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Politique Internationale: Entretien avec Moustafa Djemilev

Entretien avec Moustafa Djemilev, publié dans le numéro d’hiver 2015 de Politique Internationale

Mustafa_Abdülcemil_Kırımoğlu

Crimée : les craintes des tatars

Moustafa Abdülcemil Djemilev, aussi connu sous son surnom spirituel de Qirimoglu, traduit par « Fils de la Crimée », se dit aujourd’hui « plus dissident que jamais ». Sa moustache soigneusement taillée de député ukrainien contraste avec sa mèche rebelle. À 71 ans, la voix est claire et le ton, déterminé : selon lui, l’occupation de la péninsule de Crimée par la Russie est illégale ; tout doit être mis en oeuvre pour ramener ce territoire dans le giron de l’Ukraine ; et les Tatars de Crimée courent de graves dangers sous le joug russe. Sa plus grande peur : que l’Histoire se répète.

Les relations des Tatars de Crimée avec la Russie – tsariste, soviétique et maintenant poutinienne – ont toujours été houleuses. Après avoir défendu l’intégrité du Khanat de Crimée – un royaume turc issu de l’éclatement de la Horde d’Or mongole, établi en 1441 -, notamment en tant que vassaux de l’Empire ottoman, les Tatars doivent se soumettre à la Russie de Catherine II à l’issue de la guerre russo-turque de 1768-1774. L’impératrice annexe officiellement la péninsule en 1783. En abolissant la traite d’esclaves, elle met fin à la prospérité du Khanat. Une politique de russification intensive pousse des centaines de milliers de Tatars à l’exil. La communauté, en déclin, survit néanmoins au fil des siècles. Jusqu’à ce mois de mai 1944.

Moustafa Djemilev est âgé d’à peine six mois quand plus de 200 000 Tatars, dont sa famille, sont déportés sur ordre de Staline et dispersés à travers l’Asie centrale soviétique. Le « petit père des peuples » accuse ce peuple autochtone turc de collaboration avec les envahisseurs nazis entre 1941 et 1944. Une telle allégation, basée sur les actions anti-soviétiques de quelques groupes de Tatars, s’inscrivait dans la plus large politique des purges et des déportations d’après-guerre. Le sort des Tatars de Crimée rejoint ainsi celui de dizaines d’autres nationalités à travers l’URSS, victimes de déplacements collectifs forcés sur des milliers de kilomètres.

Moustafa Djemilev grandit en Ouzbékistan. Dès son entrée dans l’âge adulte, il milite pour la défense des droits de sa communauté et pour son droit au retour. Sa détermination lui vaut de nombreux séjours dans les prisons et camps de travail de l’URSS. Et un record terrible : emprisonné pour « diffamation à l’encontre du système soviétique », Moustafa Djemilev a effectué en 1975 une grève de la faim de 303 jours, soit la plus longue de l’histoire des mouvements en faveur des droits de l’homme. Il a survécu grâce à un système d’alimentation forcée.

En 1989, à la faveur de l’ouverture réformatrice initiée par Mikhaïl Gorbatchev, Moustafa Djemilev est élu à la tête du nouveau Mouvement national des Tatars de Crimée, alors non enregistré. La même année, il est autorisé à revenir sur la péninsule avec sa famille. Suivront plus de 250 000 Tatars, qui retrouvent une Crimée changée et largement russifiée : même si, en 1954, elle a été transférée à la République socialiste d’Ukraine, la région demeure très majoritairement peuplée de Russes. Les Tatars, après leur retour, ne représentent que près de 14 % de la population contre approximativement 25 % en 1944 et font face à d’inextricables problèmes dans de nombreux domaines : la restitution de leurs biens ; l’accès à l’emploi ; l’éducation ; ou encore la représentation politique. Des problèmes qui, de l’avis de la plupart des observateurs internationaux, tels que l’ONU ou l’OSCE, persisteront après la déclaration d’indépendance de l’Ukraine en 1991.

Moustafa Djemilev jouera un rôle éminent dans la réimplantation des Tatars de Crimée. En 1991, il pousse à la création du Mejlis (Parlement) des Tatars de Crimée, qui s’impose comme la plus haute institution représentative de la communauté. Il la dirige de l’année de sa fondation jusqu’en 2013. Il s’investit également dans la politique nationale ukrainienne : en 1998, il devient député du parti Rukh (Mouvement) à la Verkhovna Rada (Parlement). Entre 2012 et 2014, il est député de Batkivshyna (Patrie), le parti de Ioulia Timochenko, avant de se faire réélire, le 26 octobre 2014, comme numéro cinq de la liste du Bloc de Petro Porochenko.

Moustafa Djemilev s’alarme dès les premiers signes de l’invasion russe de la Crimée, le 27 février 2014. Il affirme immédiatement qu’il craint l’instauration d’une politique discriminatoire, voire une « nouvelle déportation » des Tatars de Crimée par les autorités russes. Comme on pouvait s’y attendre, il appelle son peuple, ainsi que la communauté internationale, à ne pas reconnaître le référendum d’auto-détermination organisé le 16 mars – un scrutin qu’il juge « illégal » et « manipulé » par la Russie. Cette annonce est effectuée depuis la Turquie ; dans la foulée, M. Djemilev apprend qu’il est désormais interdit d’entrée sur le territoire russe pour une période d’au moins cinq ans. Or la notion de « territoire russe » inclut à présent la Crimée…

