (16), les liens étroits entretenus avec les fournisseurs russes ont découragé toute initiative visant à diversifier les approvisionnements énergétiques de l’Ukraine, ou encore tout effort d’investissement dans le domaine de l’efficacité énergétique.

À un tout autre niveau, seuls environ 6 000 des quelque 20 000 kiosques et petits magasins encombrant les trottoirs de la capitale, Kiev, sont officiellement enregistrés auprès des autorités municipales. Le phénomène cause des problèmes majeurs de circulation, d’aménagement urbain et de rentrées fiscales. Il est dû à la complicité des autorités policières et administratives, et ne pourrait exister sans la protection d’un groupe oligarchique appartenant à la nébuleuse du clan de Kiev. Car le système de la « république oligarchique » ukrainienne n’affecte pas seulement le domaine macroéconomique. Avant 2014, le secteur des PME s’en était trouvé bridé. Nombre d’entrepreneurs déploraient un manque cruel de perspectives et réclamaient une protection effective de l’État de droit. En l’absence de relations ou de ressources suffisantes, les diplômés de fraîche date se trouvaient vite confrontés à un « plafond de verre » qui bloquait leurs perspectives de carrière. D’où un départ massif des jeunes talents pour l’étranger (17). Longtemps, l’horizon européen a permis de contenir le mécontentement d’une large partie de la population. Un jour, espéraient de nombreux Ukrainiens, leur pays allait entrer dans l’UE ; mais avant même ce jour tant attendu, le cheminement vers l’Europe allait signifier de nombreux progrès. La mise en oeuvre de l’acquis communautaire allait favoriser l’État de droit, contribuer à la modernisation de l’économie, réduire la corruption… C’est l’une des grandes explications de l’éclatement des protestations de l’« EuroMaïdan » : le 21 novembre 2013, Viktor Ianoukovitch venait de détourner l’Ukraine de l’Europe, à la fois en gage de bonne entente avec la Russie mais aussi pour préserver sa mainmise sur son pays. Une volte-face intolérable pour bon nombre de ses compatriotes.

La Révolution oligarchique

Si la « révolution de la dignité » a indéniablement été un mouvement civique et citoyen, la contribution des oligarques ne peut être occultée. Au cours des années précédentes, la constitution d’une verticale du pouvoir exclusive autour du petit groupe de la « Famille » avait mis en danger l’existence de la république oligarchique ukrainienne. Les avantages conséquents accordés à Oleksandr Ianoukovitch (18), l’un des fils du président, ou encore au jeune millionnaire prodige Serhiy Kourchenko (19), avaient empiété sur les sphères d’influence traditionnelles d’autres groupes oligarchiques. Fin 2012, un représentant haut placé de la société DTEK, la branche énergétique du groupe « System Capital Management » de Rinat Akhmetov, se plaignait ainsi, sous couvert de l’anonymat, de « la concurrence déloyale faite aux mines de la société par des kopanky (mines illégales) du Donbass ». Estimé à environ 10 % de la production nationale, le trafic était, selon de nombreuses sources, supervisé par Oleksandr Ianoukovitch.

Selon le bureau du procureur général ukrainien, 14 personnes formaient le « coeur de la Famille » : elles auraient siphonné à elles seules l’équivalent de 15 milliards de dollars. De quoi tourner en ridicule les excès de Pavlo Lazarenko, estimés à 200 millions de dollars, et, surtout, de quoi remettre en question l’équilibre oligarchique préexistant. D’où le soutien déterminé de la plupart des oligarques à la révolution de l’EuroMaïdan : leurs médias ont couvert les événements d’une façon très favorable aux révolutionnaires, tandis qu’eux-mêmes conduisaient en sous-main des négociations avec toutes les parties au conflit…

Après la fuite de Viktor Ianoukovitch, le 21 février, et sa destitution par la Verkhovna Rada, le lendemain, l’Ukraine post-révolutionnaire s’est retrouvée dans une situation contradictoire. Les révolutionnaires du Maïdan et les jeunes réformateurs réclamaient une désoligarquisation rapide. De leur côté, les principales fortunes du pays, dont beaucoup avaient oeuvré à la chute de la « Famille », entendaient non seulement assurer leur survie, mais aussi retirer des bénéfices du changement de régime. Face à une société civile encore faible, dans la confusion de la guerre et d’une grave crise économique, les oligarques sont expérimentés, influents, inventifs, et prompts à agir. Ils détiennent des atouts conséquents pour assurer leur survie.

