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RFI: Dans le Donbass, l’humanitaire la dernière chance

Reportage diffusé dans l’émission Accents d’Europe, sur RFI, le 25/02/2016

 

Les Accords de Minsk ont certes conduit à un apaisement des offensives le long de la ligne de front qui divise le Donbass. Mais les échauffourées sont quasi-quotidiennes et meurtrières. Les habitants le long de la ligne de front sont désemparés. Sébastien Gobert s’est rendu dans le village de Jovanka et y a suivi une des premières livraisons d’aide humanitaire depuis des semaines. 

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Tetiana Volodymyrovna est une experte en finances. Pendant longtemps, elle habitait et travaillait à Moscou. Jusqu’au début de la guerre hybride du Donbass. Elle se rapatrie en Ukraine, coupe tous les ponts avec la Russie. Aujourd’hui, la voilà dans un vieux van Volkswagen, avec quelques militaires, en route vers le village de Jovanka, juste sur la ligne de front. Elle est coordinatrice volontaire de l’association humanitaire “Plitch o Plitch – Côte-à-Côte”, en ukrainien.

Tetiana Volodymyrovna: Les gens à Jovanka vivent comme du bétail. Ils ont besoin d’aller voir le docteur, de pouvoir se ravitailler. Mais comme leur enregistrement administratif est à Gorlovka, côté séparatiste, ils sont bloqués au premier barrage routier ukrainien pour sortir de la zone de sécurité, à Mayorsk. Ca veut dire qu’ils ne peuvent pas aller toucher leurs retraites, que les quelques enfants qui restent ne peuvent pas aller à l’école… Ils n’ont pas assez de nourriture ou de médicaments. C’est une vraie catastrophe humanitaire.

Tetiana Volodymyrovna est aujourd’hui escortée par des soldats ukrainiens de la CIMIC, un organe de coopération militaro-civile. Oleksandr Belov est l’officier en charge.

Alexander Belov: Ces gens ont besoin d’aide humanitaire. A Jovanka, il n’y a plus d’autorité locale, ni de services sociaux, parce que le village se retrouve dans la zone de sécurité. Ils sont comme pris en otage. Donc nous apportons de la nourriture, collectée par des volontaires. 

L’escorte militaire n’empêche pas Tetiana Volodymyrovna de fortement pester contre les autorités ukrainiennes, qu’elle accuse d’une inaction cruelle.

Tetiana Volodymyrovna: Il y a peu, au barrage routier, les soldats ont arrêté le chauffeur qui livrait du pain au village. Les habitants n’ont rien reçu pendant des jours. Il y a eu une panne d’électricité qui n’a pas été réparée pendant deux semaines. L’administration régionale doit trouver un statut au village depuis déjà 6 mois, mais ce sont les volontaires qui en assurent la survie.

Ce que Tetiana Volodymyrovna veut faire, c’est apporter un peu de “civilisation ukrainienne” aux habitants de Jovanka, pour les convaincre que l’Ukraine est leur futur.

Tetiana Volodymyrovna: Il faut comprendre que les gens regardent du côté de Gorlovka et qu’ils ont des sympathies pour le camp séparatiste. Il faut que le pouvoir ukrainien s’affirme ici. Mais pour l’instant, il est inexistant. 

Après de laborieux contrôles aux barrages routiers ukrainiens, le convoi humanitaire arrive à Jovanka. Une foule attend, qui rassemblant la plupart des quelques 300 personnes qui habitent encore dans le village.

 

Tetiana Volodymyrovna prend de suite la parole pour expliquer ce qu’elle est venue faire; délivrer des cartons de nourriture, et commencer un recensement des habitants afin de leur faire délivrer un passe-droit vers les territoires ukrainiens.

 

Elle se confronte vite aux habitants. Principalement des personnes âgées, vulnérables, frustrées, et en colère, comme Maria Petrovna.

Maria Petrovna: Ils nous disent d’attendre pour que notre situation s’améliore, mais combien de temps? Ils bombardent nos maisons, nous vivons dans les caves. Nous n’avons plus de toits, plus d’eau, plus d’électricité. Et ils disent que c’est déjà la paix. Ils se moquent de nous!

Maria Petrovna pointe du doigt la crête d’une petite colline. Au-delà, c’est la république populaire autoproclamée de Donetsk. Et plus on s’approche de la ligne de front, plus les maisons sont détruites.

Habitant Jovanka: Jusqu’à l’entrée en vigueur de la trêve, nous vivions normalement. 

Pour cet habitant, les Accords de Minsk de février 2015 ont signé l’arrêt de mort du village.

Habitant Jovanka: Depuis qu’ils ont déclaré la trêve, nous vivons un enfer. Nous dormons dans nos caves, ils nous bombardent tous les jours. Ce sont toujours les Ukrainiens qui commencent à tirer.

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Qui tire, et d’où? C’est la question cynique qui se pose en permanence à chacune des nombreuses violations du cessez-le-feu. Chaque camp se rejette la responsabilité des échauffourées. En réalité, il est difficile de faire la part des choses. Cet habitant est sûr de lui dans sa vindicte contre l’armée ukrainienne. Mais sa voisine, Anna Grigorivna, 83 ans, ne voit aucune différence.

Anna Grigorivna: Ils bombardent tout, ils détruisent tout. Ça tire de tous les côtés. Je me souviens des Allemands en 1941… Ce n’était pas aussi terrible que ce que nous vivons aujourd’hui.

Une fois leur livraison terminée, les volontaires ne s’attardent pas. Le convoi reprend la route, laissant les habitants de Jovanka à leur sort. Tetiana Volodymyrovna se félicite néanmoins de son action.

Tetiana Volodymyrovna: Vous avez vu comme ils étaient en colère aux début ? Il s’adressaient à moi comme si j’étais le chef responsable de tous leurs maux… Mais après avoir parlé, ça allait beaucoup mieux. Nous avons accompli beaucoup aujourd’hui, pour établir un premier contact avec ces gens isolés de tout, et essayer de leur venir en aide. 

Prochain objectif: établir une liaison par bus entre Jovanka et la ville ukrainienne la plus proche, Bakhmout. Un palliatif pour tenter d’apporter des solutions ponctuelles à une population délaissée, qui attend, désespérément, que les Accords de Minsk se transforment en une paix durable.

Ecouter le reportage ici

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