De nombreuses personnalités de la communauté tatare subissent, elles aussi, des pressions de toutes sortes. Refat Choubarov, chef actuel du Mejlis, est, de même, banni de Russie, et donc de Crimée, pour cinq ans. Dans le même temps, des milliers de Tatars de Crimée sont poussés à l’exil, de façon plus ou moins contraignante. La famille de Moustafa Djemilev, dont la plupart des membres résident toujours en Crimée, n’échappe pas aux « attentions » des nouvelles autorités. Son fils, Khaiser, incarcéré depuis mai 2013 après avoir été accusé du meurtre de Fevzi Edemov, garde de la famille Djemilev, a été transféré à Krasnodar, dans le sud de la Russie, en septembre 2014. Les charges à son encontre sont néanmoins teintées d’interrogations. Moustafa Djemilev voit dans toute cette affaire une pression politique de la part du régime de l’autoritaire Viktor Ianoukovitch. Depuis, deux décisions de la justice ukrainienne et un arrêt de la Cour européenne des droits de l’homme ont ordonné la libération de Khaiser Djemilev, sans qu’ils soient suivis d’effets.

La vie de Moustafa Djemilev se confond avec une longue série d’exils. Celui qui est considéré comme l’un des pères spirituels des Tatars de Crimée doit maintenant recevoir les visiteurs dans son appartement de Kiev. Ouvert à la discussion, il se livre avec patience aux séances photo. Mais sans accorder le moindre sourire. « D’abord, on libère la Crimée, ensuite on pourra sourire pour la photo », lance-t-il avec un humour pinçant. Engoncé dans un costume trop grand pour lui, c’est en tirant longuement sur de fortes cigarettes turques qu’il fait part de ses inquiétudes et de ses espoirs.

S. G.

Sébastien Gobert – Monsieur Djemilev, dès le mois de mars 2014, vous avez dénoncé l’annexion de la Crimée par la Russie en des termes catastrophistes : vous annonciez que les Tatars allaient subir discriminations, expropriations, expulsions, voire une nouvelle déportation. De fait, les autorités russes exercent diverses pressions sur votre communauté, mais nous sommes encore très loin d’une réelle persécution ou d’une déportation de masse. Êtes-vous toujours aussi alarmiste ?

Moustafa Djemilev – Si l’on effectuait aujourd’hui un sondage parmi les Tatars de Crimée sur l’incorporation de la péninsule à la Fédération de Russie, je suis persuadé que les résultats seraient sans appel. La communauté tatare s’est opposée à l’annexion et a largement boycotté le pseudo-référendum du 16 mars. J’estime que 98 % de mes compatriotes souhaiteraient que la Crimée redevienne partie intégrante de l’Ukraine. Mais il n’est plus possible de réaliser un tel sondage ouvertement à cause du climat de terreur qui pèse sur la communauté tatare.

Le plus alarmant, ce sont les enlèvements et les disparitions. Des personnes disparaissent sans faire de bruit, du jour au lendemain ! Et quelque temps plus tard, leurs corps sont retrouvés, pour certains torturés, défigurés… Pour expliquer ce phénomène, les autorités d’occupation inventent des histoires abominables d’overdose de drogue ou de suicide. Ces théories fumeuses sont cousues de fil blanc !

S. G. – Quel est le profil de ces personnes mystérieusement assassinées ? S’agit-il d’adversaires résolus des nouveaux dirigeants ?

M. D. – Nous avons établi des listes de disparus : ils ne sont pas tous des militants pro-ukrainiens ou anti-russes engagés. Le cas d’Edem Asanov est parlant. C’était un jeune homme normal qui aimait le jazz. De temps en temps, il postait en ligne des commentaires dans lesquels il critiquait l’occupation et disait espérer voir la Crimée de nouveau libre. Mais il ne faisait rien de concret ; des gens comme lui, il y en a des centaines. Il a été retrouvé mort le 6 octobre 2014. Nous pensons que ceux qui l’ont tué l’ont choisi au hasard, pour faire comprendre qu’ils peuvent enlever et tuer n’importe qui.

De manière moins dramatique, les occupants multiplient les amendes très élevées, sous les prétextes les plus variés. Les montants sont au minimum de 10 000 roubles (environ 150 euros en décembre 2014) et peuvent aller jusqu’à plusieurs millions de roubles. Pour la plupart des familles, une telle amende signifie la ruine.

On nous fait aussi part de dizaines de perquisitions. Officiellement, elles visent à rechercher des armes ou de la littérature pro-ukrainienne, qui est interdite. Toutes ces descentes sont menées dans la brutalité, en violation des lois existantes, sans le moindre respect de la dignité humaine. Les policiers se livrent à de véritables pillages, devant femmes et enfants. Le but de ces opérations est clair : faire peur à la population tatare, l’humilier à un tel point que de nombreuses personnes décident de quitter la péninsule.

S. G. – Avez-vous une estimation du nombre de vos compatriotes qui ont déjà quitté la Crimée ?

M. D. – À ce jour, au moins 8 000 Tatars sont déjà partis en exil. Ce n’est que le début: je pense que ce nombre va augmenter. Pour deux raisons. D’une part, les répressions s’intensifient. D’autre part, une bonne partie des jeunes hommes veulent fuir le service militaire dans les forces russes. La plupart des Tatars ne souhaitent pas servir dans cette armée car ils savent pertinemment qu’ils seront soit affectés dans des régions très éloignées de la Crimée soit, bien pis, envoyés sur le front ukrainien : ils auraient alors à se battre contre les forces ukrainiennes ! C’est pourquoi une quantité importante d’hommes en âge d’être appelés sous les drapeaux quittent la péninsule, avec leur famille. S’ils laissent leurs proches derrière eux, ces derniers peuvent devenir des sortes d’otages. Le plus souvent, ce sont donc des familles entières qui prennent le chemin de l’exil.