Les premiers symptômes de la persistance du système oligarchique apparaissent dès les premiers jours du changement de régime, à travers l’annulation de la loi sur la taxation des transferts de fonds. À cet égard, un bref rappel s’impose. Début 2013, le gouvernement de Mykola Azarov s’était trouvé aux abois, appauvri par les détournements de capitaux qu’avaient réalisés ses propres ministres et confronté à une mauvaise conjoncture économique et au refus du Fonds monétaire international de lui consentir de nouveaux prêts. Au printemps de cette année-là, le gouvernement avait donc préparé un projet de loi visant à contrôler les mécanismes de transferts internationaux de fonds, traditionnellement utilisés par les groupes oligarchiques pour faire disparaître leurs revenus dans des sociétés offshore (20). Après des débats houleux au Parlement, et malgré l’opposition de nombreux députés représentant les intérêts des oligarques, la loi a finalement été adoptée en juillet 2013. Sa pleine entrée en vigueur était prévue pour mai 2014. Une perspective qui a constitué un facteur supplémentaire de la révolte des oligarques contre la « Famille »…

Dès la fin de la révolution de la dignité, les députés, dont une bonne partie doivent le financement de leurs campagnes et leur assise politique à divers oligarques, rédigent et adoptent une série d’amendements qui annulent les effets de la loi avant même l’entrée en vigueur de ses conditions les plus contraignantes (21). Dans le même temps, les lambeaux des actifs de la « Famille » sont rapidement partagés. Les luttes de recomposition se font féroces, d’autant que tous les groupes oligarchiques ont subi des pertes nettes depuis la révolution.

Un déclin relatif des groupes oligarchiques

Conséquence de la révolution de la dignité et de la guerre du Donbass, le clan de Donetsk, qui était jusqu’à la chute de Ianoukovitch une pièce maîtresse sur l’échiquier oligarchique, n’est plus. Ses représentants sont soit en exil, soit ruinés. Serhiy Tarouta, Boris Kolesnikoff (22), Constantin Jevago (23) ou encore Serhiy Tihipko ont perdu une grande part de leurs actifs dans la guerre. L’homme fort de Louhansk, Oleksandr Iefremov (24), par ailleurs soupçonné d’avoir encouragé les premières agitations séparatistes dans sa région, est pour sa part en maison d’arrêt, en attente de procès (25).

Si Rinat Akhmetov demeure l’homme le plus riche d’Ukraine, avec une fortune estimée à 6,9 milliards de dollars (26), il a été considérablement affaibli par la perte de son fief de Donetsk (27). Ses sociétés DTEK et Metinvest (mines et métallurgie) seraient au bord du dépôt de bilan du fait du bouleversement total de leurs structures de production, de traitement et de distribution. Soupçonné d’avoir initié les premières manifestations séparatistes à Donetsk dans le but de faire pression sur le nouveau gouvernement à Kiev, l’homme est clairement en disgrâce. L’exécutif ukrainien lui a refusé de nombreuses concessions (dans les secteurs énergétiques et de distribution d’électricité, notamment) au cours de l’année passée. Selon le chercheur Mikhaylo Minakov, « Rinat Akhmetov, privé de ses actifs miniers et métallurgiques, sans contrôle direct sur les institutions d’État, n’est plus un oligarque. Il mène la vie d’un homme d’affaires post-soviétique ordinaire, vulnérable face à la police, à l’inspection fiscale et aux autres branches de l’État susceptibles de lui extorquer de l’argent ». Un tel constat est discutable, dans la mesure où le milliardaire exerce encore une influence politique et médiatique suffisante pour provoquer des manifestations de mineurs à Kiev et entretient des activités économiques et caritatives de part et d’autre de la ligne de front du Donbass (28). Le fait que l’exécutif ukrainien n’ait toujours pas abordé l’épineuse question des privatisations douteuses de la période 2010-2014 semble aussi indiquer que Rinat Akhmetov conserve certains atouts dans sa manche.

