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L’Ukraine mise sous pression par le couple franco-allemand

Version longue d’un article publié dans La Tribune de Genève, le 24/02/2016

“L’Ukraine vit un moment crucial”. Un de plus. C’est l’analyse qu’a martelé le nouveau ministre des Affaires Etrangères français Jean-Marc Ayrault. Aux côtés de son homologue allemand Frank-Walter Steinmeier, il a consacré son premier déplacement à l’étranger à arpenter les bureaux des leaders politiques de Kiev,. “Beaucoup a déjà été fait. Mais il y a aujourd’hui urgence d’un gouvernement stable qui continue les réformes à la fois pour l’Ukraine mais aussi pour le peuple ukrainien. C’est l’esprit de Maïdan qui doit l’emporter. Nous avons senti cette volonté, mais des difficultés aussi. Il n’y a pas de temps à perdre…”

Un appel insistant, qui trahit l’inquiétude du couple franco-allemand, et des Occidentaux en général. Ceux-ci ont misé un fort capital politique sur l’Ukraine post-révolutionnaire, notamment à travers un paquet de soutien financier de 40 milliards de dollars sur 4 ans. Une aide qui se trouve compromise par une crise politique majeure, centrée sur l’opposition au Premier ministre Arséni Iatseniouk. “Il a quelques ajustements à faire avec le Président Petro Porochenko après une période tendue”, ajoute un diplomate français bien informé. “Mais nous sommes confiants qu’ils trouveront vite un arrangement”, ajoute-t-il sur un un ton directif.

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Confiants, et insistants. Un flou politique sur la durée ne remet pas seulement en cause l’aide financière occidentale, mais aussi risquerait de paralyser la bonne application de l’Accord de Minsk. Relancer le processus de paix dans le Donbass, aujourd’hui moribond, était l’une des priorités des deux ministres, à Kiev. Face à la Russie, ils sont garants du respect de l’Accord par l’Ukraine. A ce titre, ils sont amèrement critiqués à Kiev pour exercer une pression plus marquée sur Petro Porochenko que sur Vladimir Poutine.

Lors du déplacement du 22-23 février, Allemands et Français ont ainsi exigé l’organisation prochaine, par Kiev, d’élections locales dans le Donbass séparatiste. Une élection prévue par Minsk, qui doit s’accompagner d’une loi d’amnistie pour les combattants séparatistes, et d’une réforme constitutionnelle prévoyant la réintégration du Donbass selon un statut spécial , au sein d’une Ukraine unie. Des conditions impopulaires en Ukraine, et inacceptables à Kiev. En particulier si la région reste “sous influence russe, avec vocation de déstabiliser toute l’Ukraine”, a expliqué le ministre ukrainien des affaires étrangères Pavlo Klimkine, lors d’une conférence de presse conjointe, le 23 février.

Lui a au contraire appelé ses partenaires à déployer une “mission de police européenne” dans la région, notamment pour superviser l’organisation d’éventuelles élections locales”. Une idée avancée plusieurs fois par le Président Petro Porochenko, qui semble s’être perdue dans les arcanes des capitales européennes. Sans commenter sur cette proposition en particulier, Frank-Walter Steinmeier a promis des “actions décisives” lors d’une prochaine session de négociations du “Groupe de Normandie”, prévue le 3 mars à Paris. Et d’insister, encore et toujours, sur la nécessité de stabilité gouvernementale comme garante d’avancées futures.

L’exigence de stabilité des Européens se heurte néanmoins à un mécontentement inédit en Ukraine quant au bilan du Premier ministre Arséni Iatseniouk, accusé d’être à la solde de puissants oligarques et de ralentir les réformes. Frank-Walter Steinmeier a beau exhorter les Ukrainiens à une “tolérance zéro” dans la lutte contre la corruption. “Mais c’est là un paradoxe, car Arséni Iatseniouk chapeaute lui-même un système corrompu”, déplore Moustafa Naiiem, ancien journaliste d’investigation et député réformateur au sein de la majorité présidentielle. “Jusqu’à présent, nous ne voyons aucun résultat de a lutte contre la corruption”, confirme Oleksandr Pavlichenko, représentant du Groupe de Kharkiv des Droits de l’Homme.

