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Les surprises de la tradition: la journée coups de théâtre du 16 février à la Verkhovna Rada

Version longue d’un article publié dans La Libre Belgique, le 17/02/2016

Tremblement de terre politique en Ukraine. Le Procureur Général Viktor Shokine a annoncé poser sa démission, à la demande du Président Petro Porochenko, après de longues semaines de critiques. le Président a aussi appelé le Premier ministre Arséni Iatseniouk à démissionner, mais celui-ci a échappé de peu à un vote de défiance. Une journée à rebondissements qui laissera des traces. 

Au petit matin, une jeune femme circule entre les sièges de la tribune de presse de la Verkhovna Rada (Parlement ukrainien). Elle distribue avec grâce des livrets détaillant le bilan alternatif du parti “Bloc d’Opposition”, l’héritier du Parti des Régions de l’autoritaire Viktor Ianoukovitch. Du moins, si le parti avait été au pouvoir. Vers 10h, Ioulia Timochenko, ancienne égérie de la Révolution Orange de 2004, apparaît toute pimpante dans l’hémicycle. Les commentaires laissent fuser “qu’elle est prête à revenir au pouvoir”. Le ton de la journée est donnée. Ce 16 février, le Premier ministre Arséni Iatseniouk doit donner son premier discours-bilan de politique générale pour l’année écoulée. Un grand nombre de députés espèrent que cela sera son dernier. Les remplaçants se bousculent déjà.

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“Il doit partir”, assène Serhiy Leshchenko, ancien journaliste d’investigation, aujourd’hui député du Bloc de Petro Porochenko, la majorité présidentielle. “Arséni Iatseniouk bloque un certain nombre de réformes cruciales, et il entretient des affaires de corruption qui doivent être sanctionnées”. Le Premier ministre, autrefois adoubé par l’Américaine Victoria Nuland comme “Yats”, le meilleur candidat pour conduire les réformes structurelles de l’après-Ianoukovitch, est la cible de nombreuses critiques. Malgré les circonstances exceptionnelles de crise économique et financière et de guerre hybride contre la Russie, on lui reproche en particulier de ne pas s’être attaqué aux schémas de corruption pré-existants sous l’ancien régime. Certains vont même jusqu’à avancer qu’Arséni Iatseniouk en profite directement.

Serhiy Leshchenko a été l’un des fers de lance de l’opposition au Premier ministre. D’abord en enquêtant sur ses proches collaborateurs, tels que Mykola Martynenko, soupçonné d’avoir perçu 30 millions de francs suisses de bakchich dans le cadre d’un juteux contrat lié à l’industrie nucléaire. Le jeune homme, et d’autres députés réformateurs de différentes factions, ont ensuite passé de longs moments à récolter les 150 signatures requises afin d’initier une procédure de vote de confiance.

Ce mardi 16 février, les jeunes élus se débattent afin de préparer la venue d’Arséni Iatseniouk tandis que l’Assemblée, réunie en séance plénière, procède à quelques votes techniques. Certains sont nécessaires à la libéralisation du régime de visas Schengen, d’autres renforcent de manière controversée les pouvoirs du Bureau du Procureur Général. Les débats sont longs et houleux.

Des préliminaires qui ne font que languir les impatiences avant la véritable question du jour: la venue du gouvernement dans l’hémicycle à 16h. A l’extérieur, plusieurs centaines de manifestants, portant des bannières du parti nationaliste “Svoboda”, du parti de Ioulia Timochenko “Batkyvchyna” ou encore du parti populiste de Serhiy Kaplin “Les Gens simples”, s’époumonent pour réclamer la destitution du Premier ministre. Dans l’après-midi, l’apparition de quelques jeunes cagoulés, combiné au renforcement du dispositif policier, font craindre d’éventuels débordements. Tout le monde, à la Rada, a en tête la grenade meurtrière du 31 août. Les photos des 4 policiers tués par l’explosion sont d’ailleurs toujours exhibées sur la facade du bâtiment.