Il en va de même pour Dmytro Firtash, dont la fortune est aujourd’hui estimée à 270 millions de dollars. Son statut est incertain : arrêté en Autriche le 13 mars 2014 pour suspicion de corruption, il a échappé à une extradition vers les États-Unis à la fin avril 2015. Il lui est néanmoins toujours interdit de quitter le territoire autrichien. Même s’il a perdu un certain nombre d’actifs dans le Donbass, dont l’usine chimique géante Styrene à Horlivka (du fait de la guerre), ainsi que l’usine Tajik Nitrogen au Tadjikistan (pour non-respect des contrats d’investissements), il continue de contrôler un empire économique conséquent qui inclut, en particulier, la populaire chaîne de télévision Inter. Et il dispose visiblement de moyens de pression redoutables. Alors que le gouvernement de Kiev semblait menacer certains de ses contrats gaziers, il a réagi en déclarant publiquement avoir parrainé, au printemps 2014 à Vienne, un accord passé entre Petro Porochenko et l’ancien boxeur Vitali Klitschko. Ostensiblement favorisés par la couverture médiatique de la chaîne Inter au printemps 2014, le premier est devenu président de la République, le second maire de Kiev. Toujours influent, Dmytro Firtash se trouve néanmoins harcelé par Ihor Kolomoïski qui, malgré ses propres soucis, est parvenu, entre autres, à le déposséder de deux centres de production et d’enrichissement de titane.

Ihor Kolomoïski, nouveau joker du jeu oligarchique

Dans cette reconfiguration des forces oligarchiques, le clan de Dniepropetrovsk a, lui aussi, disparu en tant que tel. Les actifs économiques de Ioulia Timochenko ou encore de Viktor Pintchouk ont fondu sous l’effet combiné de la dévaluation, de la guerre et de la concurrence des autres oligarques. Viktor Pintchouk est aux prises avec Ihor Kolomoïski dans un litige judiciaire rocambolesque disputé devant les tribunaux de Grande-Bretagne. Ce dernier s’est imposé comme la figure dominante du clan de Dniepropetrovsk. Victime de l’annexion de la Crimée, où il a perdu des actifs considérables, son groupe Privat a lui aussi subi une baisse de sa valeur nette, aujourd’hui estimée à 1,4 milliard de dollars. Gouverneur de Dniepropetrovsk pendant un peu plus d’un an, fondateur et financier de plusieurs bataillons de volontaires ukrainiens, il est néanmoins le gagnant le plus visible des reconfigurations oligarchiques depuis la révolution. Avec 19 millions de clients et 26 % des dépôts bancaires d’Ukraine, sa Privat Bank est la première du pays. Ses actifs dans les secteurs pétrolier (Ukrnafta), chimique (DniproAzot), aérien (Ukraine International Airlines) ou encore médiatique (la populaire chaîne de télévision 1+1), de même que ses alliés à la Verkhovna Rada, lui assurent une assise confortable. Des sociétés liées plus ou moins directement à Privat ont ainsi été en mesure de remporter quelques marchés publics, par exemple dans la construction des fortifications édifiées le long de la frontière ukraino-russe.

Selon l’éditorialiste Vitaliy Portnikov, sa position l’a « poussé à prendre des risques, car il croit que ses concurrents ne franchiront pas certaines lignes rouges ». L’affaire des sociétés pétrolières publiques-privées Ukrnafta et Ukrtransnafta aurait donc été une surprise. Actionnaire minoritaire de ces deux sociétés, Ihor Kolomoïski y avait placé ses alliés à des postes stratégiques. Sa prise de contrôle de facto lui avait permis d’évincer la compagnie russe Loukoil en redirigeant le transit d’un oléoduc vers une petite raffinerie appartenant à l’oligarque, où s’opérait le traitement de pétrole brut en provenance d’Azerbaïdjan, afin d’irriguer le marché ukrainien. En mars 2015, après des débats houleux, la Verkhovna Rada adopte une loi abaissant la minorité de blocage des sociétés d’économie mixte et (notamment à l’initiative du Bloc de Petro Porochenko) entreprend de remplacer les dirigeants d’Ukrnafta et d’Ukrtransnafta. La réaction d’Ihor Kolomoïski ne se fait pas attendre : il dépêche des groupes d’hommes armés et cagoulés aux quartiers généraux des sociétés, et les occupe ! Après quelques jours d’incertitude, d’altercations avec des journalistes et d’inaction des forces de l’ordre, Petro Porochenko entre personnellement dans l’arène et obtient la démission du gouverneur de Dniepropetrovsk. Le dirigeant d’Ukrtransnafta a été changé en mai 2015. À la fin juillet, le comité directeur d’Ukrnafta a élu un nouveau dirigeant, le Britannique Mark Rollins. En revanche, Ihor Kolomoïski n’a toujours pas réglé les 5 milliards de hryvnias (environ 220 millions d’euros) d’impôts impayés que l’État lui réclame…

