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RFI: Contrebande florissante à l’ouest de l’Ukraine

Reportage diffusé dans l’émission Accents d’Europe, le 02/10/2015

A l’heure où l’abolition d’un régime de visas Schengen pour les citoyens ukrainiens se précise, le gouvernement a fait une priorité de la lutte contre la contrebande et les trafics en tout genre. La région de Transcarpatie, dans l’ouest de l’Ukraine, est particulièrement pointée du doigt. La contrebande y est généralisée, et elle donne parfois lieu à des combats violents.

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Le 11 juillet dernier , l’Ukraine se réveille avec l’annonce de nouvelles violences. Au-delà des montagnes des Carpates, dans la paisible ville de Moukachevo, une fusillade fait trois morts et une dizaine de blessés. L’affrontement crée un esclandre national car il implique le mouvement ultranationaliste Praviy Sektor.

Moustafa Naiiem est député, ancien journaliste d’investigation. Il est arrivé tout de suite après la fusillade pour initier des réformes. L’engagement de Praviy Sektor n’avait rien de politique. L’échauffourée était plutôt un symptôme d’un phénomène propre à la région de Transcarpatie.

Moustafa Naiiem: Ce qui est sûr, c’est que Praviy Sektor était impliqué dans la contrebande en Transcarpatie. Mais ils n’étaient pas seuls. Il est impossible de faire passer quoi que ce soit par delà la frontière sans la complicité de services secrets, des gardes-frontière, de la police, et donc avec la participation de Praviy Sektor. Je pense que ce conflit était interne: ils se battaient pour le contrôle de parties de la frontière. 

Pavlo Homonaj est un homme d’affaires et fin observateur de la région depuis des années. Lui affirme que c’est une guerre de gangs qui a éclaté le 11 juillet , entre Mikhaylo Lanjo et Viktor Baloha, deux oligarques locaux, et tous les deux députés au Parlement.

Pavlo Homonaj: Nous savons que Mikhaylo Lanjo contrôle 5 laboratoires pharmaceutiques. Il gère le trafic de drogues. Viktor Baloha est plus dans la contrebande de cigarettes. Les deux groupes sont différents. Celui de Lanjo, c’est une vraie mafia, violente. Il dispose de beaucoup d’hommes armés. Baloha est plus une personnalité publique, en quête de légitimité. 

Pour comprendre la contrebande en Transcarpatie, il ne faut néanmoins pas s’en tenir aux affaires de gangs. La région est isolée du reste du pays par les montagnes des Carpates. En revanche, elle est bien reliée à quatre pays voisins: la Roumanie, la Hongrie, la Slovaquie et la Pologne, tous membres de l’Union européenne.

Pour l’économiste Mikhaylo Katchour, la contrebande, c’est avant tout une activité économique locale. Le paquet de cigarettes coûte moins d’un euro en Ukraine, contre 3,40 euros en Slovaquie.

Mikhaylo Katchour: En Ukraine, les droits d’accises, les taxes, sont très faibles sur l’alcool, les cigarettes, et l’essence. Alors les gens les achètent ici et vont les revendre en Europe pour se faire un peu d’argent. Il faut comprendre que c’est un phénomène normal, et qu’exercer un contrôle total sur la frontière, ce n’est juste pas faisable.

Les petits trafics à l’échelle individuelle peuvent rapporter quelques centaines d’euros en un voyage. Si un groupe bien organisé affrète un camion de cigarettes jusqu’en Europe de l’ouest, alors la marge de profit peut monter jusqu’à 450.000 euros le camion.

Le système est bien connu. Mais après la fusillade du 11 juillet, il fallait une réaction de la part de Kiev. Le député Moustafa Naiiem a lui entrepris d’encadrer une réforme de la police locale.

Moustafa Naiiem: Pendant les 20 dernières années, le gouvernement à Kiev n’avait aucun intérêt pour cette région. C’est une région à l’ouest du pays, qui ne posait aucun problème. Après la fusillade de juillet, on voit qu’il est temps de s’occuper de cette région et d’y mettre en oeuvre des réformes.

De nombreux hauts fonctionnaires ont été remplacés, certains ont été arrêtés. L’énergique Hennadiy Moskal, qui s’était démarqué dans la région en guerre de Louhansk, à l’est de l’Ukraine, est devenu le nouveau gouverneur de région. Il est néanmoins très sceptique sur la possibilité de réels changements

Hennadiy Moskal: Si on attrape la grippe, cela ne sert à rien de soigner séparément la main droite, ou la main gauche ou les jambes… Il faut s’attaquer au virus qui contamine tout l’organisme. L’Ukraine a le virus de la corruption: il faut guérir tout le pays! 

Selon lui, la nouvelle police de Moustafa Naiiem ne servira à rien, car il n’y a eu aucune réforme du ministère de l’intérieur en amont. Et pour ce qui est de la contrebande, ce n’est pas forcément une attitude répressive qu’il faut adopter.

Hennadiy Moskal: La contrebande, c’est un phénomène qui peut s’effondrer comme un jeu de dominos, très simplement. Dans la région, il y a des milliers de gens qui sont au chômage, alors ils font de la contrebande. Et à l’autre bout de la chaîne, il y a la France, l’Allemagne, l’Espagne, l’Italie, l’Angleterre… Ce sont ces pays qui sont en demande de notre contrebande et qui créent le marché. La mafia, elle est chez vous, en Europe! 

Que ce soit l’Europe ou les mafias locales qui soient mise en cause, la Transcarpatie est bel et bien dépendante de la contrebande. Mais selon l’expert Pavlo Homonaj, ces trafics et l’argent facile qui en découlent sont en fait un piège pour l’économie.

Pavlo Homonaj: Il y a quelques usines ici. Mais leur problème principal, c’est qu’elles manquent d’ouvriers! Parce que les gens sont impliqués dans la contrebande. C’est un véritable parasite. Une économie basée sur ce parasite de la contrebande, ce n’est pas une vraie économie! Les gens ne veulent pas faire de réels investissements productifs. Ils veulent légaliser leurs revenus de la propagande, en ouvrant des cafés, ou en établissant des petits commerces sans ambitions.

Aux portes de l’Europe, la Transcarpatie est véritablement un avant-poste d’une contrebande qui touche tout le système, où tout le monde est complice. L’élan réformateur issu de la révolution de la Dignité en 2013 se heurte donc ici à un obstacle très humain: pour Kiev, il faut avant tout convaincre les populations locales qu’elles ont un intérêt au changement.

Ecouter le reportage ici

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