S. G. – Quelle est votre position sur cette question ? Encouragez-vous ces gens à partir ou bien, au contraire, leur demandez-vous de rester à tout prix ?

M. D. – Notre ligne directrice est la suivante : il ne faut pas abandonner notre territoire, sous aucun prétexte. Mais les individus font leurs propres choix, pour ne pas gâcher leur vie. Par exemple, je connais un entrepreneur qui possède un hôtel et un restaurant dans la ville de Soudak. Il m’a annoncé dès le mois de juin qu’il voulait émigrer. Il était dégoûté par le système qui se mettait en place sous ses yeux et ne voyait plus son avenir en Crimée.

J’ajoute que ce phénomène a des implications qui ne se limitent pas à la Crimée. En effet, l’Ukraine ne peut pas accueillir toutes ces personnes déplacées en provenance de Crimée mais aussi, du Donbass, où les affrontements continuent. Il n’y a pas suffisamment de travail pour elles et leur afflux pourrait même provoquer une véritable crise humanitaire.

S. G. – Il n’en reste pas moins que, malgré vos craintes initiales, les Tatars de Crimée ne semblent pas menacés d’une déportation de masse…

M. D. – Dans les semaines qui ont suivi l’annexion de la Crimée, on pouvait véritablement craindre une nouvelle déportation des Tatars. Des têtes brûlées, notamment des Cosaques et des nationalistes russes, se plaisaient à répéter que notre communauté ne resterait pas dans la péninsule. Mais il est vrai que cette menace paraît s’apaiser. Après tout, nous sommes au XXIe siècle. Il sera difficile de réunir des milliers de famille en pleine journée et de les entasser dans un train !

S. G. – Comment décririez-vous la politique conduite par les nouvelles autorités de Crimée à l’égard des Tatars ?

M. D. – Cette politique russe est similaire à celles du régime soviétique et du pouvoir de Viktor Ianoukovitch (2010-février 2014). Il s’agit de diviser les Tatars en deux catégories : les « bons » et les « mauvais ». Les bons étant, vous vous en doutez, ceux qui acceptent de collaborer avec les occupants…

S. G. – Comment les Tatars réagissent-ils ?

M. D. – La communauté tatare est très diverse. De nombreuses personnes estiment ne pas avoir le choix : puisque l’on ne peut pas entrer en guerre avec les Russes, elles doivent se résoudre à devenir citoyens de Russie et à s’adapter à la vie dans ce pays qu’on leur a imposé… C’est une attitude tout à fait compréhensible, d’autant que les possibilités de résister sont réduites. D’autres disent qu’ils ne veulent avoir aucun lien avec les occupants et entrent dans une logique de résistance, pour l’instant passive.

Mais il y a aussi ceux qui se mettent au service des occupants. À mon sens, ce sont des Tatars qui n’ont pas de respect pour la communauté en tant que telle. Certains d’entre eux sont des éléments criminels.

En mars 2013 (un an avant l’invasion russe), le Mejlis avait délégué un de ses représentants auprès du gouvernement de la république autonome de Crimée. Il y était devenu vice-premier ministre, mais ne s’est pas occupé de politique à proprement parler. Il s’est concentré sur les problèmes sociaux de ses compatriotes tatars. Il a été limogé après l’annexion russe. Un nouveau représentant a été nommé par la nouvelle administration pour le remplacer. Il n’est qu’à moitié tatar et, surtout, c’est un ancien criminel, connu pour sa vénalité, ouvertement pro-russe.

Les Russes ont préparé ce plan de longue date. Du temps de Viktor Ianoukovitch, ils ont approché quelques Tatars isolés qui pourraient servir de faire-valoir utiles, le moment venu. C’est ce qui se passe aujourd’hui. Ce ne sont que des hommes de paille : ils s’installent à tel ou tel poste et se contentent de justifier tout ce que font les Russes. Ce genre d’opération porte la marque du FSB (les services secrets russes).

Pour asseoir encore davantage leur emprise, les nouvelles autorités ont également mis en branle un autre mécanisme, sans succès toutefois. Aux premiers temps de l’occupation, les Russes ont essayé d’utiliser les Tatars du Tatarstan (une région russe où ils sont majoritaires) pour négocier avec le Mejlis. Le président de la république du Tatarstan, Rustam Minnikhanov, s’est rendu à huit reprises en Crimée pour tenir des séries de discussions. Mais les Russes ont fini par abandonner cette idée. D’une part, ils ont réalisé que les Tatars de Kazan (la capitale du Tatarstan) n’ont pas une grande influence sur leurs compatriotes de Crimée. D’autre part, ils redoutent que les Tatars de Crimée exercent une influence « négative » sur ceux du Tatarstan et les incitent à s’interroger sur leur loyauté envers Moscou. Aussi les négociateurs tatars sont-ils passés à l’arrière-plan…

S. G. – Le Mejlis, l’institution représentative des Tatars de Crimée, a été la cible de très fortes pressions au cours des derniers mois, jusqu’à la prise de contrôle de son siège, à Simferopol, par les forces de l’ordre russes, le 21 septembre 2014. Le lendemain, le premier ministre de la péninsule déclarait que « le Mejlis n’existe pas en tant qu’organisation », prétextant un vice de procédure dans son enregistrement. Résultat : le Mejlis n’est plus toléré dans la Crimée russe. Son président actuel, Refat Choubarov, est, comme vous, frappé d’une interdiction d’entrée sur le territoire criméen et vit en exil à Kiev. Que reste-t-il des institutions de la communauté tatare?