Extraverti et audacieux, le sulfureux Ihor Kolomoïski se distingue aussi par l’extension de son emprise territoriale. Secondé de ses loyaux associés Boris Filatov et Hennadiy Korban, il a su diriger l’oblast de Dniepropetrovsk d’une main de fer et y empêcher la moindre agitation anti-gouvernementale. À partir de sa ville, il a étendu son influence sur les régions voisines de Zaporijia et Kharkiv. Dans cette dernière, ce sont des autocars du groupe Privat qui sont venus en aide aux manifestants pro-ukrainiens, au printemps 2014. Une opération menée de concert avec le maire de Kharkiv, l’oligarque Hennadiy Kernes (29). À Odessa, où Ihor Kolomoïski détient des actifs vitaux pour l’activité du port, c’est l’un de ses proches alliés, Ihor Palytsia (30), qui a été nommé gouverneur de l’oblast juste après la tragédie du 2 mai 2014 (31).

Une telle emprise territoriale est à la fois inédite et sujette à reconfiguration. Ihor Kolomoïski n’étant plus gouverneur, les associés qu’il avait placés dans les trois autres oblasts ont été remplacés par Petro Porochenko. Mais le milliardaire reste le principal sponsor de plusieurs bataillons militarisés pro-ukrainiens plus ou moins autonomes vis-à-vis de Kiev (32). Fin mai 2015, au moment de la nomination de l’ancien président de la Géorgie, Mikheïl Saakachvili, comme nouveau gouverneur d’Odessa, qui portait un coup aux prétentions d’Ihor Kolomoïski sur la ville et la région, plusieurs médias ukrainiens se sont inquiétés de la disparition des groupes de sécurité entretenus par Kolomoïski : des centaines d’hommes armés, jusque-là ostensiblement déployés pour sécuriser Odessa, ont ainsi été « perdus de vue », commente Oleksandr Borovik, proche collaborateur de Mikheïl Saakachvili. « Kolomoïski, le patriote, avait donné à Odessa quelque chose comme 36 véhicules blindés. Le patriote les a juste rapatriés à Dniepropetrovsk. »

« Il n’est pas certain que l’exécutif puisse assurer seul la stabilité d’Odessa », note le politologue Balázs Jarabik. La ville, régulièrement secouée par des explosions de bombes, vit sous la menace d’agitations pro-russes et de l’émergence de mouvements séparatistes violents. « Ihor Kolomoïski est toujours apte à monnayer le soutien de ses groupes armés en cas de besoin. »

La question du motif de l’éviction des alliés d’Ihor Kolomoïski demeure. Petro Porochenko a-t-il pris cette décision pour affirmer l’autorité de l’État ? Ou pour contrer l’influence envahissante de l’oligarque ? Y a-t-il une réelle lutte de la puissance publique contre le système oligarchique ? Ou assiste-t-on à une série de mesures ciblées, aux dépens de certains intérêts oligarchiques et au profit d’autres ?

Une cacophonie de recompositions

« Il est très difficile de faire la part des choses, car chacun pousse sa propre chansonnette et le résultat est une cacophonie sans nom », explique un haut représentant de la délégation de l’Union européenne à Kiev, sous couvert d’anonymat. « Par exemple, des représentants de DTEK d’Akhmetov se sont plaints auprès de nous d’être la cible de pressions économiques injustifiées. Leur problème : le gouvernement leur demandait de payer des impôts ! Jusque-là, DTEK avait été plus ou moins exemptée, grâce à la protection politique dont bénéficiait Akhmetov. Dans ce cas-là, on peut légitimement en conclure qu’il ne s’agit pas de vendetta personnelle, mais bien de l’affirmation de l’autorité de l’État… »

