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La Tribune de Genève: Entretien avec Petro Porochenko: « Nous combattons pour tout le continent européen »

Entretien publié dans La Tribune de Genève, le 03/08/2015

Cet entretien a été conduit dans le bâtiment de l’administration présidentielle, à Kiev, le samedi 1er août. Il a été réalisé conjointement avec deux journalistes. STEFAN SCHOCHER (à droite sur la photo) pour le journal autrichien “Kurier”. JUSSI Niemeläinen (à gauche) pour “Helsingin Sanomat”, en Finlande. 

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Elu président d’Ukraine à une large majorité, en mai 2014, à la suite de la Révolution de la Dignité de l’hiver 2013-14, Petro Porochenko, 49 ans, est à la tête d’un pays exsangue. Faisant face à une grave récession économique, à une corruption endémique, et à une guerre hybride avec la Russie, le chef de l’Etat est aussi sous pression de la société civile, qui demande des changements radicaux et rapides.

La richesse nationale de l’Ukraine est moins élevée aujourd’hui qu’en 1990, à la fin de l’URSS. Quel avenir pouvez-vous proposer aux Ukrainiens?

Je pense qu’il n’y a pas beaucoup de monde qui éprouve une vraie nostalgie de l’URSS. Les résultats des dernières élections présidentielles et parlementaires l’ont démontré très clairement. Mais vous avez raison: notre richesse nationale a diminué, et il y a une explication très simple: 25% de la production industrielle est en territoire occupé.

Et dans le même temps, en parallèle de l’agression de l’est de mon pays – en plus de l’annexion de la Crimée – les Russes nous ferment leurs marchés. Ils ont lancé une guerre commerciale de grande ampleur contre l’Ukraine. Nous recherchons activement des marchés de substitution. Mais c’est peut-être la pire des épreuves que nous inflige l’agresseur.

Hormis l’agression russe, comment expliquez-vous que les réformes se fassent attendre?

Dans un contexte de guerre et d’augmentation des dépenses de défense, il n’existe pas d’autres cas où un gouvernement ou un président ont mené des réformes avec succès. Mais nous, pendant la guerre, nous avons réduit les déficits budgétaires, nous mettons en œuvre la décentralisation, nous établissons l’Etat de droit, nous conduisons une réforme très difficile du système judiciaire, nous luttons contre la bureaucratie et l’oligarchie. Ces réformes sont très douloureuses.

Les hostilités qui se poursuivent dans le Donbass, à l’est, sont un véritable obstacle au développement économique et aux réformes. Pourquoi ne pas simplement céder la région à ceux qui la veulent?

C’est un territoire ukrainien! il y a 4 millions d’Ukrainiens qui y habitent. Ils subissent la pression des troupes russes qui occupent mon pays. Nous autres Ukrainiens, nous n’avons aucun problème pour trouver des compromis entre nous. C’est la propagande russe qui tente de présenter cela comme un conflit interne aux Ukrainiens. Non! c’est une véritable agression contre mon pays. C’est une violation brutale du droit international et il est impossible d’abandonner la moindre parcelle de mon territoire.

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Jusqu’où pensez-vous que Vladimir Poutine veut aller?

Poutine veut aller aussi loin qu’on l’y autorisera. Il veut toute l’Europe. Avec l’annexion de la Crimée et l’agression de l’est de l’Ukraine, Poutine a fracassé le système de sécurité internationale. Une agression contre la Finlande est-elle possible? Oui. Et la Finlande en est bien consciente. Une agression contre les Etats baltes est-elle possible? Bien sûr. Une agression dans l’espace de la mer Noire est-elle possible? Oui. Et c’est pourquoi, quand nous parlons des Ukrainiens qui se battent dans l’est de mon pays, nous ne parlons pas seulement d’une lutte pour l’intégrité et l’indépendance de l’Ukraine: nous combattons pour la démocratie, pour la liberté, pour la sécurité de tout le continent européen.

Qu’attendez-vous de vos partenaires occidentaux?

Premièrement, nous avons besoin de la solidarité européenne. Nous l’avons déjà. Deuxièmement nous avons besoin d’une unité transatlantique. Troisièmement: nous avons besoin de soutien financier pour les réformes. Le problème principal des Ukrainiens est qu’ils abhorrent l’idée de vivre dans cette espèce d’empire soviétique, ils se considèrent eux-mêmes comme une nation européenne. Et ils veulent à tout prix mener ces réformes à bien. Quatrièmement: il faut un mécanisme pour motiver l’agresseur à remplir ses obligations. Ce sont les sanctions! Ce n’est pas fait pour punir qui que ce soit. Mais c’est pour motiver l’agresseur à remplir ses obligations, à retirer ses troupes et ainsi de suite. Et cinquièmement: il faut une coordination effective et efficace pour l’application du plan de paix de Minsk.

Pouvez-vous compter sur la participation de la Russie et sur la mission d’observation de l’OSCE pour assurer l’application du plan de paix?

Sur les questions de désescalade, d’un cessez-le-feu immédiat, ou du retrait des troupes, ni la Russie ni les terroristes qu’elle soutient ne mettent rien en œuvre. A cause de tout cela, nous devons avoir une force de maintien de la paix. Parce que la mission de monitoring de l’OSCE est d’une importance vitale pour nous. Mais ce n’est pas suffisant. Aujourd’hui, 1er août, c’est le 40e anniversaire des accords d’Helsinki, la création de l’OSCE. C’était un mécanisme créé pour assurer une méthode européenne civilisée de maintien de la sécurité et de la stabilité du continent. Le même jour, à Moscou, le Ministère des affaires étrangères a publié un communiqué sur les 40?ans de l’OSCE en disant que l’annexion de la Crimée était légale. C’est comme cela qu’ils voient la situation. Nous, le monde entier, nous avons voté au Conseil de sécurité de l’ONU pour demander la création d’un tribunal sur le crash du MH17. Et la Russie, complètement isolée, a utilisé son droit de veto pour l’empêcher. Ce veto, c’est la reconnaissance de la responsabilité russe dans cette attaque terroriste.

Vous parlez beaucoup de l’agression russe. Mais à l’intérieur de l’Ukraine, les bataillons de volontaires sont devenus un véritable contre-pouvoir à l’autorité de l’Etat. Le groupe ultranationaliste Praviy Sektor, notamment, a été au cœur d’une véritable guerre de gangs dans l’ouest du pays au début de juillet. Comment empêcher que ces groupes ne deviennent un Etat dans l’Etat?

Au cours de cette année, nous avons construit une des meilleures et plus puissantes armées d’Europe, pas de doute là-dessus. La plupart des volontaires a été intégrée dans l’armée ou la garde nationale et ils ont renforcé notre sécurité et notre défense. Malheureusement, quelques criminels se servent du nom de ces groupes patriotes pour perpétrer leurs crimes. La réponse de l’Etat doit être la suivante: ils doivent être considérés comme des criminels.

Dmytro Iarosh, le chef de Praviy Sektor, a pris la défense de ces hommes que vous appelez criminels. Est-il lui aussi un criminel?

Non. Nous avons des positions radicalement opposées. On peut avoir un parti politique, qui peut être radical. Heureusement ou malheureusement, c’est un élément de la démocratie. Mais si ces partis politiques font semblant d’avoir des unités armées, avec des armes, c’est illégal. Et ces gens sont traités comme des groupes armés illégaux.

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