M. D. – Ce n’est pas seulement à Simferopol que les bureaux du Mejlis ont été investis. Les occupants ont confisqué les immeubles et les biens de huit bureaux régionaux de l’organisation dans toute la péninsule. N’allez pas croire, pour autant, que le Mejlis soit mort. C’est une institution démocratique qui a été élue par les Tatars de Crimée pour les représenter et les unir. Même privée d’infrastructures, elle continue de fonctionner, de manière formelle et à distance. Chaque question est discutée, débattue et avalisée par un vote. Quant au président du Mejlis, il est élu par le congrès national. Il est donc légitime jusqu’au jour où ce congrès en désignera un autre.

Pour l’heure, notre voix la plus active est celle de la chaîne de télévision tatare ATR. Elle est très populaire au sein de notre communauté, ce qui lui offre une certaine protection. Jusqu’ici, elle n’a subi que quelques avertissements. L’un d’entre eux me concernait directement : la chaîne avait diffusé une interview qu’elle avait réalisée avec moi. Aujourd’hui, ni mon nom ni celui de Refat Choubarov ne peuvent plus être prononcés à la télévision.

La rédaction tente d’éviter de participer à la glorification de la Russie qui est exigée en Crimée ; elle s’est donc réorientée vers des programmes culturels, folkloriques, etc. Mais cette attitude précautionneuse ne l’empêche pas, à l’occasion, de donner la parole au Comité de défense des droits du peuple des Tatars de Crimée, instauré fin novembre. En outre, ATR est la seule chaîne de la péninsule à émettre en langue ukrainienne. Cela déplaît beaucoup aux occupants, bien que l’ukrainien soit l’une des langues officielles de la Crimée.

S. G. – La communauté tatare, vous l’avez dit, est très hétérogène. Depuis plusieurs années, certains observateurs s’alarment du développement, au sein de votre communauté, d’éléments islamiques radicaux. Ne craignez-vous pas une extension de ce phénomène, étant donné le contexte actuel ?

M. D. – Pas vraiment. Comprenez bien que le Mejlis exerce une forte autorité sur les Tatars de Crimée. Bien sûr, il y a des factions divergentes. Mais le Mejlis est l’institution fédératrice principale et elle se réclame des principes de non-violence et de dialogue. Le Mejlis et la majorité des Tatars savent que l’on ne pourra rien régler par la force. Il est vrai qu’il existe des groupuscules radicaux dans notre communauté, mais ils sont extrêmement minoritaires. Je suis convaincu qu’ils ne représentent aucun danger.

S. G. – La communauté ukrainienne de Crimée, qui avait plus de liens avec l’Ukraine continentale que les Tatars, est particulièrement meurtrie par la séparation. Quelles sont les raisons qui vous poussent à affirmer que les Tatars de Crimée peuvent être les principales victimes de l’annexion russe ?

M. D. – Il est vrai que, à cause de l’Histoire, les Tatars ne représentent qu’une minorité de la population de la Crimée – à peine 14 %. Mais nous sommes les seuls, en tant que communauté structurée, dotée d’institutions représentatives, à nous être opposés à l’irrédentisme russe en Crimée. La machine de propagande du Kremlin nous a constamment présentés comme des ennemis des Russes. En réalité, le Mejlis est opposé avant tout au régime de Vladimir Poutine, pas à la Russie en tant que telle.

En outre, ce sont les Tatars qui mènent la résistance la plus active contre l’occupation actuelle. Il faut comprendre que nous avons pris goût à la liberté pendant les vingt-trois années écoulées depuis l’indépendance ukrainienne ! Bien sûr, si l’on compare l’état de la démocratie et du respect des libertés fondamentales en Ukraine et en Occident, nous sommes encore loin des standards européens. Mais, comparée à la Russie, l’Ukraine est indéniablement plus avancée, plus ouverte. Les politiques qui sont mises en oeuvre en Crimée aujourd’hui sont des réminiscences de l’URSS – des politiques autoritaires contre lesquelles les Tatars de Crimée, entre autres, se sont battus pendant des années. C’est pour cette raison que l’appareil répressif russe est principalement dirigé contre notre communauté.

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S. G. – Pourtant, les Tatars de Crimée se sont plaints pendant des années du traitement qui leur était réservé au sein de l’Ukraine indépendante. Pourquoi pensez-vous que votre situation serait nécessairement moins enviable en Russie qu’en Ukraine ?

M. D. – Il n’y a aucune comparaison possible. Voilà comment je vois l’annexion russe : quelqu’un est venu chez moi en char d’assaut et m’a fait comprendre que je suis désormais un étranger dans ma propre demeure ! On ne peut pas sous-estimer l’arrogance de ces occupants qui nous contraignent par la force à devenir des citoyens russes. Savez-vous que ceux qui refusent de se voir délivrer un passeport russe sont considérés comme des étrangers ? En tant que tels, ils doivent faire des démarches afin d’obtenir un permis de séjour valable 90 jours. Au bout de ce laps de temps, ils doivent quitter le territoire pour six mois et, à leur retour, déposer une nouvelle demande de permis de séjour de trois mois.

Ce n’est pas tout : ceux qui sont relégués au statut d’« étranger » ne peuvent plus participer aux élections, de même qu’ils ne sont plus autorisés à travailler dans la fonction publique. Les entrepreneurs devenus « étrangers » rencontrent de plus en plus d’obstacles dans leurs affaires. Même constat en matière d’acquisition de propriétés. Dans les universités, on demande maintenant aux étudiants de renoncer par une lettre officielle à la citoyenneté ukrainienne. S’ils refusent, ils peuvent être exclus de l’université… Que voulez-vous que les étudiants fassent ? La plupart n’ont pas le choix.