Le fonctionnaire européen perçoit les prémices d’une désoligarquisation, à commencer par l’assainissement du système fiscal, l’amélioration des conditions d’investissement et une transparence accrue des marchés publics. Les secteurs agricole, énergétique, industriel ou encore la sécurité sociale sont l’objet de réformes en profondeur. Mais il incite à la vigilance : « Les Européens ont été déçus par le passé… » En mai 2015, il était interloqué par un projet de loi que proposaient plusieurs groupes au sein de la coalition gouvernementale, « visant à imposer une interdiction stricte d’exportation de bois depuis l’Ukraine. Ce qui est contraire aux règles de l’Organisation mondiale du commerce, à l’Accord d’association avec l’UE, ainsi qu’à d’autres réglementations ukrainiennes. » Le député Serhiy Kiral, du parti réformateur Samopomitch (Auto-Aide), défend le projet : « Ce marché est une source de corruption sans fond : tout le bois est exporté, il ne rapporte rien à l’Ukraine… il fallait faire quelque chose. » Mais à la délégation de l’UE, on interprète le projet de loi comme l’oeuvre d’un « lobby d’hommes d’affaires d’Ukraine de l’Ouest, que le président devrait en toute logique condamner. Il tarde à le faire, cependant… » (33).

Le scandale Ukrnafta illustre le plus clairement les défis et contradictions de l’effort de désoligarquisation officiel :

– Le projet de loi sur le statut des sociétés d’économie mixte a été salué par de nombreux experts comme une manière pour l’État de réaffirmer son autorité et de se dissocier des intérêts oligarchiques. Selon Petro Porochenko, il « met la législation ukrainienne en conformité avec les normes internationales ». Néanmoins, certains critiquent la conception brouillonne de la loi, dont l’objectif premier serait de collecter des impayés d’impôts, bien plus que de rénover le système de gestion en profondeur.

– L’adoption du texte s’est faite dans la douleur, au bout de cinq votes : elle a trahi l’attitude agressive du groupe Voliya Narodu (Volonté populaire) de l’oligarque Ihor Ieremeiev (34), qui cherchait ouvertement à nuire aux intérêts d’Ihor Kolomoïski. Les longs débats et multiples votes ont aussi révélé une forte opposition de nombreux députés du Narodniy Front (Front populaire) du premier ministre Arséni Iatseniouk – des représentants vraisemblablement loyaux à l’oligarque de Dniepropetrovsk…

– Les « raids corporatifs » dans les locaux d’Ukrnafta et d’Ukrtransnafta ont concrétisé le risque de voir des groupes armés se retourner contre le gouvernement de Kiev. Selon le ministre de l’Énergie, Volodymyr Demchyshyn, Ihor Kolomoïski l’aurait ouvertement menacé d’« amener 2 000 volontaires à Kiev… parce qu’on veut me prendre mes entreprises ! ». Lors d’un entretien accordé à la chaîne de télévision France 24, l’oligarque a aussi laissé planer la menace d’agitations séparatistes à Dniepropetrovsk.

– Dans les premiers jours de ce scandale très médiatisé, Petro Porochenko a accusé un silence coupable. Pourtant supérieur direct du gouverneur de Dniepropetrovsk, le chef de l’État n’a pas directement asséné son autorité, ce qui laisse soupçonner des arrangements pré-existants avec Ihor Kolomoïski.

– La prise de contrôle des deux sociétés pétrolières par Ihor Kolomoïski avait nui aux activités du russe Loukoil. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, « Petro Porochenko a donc dû, dans cette affaire, prendre en compte les intérêts russes », décrypte l’éditorialiste Vitaliy Portnikov. « Il est en négociation constante avec les dirigeants russes. Il sait que, quand une affaire ukrainienne touche aux intérêts de Vladimir Poutine et de ses soutiens oligarchiques, la position du président russe se fait intransigeante, et qu’il y a des répercussions. »

– Enfin, aucun des acteurs impliqués dans les « raids corporatifs » sur Ukrnafta et Ukrtransnafta n’a été inquiété par la justice. Une inaction qui trahit une incapacité, voire une complicité, des autorités judiciaires (35).

Loin de s’apaiser, les rivalités oligarchiques semblent au contraire plus vives que jamais, qu’elles se déploient autour de l’acquisition d’actifs économiques ou de la nomination d’associés d’affaires à la tête d’entreprises d’État. Si le lobby des magnats du charbon et de la métallurgie est en déclin, les acteurs du secteur agroalimentaire, aujourd’hui la principale source de valeur ajoutée en Ukraine, redoublent de dynamisme. Oleh Bakhmatyuk (36), Andriy Verevskyi (37) et Iouriy Kosyuk (38) entendent notamment faire jouer leur influence pour obtenir une prochaine libéralisation du marché de la terre arable.