A la Verkhovna Rada (Parlement), les négociations vont néanmoins bon train sur un “renforcement” de la coalition parlementaire dite “pro-européenne”, notamment entre le Bloc de Petro Porochenko (BPP), le Front Populaire d’Arséni Iatseniouk et le “Parti Radical” du populiste Oleh Lyashko. Mais une large partie de la classe politique ne semble pas se résoudre du status quo. “Ils vont trouver un moyen de virer Iatseniouk dans un futur proche”, estime un proche collaborateur de Ioulia Timochenko, l’ancienne égérie de la Révolution Orange, qui ne cache pas ses ambitions politiques.

L’incertitude qui règne à Kiev encourage demandes et spéculations de toute sorte. Iouriy Loutsenko, chef du BPP, réclame pour son parti le poste de vice-premier ministre, “qui force le gouvernement à mieux coopérer avec le Parlement”. Moustafa Naiiem se dit prêt à suivre le gouverneur d’Odessa Mikheil Saakachvili “dans un nouveau projet politique, si celui-ci se dessine vite”. L’ancien Président de Géorgie, en opposition frontale à Arséni Iatseniouk, a bruyamment dénoncé un “coup d’Etat politique” le 16 février. Engagé dans la formation d’une force politique à l’échelle nationale, Mikheil Saakachvili concentre les espoirs de nombreux réformateurs ukrainiens.

Le Président du Parlement, Volodymyr Hroïssman, a beau appeler à une “table ronde” entre partis politiques, gouvernement et Président, il n’a pas hésité à préférer “des élections anticipées, plus saines qu’un status quo qui s’apparenterait à un oeuf pourri”. Les bruits de couloir au sein de la Verkhovna Rada suggèrent que différents partis politiques envisagent d’ores et déjà de nouvelles législatives en automne. Même si, après les inquiétudes évidentes exprimées par les délégations occidentales, de nombreux députés cherchent désormais à se focaliser sur la destitution du seul Premier ministre.

Des élections anticipées seraient en effet risquées, non seulement pour la stabilité du pays et le cours des réformes, mais aussi pour les partis présentement représentés au Parlement. Les formations d’opposition, telles que “le Bloc d’Opposition”, “Oukrop” et autres, seraient automatiquement valorisées lors d’une campagne anti-gouvernementale. Selon un dernier sondage, même le parti nationaliste “Svoboda” et le parti “Position Citoyenne” d’Anantoliy Hritensko auraient une chance de franchir la barre des 5%, et de rentrer au Parlement.

L’aventurisme de nouvelles élections serait d’autant plus risqué que de nombreuses réformes sont d’ores et déjà enregistrées au Parlement, et en attente d’adoption. “La réforme du secteur de la santé a été déposée à la Rada en mars 2015”, regrette le Ministre de la santé, Alexander Kvitashvili. “Pour des raisons purement politiciennes, elle y est toujours…” De nombreux autres paquets de réformes, concernant le climat des affaires, le système judiciaire ou encore une nouvelle loi électorale, sont eux aussi dans les tiroirs des comités parlementaires.

Un blocage inexpliqué que les ministres allemand et français ont bien identifié comme une des causes des problèmes actuels. “Un gouvernement stable a besoin d’un Parlement coopératif pour faire passer les réformes indispensables au pays”, a ainsi asséné Frank-Walter Steinmeier. En filigrane, la peur viscérale des Occidentaux de voir l’Ukraine replonger dans les luttes intestines qui avaient déchiré les gagnants de la Révolution Orange, en 2005-06. Des querelles qui s’étaient achevées par l’arrivée au pouvoir, en 2010, de l’autoritaire Viktor Ianoukovitch.

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