Comparons donc cette époque à la précédente. Il est indéniable que notre situation du temps où la péninsule appartenait à l’Ukraine n’était pas idéale. Tout simplement parce que nous étions minoritaires sur notre propre terre natale, la Crimée. Après le retour, au début des années 1990, nous n’avons pas réussi à reconstruire un système d’éducation viable. Dans toute la péninsule, en 2014, on ne comptait que quinze écoles en langue tatare et 96 % des enfants de notre communauté étaient scolarisés dans des écoles en langue russe. Au moment de l’annexion russe, la Crimée comptait 500 écoles en langue russe, 15 en langue tatare et 5 en langue ukrainienne. En vertu du statut spécial de la république autonome, les différentes collectivités territoriales étaient en droit de choisir leur propre langue d’éducation. Nous avons manqué à la fois de ressources et de soutien de la part du gouvernement ukrainien. Nous ne faisions pas l’objet d’une politique de discrimination ciblée ; je dirais que nous étions traités avec indifférence. Nos demandes étaient largement ignorées. J’ai souvent dénoncé la russification des Tatars de Crimée à laquelle on a assisté depuis 1991 et début 2014. Mais je pense que ce phénomène va nettement empirer dans la configuration actuelle.

S. G. – Au-delà des pressions et attaques contre des personnes données, redoutez-vous la disparition de la communauté tatare en tant qu’entité politique?

M. D. – Ce que je pense, c’est que la politique actuelle de la Russie est très comparable à celle de la Russie tsariste. À l’occasion de la première annexion russe de la Crimée, en 1783, Catherine II avait rédigé un manifeste promettant aux Tatars qu’ils pourraient « s’épanouir » sous l’égide russe. Leurs traditions et coutumes devaient être respectées. Dans les faits… ce fut fort différent. Les Russes ont arrêté quelques milliers de personnes représentant l’élite tatare de l’époque : des dirigeants politiques, des militaires, des scientifiques, des chefs spirituels… Et ils leur ont tranché la gorge. La suite a été terrible pour les Tatars : réquisition de terres et de propriétés, discriminations religieuses, etc. De nombreux Tatars ont été obligés de quitter la Crimée. Dans le même temps, des colons russes arrivaient en masse. Au moment de l’annexion, les Tatars représentaient 90 % de la population de la péninsule. Quelques dizaines d’années plus tard, ils étaient devenus une minorité. Le résultat, vous le voyez en Turquie ; on estime qu’il y aurait aujourd’hui dans ce pays plus d’un million de personnes d’ascendance tatare.

La situation actuelle est très similaire. Je ne pense pas que l’on puisse parler de génocide, d’extermination physique. Mais nous assistons à un ethnocide, c’est-à-dire à la destruction de notre identité historique, culturelle et politique, de tout ce qui nous définit en tant que peuple.

S. G. – Vous souhaitez que la Crimée revienne dans le giron de l’Ukraine. Mais, jour après jour, les perspectives d’une reprise de contrôle de la péninsule par Kiev s’amenuisent. La communauté internationale, obnubilée par les événements du Donbass, ne semble plus faire de la restitution de la Crimée une priorité absolue. Dans ce contexte, croyez-vous toujours qu’un jour le drapeau ukrainien flottera de nouveau sur ce territoire ?

M. D. – Il est tout à fait normal que les inquiétudes internationales se portent vers l’est de l’Ukraine : le sang y coule tous les jours, et il est urgent de tout faire pour mettre fin aux combats. Il n’en demeure pas moins que nous n’avons aucun doute sur le fait que l’Occident et, spécialement, l’Allemagne, qui ne mâche pas ses mots sur ce sujet, n’acceptera jamais l’annexion de la Crimée. Quant à dire quand la Crimée pourrait revenir à l’Ukraine… vous savez que rien n’est éternel dans ce monde ! J’espère que chacun a bien conscience que le dossier criméen dépasse les enjeux russe et ukrainien. Si la communauté internationale accepte cet acte de banditisme, c’est tout l’ordre international, basé sur l’intangibilité des frontières, qui s’en trouvera anéanti. La manière dont la Russie a détroussé l’Ukraine de la péninsule de Crimée relève du banditisme, j’insiste sur ce mot. Et il faut bien comprendre que cette appropriation n’est même pas dans les intérêts de la Russie, mais seulement dans ceux de Poutine. Celui-ci joue avec les émotions de sa population. Et de quelles émotions s’agit-il ? De la joie d’avoir un voleur pour chef ? Nous sommes les témoins d’un phénomène tout à fait perturbant : la quasi-totalité d’un grand État soutient un vol organisé !

S. G. – Certains analystes affirment que la Crimée, désormais intégrée au marché russe et bénéficiaire d’aides d’État conséquentes, va connaître, au cours des prochaines années, un développement économique rapide. Ne pensez-vous pas que la communauté tatare pourrait en bénéficier ?

M. D. – Pour les Tatars de Crimée, les questions économiques et financières n’ont jamais été fondamentales. Quand nous sommes revenus sur nos terres historiques, au début des années 1990, nous savions pertinemment qu’il allait être plus difficile de se réimplanter en Crimée que de se développer là où nous avions vécu pendant près de cinquante ans. Le retour était synonyme de nombreux défis. Mais, pour nous, l’essentiel était de revenir sur notre terre, dans notre pays. Nous ne pouvions concevoir notre avenir ailleurs que dans notre mère-patrie. Cette mère-patrie, c’est une Crimée partie prenante de l’Ukraine, pas de la Russie.