Fruit des recompositions oligarchiques, de nouvelles têtes émergent. « On peut voir que le ministre de l’Intérieur Arsen Avakov (39), Serhiy Pachinskiy (40), proche d’Arséni Iatseniouk, ou encore Ihor Kononenko (41), proche de Petro Porochenko, tirent leur épingle du jeu », déclare le chercheur Mikhaylo Minakov. Anciens et nouveaux cherchent à se positionner dans la perspective d’une future vague de privatisation de plus de 3 000 entreprises publiques dont le gouvernement souhaite se défaire. Ihor Kolomoïski a pour sa part appelé à la « re-nationalisation » et à la « re-privatisation » d’actifs dont la cession, dans les années 1990-2000, a pu être sous-estimée – notamment les compagnies énergétiques et industrielles, mais aussi le géant des télécommunications UkrTelecom, acheté en 2010, pour un coût minimal, par un petit fonds d’investissement autrichien aux propriétaires inconnus. De quoi promettre d’âpres affrontements. Dans cette perspective, les jeux d’influence sur la classe politique se font plus importants que jamais.

L’arène politique d’un cirque oligarchique

Contrairement aux législatures précédentes, les principaux oligarques ne cherchent plus à se faire élire directement. L’éveil de la société civile, de même que le risque d’une abolition de la précieuse immunité parlementaire, ont dévalué les avantages tirés d’un siège de député. Les investissements massifs des oligarques dans les partis politiques sont néanmoins visibles. « Les partis d’aujourd’hui n’offrent pas de concurrence des idées, mais bien une concurrence des porte-monnaie », constate Moustafa Nayem. Ancien journaliste d’investigation, le jeune député a été élu en octobre 2014 sur la liste du Bloc de Petro Porochenko (BPP). Avec 144 représentants sur 422, la formation est la plus importante à la Verkhovna Rada (42). Hormis l’influence évidente de Petro Porochenko et de ses fidèles collaborateurs Volodymyr Hroissman, président de l’Assemblée, et Ihor Kononenko, le groupe bénéficierait du soutien de Dmytro Firtash, à travers les élus du parti OUDAR (Coup de Poing) de Vitali Klitschko. Ihor Palytsia, ancien gouverneur d’Odessa, et d’autres y représenteraient les intérêts d’Ihor Kolomoïski.

Ce dernier exerce une influence palpable sur l’hémicycle, à travers deux formations. Nombre des 82 députés du Front populaire sont des hommes d’affaires et des membres de bataillons de volontaires liés à l’ancien gouverneur de Dniepropetrovsk. Arséni Iatseniouk tend à se dissocier d’Ihor Kolomoïski, tout du moins en paroles. Les 22 députés du groupe Vidrojennya (Renaissance) sont, eux, publiquement subordonnés à Ihor Kolomoïski. Anciennement nommé Développement économique, le groupe a récemment été dissous et reformé pour accueillir trois nouveaux membres proches du maire de Kharkiv, Hennadiy Kernes, signe d’alliances territoriales qui perdurent. Il est aussi à noter qu’un certain nombre des 43 députés indépendants seraient plus ou moins liés à Ihor Kolomoïski, à l’instar de Boris Filatov.

Quant aux autres partis membres de la coalition gouvernementale, Radykalna Partia (Parti radical) d’Oleh Lyashko, Samopomitch (Auto-Aide) du maire de Lviv Andriy Sadoviy et Batkyvshina (Patrie) de Ioulia Timochenko, ils semblent bénéficier de ressources propres, ainsi que de divers soutiens. Les noms de Dmytro Firtash et de Rinat Akhmetov sont souvent évoqués par de nombreux analystes.

Héritier malheureux du Parti des régions, l’Oppozytsyniy Blok (Bloc d’opposition) est un regroupement d’intérêts liés à l’ancien régime, représentant Rinat Akhmetov, Viktor Medvetchouk, Dmytro Firtash ou encore Boris Kolesnikoff.