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A l’intérieur du Parlement, néanmoins, l’incertitude la plus totale règne. A la tribune Les principaux chefs de partis affichent leurs déterminations à choisir un nouveau gouvernement. Oleh Lyashko, du Parti Radical, l’explique en toute simplicité, avec une vidéo d’un collaborateur d’Arséni Iatseniouk conduisant une voiture de luxe: “C’est pour cela que ce gouvernement doit partir”. Mais dans les couloirs, ou dans la cantine du sous-sol, entre deux sandwiches au saumon; impossible de faire des prognostics. Le moto des législateurs, répété à l’unisson, est bien le même: “Je ne sais pas ce qu’il va se passer; je ne sais s’il y a suffisamment de voix pour la défiance; reposez-moi la question dans une heure”.

Jusqu’à cette annonce surprise, vers 15h30: dans une allocution télévisée, le Président Petro Porochenko se résout à appeler publiquement Arséni Iatseniouk et le Procureur Général Viktor Shokine à démissionner. “C’est une manière pour le Président de se laver de toute critique”, estime Serhiy Kiral, un député du parti “Auto-Aide”, membre de la coalition. Viktor Shokine, était lui aussi très controversé, accusé depuis des semaines d’utilisation sélective de la justice, et de la préservation de systèmes corrompus au sein de son Bureau. Viktor Shokine, dont le manque de crédibilité affectait directement la personne du Président, s’exécute aussitôt, à en croire les dépêches de presse. La destitution d’Arséni Iatséniouk, dans la foulée, semble alors possible. La collecte de signatures nécessaires à l’initiation d’un vote de défiance revêt un simple caractère technique. S’élèvent alors les voix des Cassandre.

“Voter contre ce gouvernement, c’est ouvrir la boîte de Pandore et mettre en péril tout ce que nous avons accompli depuis deux ans”, s’écrie, à la tribune, le député Serhiy Pashinkski, du “Front Populaire, le parti d’Arséni Iatseniouk. “Une telle décision ne doit pas être une simple sanction”, renchérit la députée Viktoria Syumar. “Vous devez avoir un remplacement, afin de ne pas nous faire tomber dans le chaos. Où est votre nouveau Premier ministre?” En filigrane, l’inquiétude, partagée par beaucoup, d’une nouvelle période de querelles politiciennes stériles, similaire à celle de 2005-06, qui avait sonné le glas des espoirs de la Révolution Orange.

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Un risque pris au sérieux par les donateurs occidentaux. Européens, Américains et FMI soutiennent l’Ukraine à hauteur de 40 milliards de dollars sur 4 ans. “Ils sont évidemment préoccupés par cette exigence de stabilité”, déplore un diplomate européen en poste à Kiev depuis de nombreuses années, sous couvert d’anonymat. “Il faut néanmoins comprendre que le pays est dans une phase de développement dynamique: il y a certains processus qu’il serait dommage de brider…”

Ce processus s’est néanmoins stoppé de lui-même, ce 16 février. Entré en scène peu après 16h, Arséni Iatseniouk affiche une confiance arrogante, comme à son habitude. Dans les 40 minutes de son discours de bilan d’activité, il décrit la manière dont son gouvernement a assaini les finances publiques, restauré la puissance de l’armée, permis à l’Ukraine de ne plus acheter un seul mètre cube de gaz naturel de la Russie, défendu l’appellation ukrainienne de la marque de champagne “Noviy Svit”, malgré l’annexion russe de la Crimée. Il ne trouve pas une minute pour s’adresser une critique, exprimer un regret, ou commenter sur l’initiative des députés de procéder à sa destitution. Hormis une remarque finale: “chers députés, vous devez faire votre choix. Ce gouvernement a fait son maximum”. Et de retourner s’asseoir.

Les heures qui suivent consistent en d’interminables discours et questions ouvertes au gouvernement. Iouriy Loutsenko, chef du Bloc de Petro Porochenko, présente la motion 4080, qui initie un vote de confiance à l’encontre du gouvernement. “Je vais vous dire pourquoi 70% des Ukrainiens réclament votre démission: ils voient que vous vous êtes arrêtés en chemin. Rien n’a changé dans le pays, et les gens sont de plus en plus pauvres”, s’exprime-t-il avec passion. Plusieurs autres personnalités politiques défilent à la tribune pour donner leurs opinions sur la situation. Vadym Rabynovitch, du Bloc d’Opposition, fait sensation en exhibant une paire de menottes pendant son intervention. “Il ne suffit pas de les renvoyer, il faut les mettre en prison et leur faire rendre ce qu’ils ont volé!”, s’emporte-t-il.