De toute façon, je ne vois pas ce qui permet d’espérer un développement économique pour la péninsule sous la férule russe. Au contraire, la situation s’aggrave. 60 % de la population sur la côte sud vivaient du tourisme, en louant des appartements ou en tenant des restaurants. Or la dernière saison a été catastrophique. Il n’y a plus que des bases militaires en Crimée.

Sans oublier les pénuries. Pour l’instant, l’eau et l’électricité continuent d’être acheminées, de même que la nourriture, mais avec plus de difficultés qu’avant. La Crimée vit en partie grâce à l’Ukraine, malgré le discours officiel russe (1). Attention, n’allez pas croire que les Ukrainiens seraient parfaitement désintéressés dans cette histoire. Les dirigeants politiques de Kiev affirment qu’ils fournissent une aide humanitaire à des populations qui sont toujours considérées comme ukrainiennes. Mais, en réalité, bon nombre d’entreprises ukrainiennes tirent profit de cette situation. On estime qu’un camion de nourriture livré à la Crimée peut rapporter au fournisseur jusqu’à 8 000 dollars net, en jouant sur les différences de prix entre les marchés ukrainien et russe. Dans ces circonstances, les instincts primaires prennent le pas. J’ai demandé au SBU – les services secrets ukrainiens – une liste de ces entreprises qui sont, à mes yeux, de véritables profiteurs de guerre. Malheureusement, l’administration ukrainienne est encore bourrée d’agents russes, et il est difficile de les neutraliser. Mais je n’abandonnerai pas.

S. G. – D’autant que vous avez les moyens de ne pas abandonner puisque vous avez été réélu, le 26 octobre 2014, en tant que député de la Verkhovna Rada d’Ukraine. Vous aviez été placé à une position privilégiée – numéro cinq – sur la liste du Bloc de Petro Porochenko, la majorité présidentielle. Faut-il en conclure que cette législature va tout particulièrement s’intéresser au sort des Tatars de Crimée ?

M. D. – Il est vrai que j’étais bien placé sur la liste, mais il ne faut pas y accorder trop d’importance. J’aurais préféré être placé moins haut mais être accompagné à la Rada d’un autre Tatar de Crimée ! Refat Choubarov, mon successeur à la tête du Mejlis, était soixante et onzième sur cette même liste ; il n’a hélas pas été élu. Quoi qu’il en soit, dans ce nouveau Parlement, notre coalition démocratique possède le pouvoir d’amender la Constitution, ce qui nous offre une marge de manoeuvre inédite. Les forces pro-européennes n’ont jamais été aussi unies.

Et je constate avec joie que les Tatars de Crimée bénéficient d’un fort taux de sympathie dans l’hémicycle. Ce n’est pas très étonnant, au fond : après tout, c’est la force la plus importante qui ait milité pour le maintien de la Crimée au sein de l’Ukraine. Bien sûr, il y a toujours certaines personnes qui exigent de nous l’impossible. Par exemple, on reproche régulièrement aux Tatars de ne pas se battre pour la Crimée. Mais il ne faut pas oublier qu’en mars 2014 il y avait plus de 14 000 soldats ukrainiens sur la péninsule. Ils ont livré la Crimée sans tirer un coup de feu et sont partis. Ils ont même laissé leurs armes aux Russes ! Les Tatars sont prêts à se défendre, mais nous sommes tout à fait démunis dans la situation actuelle.

J’ai confiance dans le président Petro Porochenko. Je le connais personnellement. Au cours de la législature précédente, son siège de député était à côté du mien. Nous nous entretenons souvent et je sais qu’il comprend bien les problèmes des Tatars de Crimée. Dès son élection, il m’a assuré que nous travaillerions ensemble à élaborer une stratégie pour mon peuple. Avec cette majorité, cela devient possible.

S. G. – Pouvez-vous nous en dire plus sur cette stratégie ?

M. D. – La libération de la Crimée est directement liée à la stature internationale de l’Ukraine. Il faut donc, avant tout, que le pays se renforce, au niveau économique comme militaire. Pour se protéger contre notre voisin russe, bien sûr ; mais aussi pour proposer un modèle positif aux populations des territoires occupés. La Verkhovna Rada doit s’atteler dès maintenant à résoudre des questions spécifiques afin de prévoir le retour de la Crimée. Ces lois ne s’appliqueront pas dans l’immédiat ; mais il faut préparer le terrain.

De même, il faut soutenir les personnes déplacées qui sont éparpillées en Ukraine continentale. Nous examinons également d’autres idées. Par exemple, on compte environ 100 000 Tatars de Crimée encore en exil en Ouzbékistan et dans le reste de l’Asie centrale. On peut envisager la possibilité de les réinstaller dans la région de Kherson, juste à la frontière nord de la Crimée. Ainsi, quand la péninsule sera libérée, il sera plus facile d’organiser leur rapatriement sur leur terre natale.

L’enjeu sera d’éviter l’erreur de 1991. Il aurait alors fallu créer une république autonome de Crimée selon des critères nationaux et territoriaux. C’est-à-dire reconnaître que les Tatars de Crimée sont le peuple autochtone de la péninsule. Au lieu de cela, les Ukrainiens ont créé une république largement dominée par les Russes ethniques, où Kiev était peu présente. On en voit les résultats aujourd’hui. Si la Crimée avait été une république autonome des Tatars de Crimée, Vladimir Poutine y aurait réfléchi à deux fois avant de l’envahir !

J’en ai parlé avec Petro Porochenko. Je lui ai expliqué qu’il est nécessaire de repenser cette autonomie selon un critère national. Il faut inscrire dans la Constitution que le statut de la Crimée est basé sur les droits du peuple autochtone des Tatars. De même, il faudra restaurer la toponymie historique. Après la déportation de 1944, les noms de villes et de villages ont été changés en russe. Il faudra les rétablir en langue tatare.