Dans l’Ukraine post-révolutionnaire, l’investissement oligarchique en politique se répercute à plusieurs niveaux. « J’ai d’ores et déjà dénoncé le nouveau parti My, Kyaniy (Nous, Kiéviens) comme une création artificielle d’Oleksandr Tretyakov, associé de longue date d’Ihor Kolomoïski », explique Vasyl Hatsko, chef du parti civique Demokratytchniy Allians (Alliance démocratique). « La création de cette formation veut dire que l’oligarque est intéressé par les élections locales de l’automne prochain. » Peu après son éviction du poste de gouverneur de Dniepropetrovsk, Ihor Kolomoïski annonçait la naissance prochaine d’un nouveau parti national. De son exil autrichien, Dmytro Firtash a souligné à plusieurs reprises son intention de rentrer en Ukraine et de s’investir en politique. Critique à l’égard du gouvernement et désireux de renouer une « relation constructive » avec la Russie, il jouit d’une popularité limitée, ternie par ses liens avec le mafieux russe Semion Moguilevitch. Il reste peu probable qu’il prenne le risque de se présenter comme tête de liste.

Malgré un certain renouvellement de la classe politique lors des dernières élections, les influences concurrentes des groupes oligarchiques demeurent bien réelles. D’où la nécessité d’un arbitrage, de plus en plus orchestré par le président Petro Porochenko.

Petro Porochenko, garant de l’équilibre oligarchique

« Dans le système traditionnel de la république oligarchique, le plus haut dirigeant de l’État joue le rôle d’arbitre entre différents groupes », explique Mikhaylo Minakov. « C’est ce que Leonid Koutchma a très bien fait. C’est ce que Ioulia Timochenko a fait, pour pallier les déficiences de Viktor Iouchtchenko. C’est cet équilibre que Viktor Ianoukovitch a rompu et que Petro Porochenko s’efforce de rétablir aujourd’hui. »

Dans ce milieu byzantin qu’est la seconde république oligarchique ukrainienne, il incomberait à Petro Porochenko d’empêcher la prédominance d’un groupe sur les autres. Le « Roi du Chocolat » est propriétaire de la corporation Roshen, qu’il a créée en 1996 et qui était classée 18e confiserie au monde en 2014. Son empire économique est diversifié dans l’automobile, la banque et les assurances. S’il a promis, lors de sa campagne électorale, de procéder à la vente de ses actifs économiques, il entend conserver le contrôle de la populaire chaîne de télévision Kanal 5. À ce jour, rien n’indique que Petro Porochenko utilise sa stature présidentielle pour s’enrichir. Si sa déclaration de revenus 2014 fait état de quelque 15 millions d’euros supplémentaires par rapport à 2013, la valeur nette de sa fortune aurait diminué d’environ un tiers, à l’image de celle des autres oligarques.

Il n’empêche que les sociétés dont il reste le propriétaire indirect sont florissantes : la Banque internationale d’investissement, dont il est le co-propriétaire, a ainsi annoncé avoir doublé ses avoirs au cours de l’année 2014 à hauteur de 125 millions d’euros. Ses entreprises sont gérées depuis 2003 par le fonds de gestion indépendant Prime Asset Capital, afin de disculper Petro Porochenko de tout conflit d’intérêts. Mais, à la tête de son comité des directeurs, on trouve Oleksiy Porochenko, le père du président. De même, les activités de Konstantyn Hryhoryshyn, fidèle partenaire de Petro Porochenko installé à Moscou, sont observées de près. « C’est probablement lui qui a imposé Volodymyr Demshichyn comme ministre de l’Énergie, pour assurer un contrôle sur la réforme du secteur énergétique », commente l’éditorialiste Oles Oleksiyenko.

Dans le contexte de l’avènement de la « seconde république oligarchique », le président et le premier ministre se sont disputé le rôle d’arbitre. Il apparaît aujourd’hui que Petro Porochenko, malgré les faibles prérogatives que lui accorde la Constitution actuelle, s’impose. Il est parvenu à s’octroyer le pilotage des réformes clés de la police et de la décentralisation, ou encore la lutte contre la corruption. « De plus, le président nomme le chef de la Garde nationale, une prérogative que la Verkhovna Rada avait autrefois retirée à l’autoritaire Koutchma », note Mikhaylo Minakov. Or cette Garde nationale compte plus de 60 000 hommes bien entraînés, motorisés, équipés. Un argument de poids entre les mains de Porochenko pour jouer ce rôle d’arbitre. Arséni Iatseniouk, affaibli par des mesures d’austérité impopulaires et son incapacité à réduire la corruption, s’efface petit à petit.