Ce n’est que vers 20h que les députés procèdent à un vote sur le bilan du gouvernement. A 247 voix, celui-ci est reconnu insatisfaisant. 15 minutes plus tard, le vote sur la destitution du cabinet ne recueille, lui, que 194 voix, soit bien en-deca des 226 requises pour faire tomber le gouvernement. Surprise pour beaucoup, consternation et dégout pour d’autres. Arséni Iatseniouk, lui, se lève, l’air triomphant. Il salue ses ministres, et rentre chez lui. L’hémicycle se vide en un instant. La tribune de presse rapidement après. Il est déjà tard. Et si la crise politique d’une vacance du pouvoir est évitée dans l’immédiat, il est aisé de deviner que l’histoire ne s’arrête pas là.

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Très vite, les nouvelles facettes de la saga politique apparaissent en ligne. Serhiy Leshchenko dénonce la “maison de patates” de Petro Porochenko et la manière dont les 22 députés de sa majorité présidentielle se sont abstenus de voter malgré les consignes de Iouriy Loutsenko. Quelques députés se plaignent sur leurs pages Facebook de ne pas avoir pu voter, car leurs pupitres étaient désactivés. D’autres, comme Nataliya Korolevska, du Bloc d’Opposition, se fend d’un post affligeant: “Cauchemar! Je me suis trompé de bouton…”. Moustafa Naiiem, un autre jeune député réformateur au sein du parti présidentiel, dénonce l’achat de députés à prix coûtant, comme étant le résultat de tractations entre oligarques. Rinat Akhmetov aurait, selon lui, un intérêt certain à ce qu’Arséni Iatseniouk reste en place. Sachant que le Premier ministre est déjà soupçonné d’une entente cordiale avec Ihor Kolomoiskiy, ces suppositions donnent une teinte oligarchique bien terne à un Premier ministre issu de la Révolution de la Dignité.

Quasiment  instantanément, Ioulia Timochenko annonce le retrait du ministre nommé par son parti, Ihor Jdanov (Jeunesse et Sports) du gouvernement. Le 17 février au matin, elle se retire officiellement de la coalition. Le parti Samopomitch, qui se présente depuis septembre, avec ambiguïté, comme un « parti d’opposition, au sein de la coalition », n’annonce rien de tel. Il se contente d’indiquer que ses députés n’assisteront pas aux séances à la Rada, le 17 février. Quelles que soient les évolutions futures, les remous politiques ne devraient pas s’apaiser de si tôt, mettant en danger le programme de réformes actuel.

Comble de la surprise, l’information se confirme, dès le 16 février au soir, que le Procureur Général Viktor Shokin n’a en fait pas démissionné. En tout cas pas officiellement. En congé maladie, il n’aurait pas la possibilité de rédiger et signer sa lettre de démission… “Nous avons cherché à savoir qui était en charge de traiter cette lettre. Nous n’avons pas réussi…”, indique un fonctionnaire haut placé de l’administration présidentielle, sous couvert d’anonymat. La démission du Procureur Général, honni dans l’opinion publique autant que dans les cercles politiques et diplomatiques, reste ainsi une question ouverte. Rien n’indique qu’elle sera résolue dans un futur proche.

A travers le cas de Viktor Shokin, et à travers les manipulations parlementaires que l’on prête à l’administration présidentielle, c’est donc la personne de Petro Porochenko qui se retrouve au coeur des coups de théâtre du 16 février. La question sur toutes les lèvres étant: le Chef de l’Etat a-t-il été dépassé par des oligarques concurrents, qui ont exercé une plus forte influence sur les députés au moment du vote? Ou bien, est-ce que le Président a quelque chose à gagner en maintenant un Premier ministre honni au pouvoir? Et si oui, qu’a-t-il donc à gagner?

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