S. G. – Selon vous, quelles seront les prochaines étapes de la crise actuelle ?

M. D. – La pression russe sur l’Ukraine ne va pas se relâcher de sitôt. La révolution de l’EuroMaidan a suscité chez Vladimir Poutine une peur bleue. Ces centaines de milliers d’Ukrainiens qui se rassemblent et s’organisent pour abattre un président autoritaire et son régime corrompu, c’est une menace directe pour le dirigeant russe. Je ne suis pas le seul à le penser. La révolution ukrainienne est largement débattue dans les milieux démocratiques russes.

S. G. – Si l’on poursuit votre raisonnement, Vladimir Poutine se serait donc engagé dans une lutte pour sa survie politique. Dans ce cadre, il n’est pas à exclure que le conflit dégénère en une guerre ouverte, en particulier si le gouvernement ukrainien tient véritablement à récupérer la péninsule de Crimée. On voit, d’ailleurs, que la nouvelle Verkhovna Rada compte de nombreux militaires et chefs de bataillons de volontaires. Une telle guerre ouverte est-elle possible ?

M. D. – Je ne pense pas que la Russie soit suffisamment forte pour déclencher et mener une guerre frontale. Évidemment, elle possède un avantage tactique, technique et numérique sur l’Ukraine. Si la Russie venait à affronter l’Ukraine en face à face, sans intervention extérieure, elle la vaincrait probablement. Mais nous ne sommes plus au XVIe siècle ! De tels actes d’agression seraient sanctionnés par la communauté internationale. Nous voyons déjà que les sanctions à l’encontre de la Russie commencent à donner des résultats. Or, si la Russie intensifie son agression, elle devra s’attendre à subir encore plus de sanctions. Quant à la stratégie ukrainienne, elle ne doit évidemment pas passer par la guerre. Elle doit viser à créer des conditions qui obligeront la Russie à abandonner la Crimée. Pour ce qui est des députés-militaires, je ne pense pas qu’ils puissent suffisamment influencer le corps politique. J’ajoute qu’il n’est pas nécessaire d’être militaire pour comprendre à quel point il est indispensable de renforcer les défenses du pays…

S. G. – En vertu du Mémorandum de Budapest, la sécurité de l’Ukraine et l’intégrité de ses frontières étaient garanties par plusieurs grandes puissances, dont la Russie. En échange de quoi l’Ukraine a abandonné son arsenal nucléaire. Or nous constatons aujourd’hui que le Mémorandum de Budapest est mort. Pensez-vous que l’Ukraine devrait se doter, de nouveau, d’armes nucléaires ?

M. D. – Je pense, en tout cas, que si l’Ukraine avait été un pays nucléaire, la Russie n’aurait pas osé s’aventurer sur notre territoire ! L’invasion russe est porteuse de deux très graves menaces. En premier lieu, elle prive de crédibilité les nombreux accords internationaux qui garantissent la sécurité mondiale. Pourquoi croire à ces engagements s’ils peuvent être rompus sans coup férir ? En second lieu, l’intervention russe va conduire à une nouvelle phase de prolifération nucléaire. Je ne parle pas seulement de l’Ukraine. N’importe quel pays, même ceux qui s’estimaient jusqu’à récemment protégés par l’Otan, pourra désormais affirmer qu’il est forcé de se doter de l’arme suprême pour garantir sa propre sécurité et son intégrité territoriale. La Turquie pourrait être l’un des premiers à enclencher le mouvement. Le drame de la Crimée crée un précédent dont personne n’a mesuré les conséquences.

S. G. – Le niveau de soutien à l’Ukraine varie selon les pays. Et personne ne veut complètement couper les ponts avec Moscou. L’Ukraine n’est-elle pas seule face à la Russie, malgré les déclarations des principaux dirigeants actuels ?

M. D. – Non, pas du tout. Bien sûr, tous les pays n’ont pas la même approche. Et il est vrai que certains s’efforcent de profiter de la situation. Je ne parle pas ici des pays occidentaux, bien qu’ils se comportent eux aussi de manière diverse. Certains sont plus incisifs, d’autres, plus dépendants du gaz russe…

S. G. – Quels sont les pays occidentaux dont la conduite vous semble regrettable ?

M. D. – L’Autriche est réticente à imposer des sanctions à l’encontre de la Russie, de peur qu’une telle mesure pénalise sa propre population. La réaction du président de la République tchèque, Milos Zeman, qui a refusé de condamner l’annexion de la Crimée, m’a aussi beaucoup attristé. Après 1968, j’ai passé trois ans en prison pour avoir protesté contre l’intervention soviétique en Tchécoslovaquie. Et maintenant, ce salaud de président tchèque, dont une partie de la campagne a été financée par la Russie de Vladimir Poutine, m’appelle à accepter l’occupation de mon pays, moi qui suis allé en prison pour défendre le sien !

De même, les deux porte-hélicoptères que la France doit livrer à la Russie m’inquiètent beaucoup. Je comprends qu’il y a de grosses sommes d’argent en jeu. Mais, si ces navires sont effectivement livrés, ils seront déployés en mer Noire, ancrés en Crimée. Ils renforceront l’armée russe et représenteront un danger pour nos populations. Quel peut être le prix à payer pour notre sécurité ?

De manière générale, nous sommes nombreux à redouter que l’Occident lève les sanctions dès que les bandits russes arrêteront de se battre dans l’est de l’Ukraine. Dans ce cas-là, la Crimée serait oubliée tout simplement parce que l’Occident passe son temps à réviser ses priorités.