« Il est malgré tout trop tôt pour dire si Petro Porochenko est sincèrement convaincu de la nécessité d’une désoligarquisation de l’économie et de l’éviction des oligarques de la sphère politique », commente l’analyste Andriy Zolotariov, du think tank Troisième Secteur, à Kiev. Le chef de l’État est, en tout cas, très critiqué pour ses choix de procureurs généraux : Viktor Chokine, en poste depuis février 2015, et son prédécesseur Vitaliy Iarema (juin 2014-février 2015) se sont distingués par leur incapacité à mener des enquêtes sur les dignitaires de l’ancien régime, ou même à empêcher nombre d’entre eux de disparaître dans la nature. De son côté, Arséni Iatseniouk a été directement accusé par un ancien inspecteur des finances, Mykola Gordienko, d’avoir détourné l’équivalent de 150 millions d’euros. Une commission parlementaire a disculpé le premier ministre, tout en accusant le procureur général de « saboter » son travail en lui refusant l’accès à des documents potentiellement compromettants. De même, les accusations d’une utilisation sélective du système judiciaire, autrefois l’apanage du régime de Viktor Ianoukovitch, refont surface. L’arrestation très médiatisée et le placement en résidence surveillée de Hennadiy Korban, proche collaborateur d’Ihor Kolomoïski, ont soulevé des « inquiétudes légitimes », comme l’indique la militante civique Halyna Coynash. Si Hennadiy Korban reconnaît lui-même « ne pas être irréprochable », l’ampleur des moyens déployés dans son procès ne rend que plus criante l’inactivité de la justice contre des personnalités tout aussi sulfureuses. Incompétence ou complicité ? Règlement de comptes ou renforcement de l’état de droit ? Désoligarquisation ou restructuration du système oligarchique ? Quoi qu’il en soit, ces suspicions d’une société civile en ébullition ternissent, les unes après les autres, la réputation de Petro Porochenko.

« Toute transformation politique efficace doit s’accompagner d’un nouveau pacte des élites », note l’expert Anton Krut, de l’ICPS. Un nouveau pacte qui ne semble pas avoir été conclu jusqu’à présent. De nombreux proches du président et du premier ministre sont impliqués dans des affaires de conflits d’intérêts, voire de corruption. Des scandales qui nuisent à la crédibilité du gouvernement auprès de ses partenaires et créanciers internationaux. En plus d’un appui politique, diplomatique et militaire face à l’agression russe, l’Ukraine compte sur un soutien économique du FMI, de l’UE et des États-Unis. Confronté à une situation économique difficile, privé des ressources que lui aurait apportées la loi sur la taxation des transferts de fonds, le gouvernement espère obtenir 35 milliards d’euros sur les quatre prochaines années, sous la forme de prêts, dons et restructurations de la dette extérieure, estimée à 64 milliards d’euros. Arséni Iatseniouk, intransigeant, « insiste » sur l’effacement d’au moins 17,5 milliards (43). Il est de même à noter que les partenaires occidentaux de l’Ukraine l’assistent ouvertement dans son entreprise de désoligarquisation. L’arrestation de Dmytro Firtash à Vienne, à la demande des États-Unis, visait à évacuer l’un des oligarques les plus pro-russes de la scène politique ukrainienne. La suppression des quotas américains d’importations d’acier ukrainien, au printemps 2014, se voulait une incitation pour Rinat Akhmetov à calmer les premières manifestations séparatistes à Donetsk ; sans succès. Quant aux fréquents contacts des ambassadeurs européens et américains avec Ihor Kolomoïski, ils sont destinés à tempérer ses initiatives tonitruantes.

Il incombe donc aux Ukrainiens d’affirmer leur détermination à mener la désoligarquisation de leur pays à bien. Pour l’heure, rien n’est moins sûr. Une incertitude qui provoque de nombreuses inquiétudes. Vitaliy Portnikov assure ainsi qu’un échec dans les réformes anti-oligarchiques mènerait l’Ukraine sur la voie non pas d’une fédéralisation tant redoutée, mais bien d’une « féodalisation ». La crainte d’un nouveau Maïdan est sur toutes les lèvres. Il y a fort à parier qu’une nouvelle révolution, si elle avait lieu, serait bien plus violente que la précédente…

2 comments on “Politique Internationale: En finir avec la République oligarchique ukrainienne

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