S. G. – À l’inverse, y a-t-il certains dirigeants qui vous offrent un soutien intangible ?

M. D. – Pour être honnête, je ne sais pas exactement. Quand j’ai rencontré Angela Merkel, je lui ai demandé s’il n’y avait pas un second accord de Munich en vue, à propos de la Crimée. Elle m’a assuré que les sanctions ne seraient pas levées tant que la Crimée ne sera pas libérée. Barack Obama m’a garanti la même chose… Ce qui me semble plus certain, c’est l’appui des pays de l’ancien bloc communiste, tels que la Pologne ou la Lituanie. Nous comptons beaucoup, aussi, sur le Canada et sur les Républicains aux États-Unis.

S. G. – Dans cette lutte pour la reprise du contrôle de la Crimée, la Turquie s’affiche comme un de vos alliés majeurs, pour des raisons historiques et politiques. Pourtant, Ankara ne suit pas le mouvement international d’imposition de sanctions à l’encontre de la Russie…

M. D. – J’ai des contacts fréquents avec le président Recep Tayyip Erdogan et son prédécesseur Abdullah Gül. Les Turcs se trouvent, eux aussi, dans une situation très difficile dans la mesure où leur pays importe 60 % de son gaz naturel de Russie. D’ici à ce qu’ils mettent en oeuvre une diversification de leurs approvisionnements énergétiques, ces importations resteront nécessaires. Recep Tayyip Erdogan m’a expliqué qu’il n’adhérait pas aux sanctions car il comptait utiliser ses bonnes relations avec Vladimir Poutine pour exercer une influence positive sur la situation des Tatars de Crimée. Mais quand nous évoquons l’éventualité d’une dégradation de la situation, la réponse que me font mes interlocuteurs d’Ankara est claire. La Turquie est membre de l’Otan. Et si l’Otan prend la décision d’agir, la Turquie suivra inconditionnellement.

C’est un dossier très complexe. J’avais évoqué la possibilité de fermer les détroits des Dardanelles et du Bosphore aux vaisseaux militaires russes afin qu’ils ne puissent plus circuler librement de la Méditerranée vers la mer Noire. Voilà qui aurait constitué une pression directe et concrète sur la flotte russe. Mais il faut d’abord qu’il y ait une décision collective de l’Otan en ce sens. Et il ne faut pas oublier que la Convention de Montreux de 1923 garantit le droit à la libre circulation, au moins en temps de paix…

S. G. – Vous êtes désormais persona non grata en Crimée. Ceux de vos proches qui sont restés dans la péninsule subissent-ils des pressions ?

M. D. – Là-bas, personne n’est en sécurité. Mes proches sont sous la protection de la société tatare, mais vous savez que mon fils, Khaiser, est maintenant incarcéré en Russie pour une vieille affaire dont il avait été disculpé. Ma femme ne sort plus de la maison. Non pas parce qu’elle a peur, mais parce qu’elle ne veut plus avoir à affronter l’atmosphère délétère qui règne partout. Elle vient rarement à Kiev, afin de ne pas avoir à subir l’humiliation du passage de leur frontière. Sans compter le risque que les occupants refusent de la laisser rentrer en Crimée. Elle m’appelle régulièrement et me gronde : « Qu’est-ce que vous faites de vos journées là-bas, les hommes ? Quand est-ce que vous allez venir nous libérer ? » J’essaie de lui expliquer que ce n’est pas pour demain : « Bien sûr qu’on va vous libérer, mais ça va prendre du temps… » Elle n’est pas la seule à me poser la question. Mais je me refuse à fixer une échéance.

S. G. – Plusieurs chefs d’État et de gouvernement ont appelé Vladimir Poutine à vous autoriser à revenir en Crimée. S’il vous proposait une grâce présidentielle, l’accepteriez-vous ?

M. D. – Je ne compte pas trop là-dessus. Ma véritable interrogation, c’est de savoir de quoi Vladimir Poutine a peur. Pourquoi ne me laisse-t-il pas rentrer chez moi ? Sauf erreur, en Russie aussi, il y a des opposants. Il ne les expulse pas tous du pays ! J’ai passé quinze ans de ma vie dans des camps, avec le rêve de revenir vivre dans ma Crimée natale ; et maintenant il me traite ainsi ? C’est un geste mesquin qui n’a aucun sens.

Selon moi, cette attitude trahit une peur animale. En se conduisant de cette façon, Vladimir Poutine montre qu’il est faible, qu’il a peur de ne pas rester au pouvoir pendant longtemps. Mais que craint-il ? Les Tatars de Crimée n’ont pas pris les armes, nous ne posons pas de bombes. Redoute-t-il nos livres ? Nos festivals ? Notre culture ?

Recep Tayyip Erdogan a déjà évoqué mon cas plusieurs fois. Vladimir Poutine, de concert avec son ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov, lui a répondu que ma situation pourrait être réglée si j’adoucissais mes déclarations anti-russes – ce que je ne peux pas me résoudre à faire. Poutine m’a également traité de « parasite » dans les affaires russes. Le président autrichien, Heinz Fischer, a personnellement demandé à son homologue russe de me laisser rentrer en Crimée. La réponse qu’il a reçue est grotesque : d’après le maître du Kremlin, il est impossible de me laisser rentrer car je suis député de la Verkhovna Rada d’Ukraine. Entre « forte tête », « parasite » et « député », il faut au moins que Poutine choisisse une ligne d’attaque et s’y tienne ! Quelle personne normalement constituée ferait des déclarations aussi incohérentes ?

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