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RFI, Grand Reportage: Ukraine-Russie, La Guerre de l’Atome aura-t-elle lieu?

Grand Reportage co-réalisé avec Laurent Geslin, diffusé sur Radio France Internationale, le 05/01/2015

La guerre qui fait rage dans l’Est de l’Ukraine n’est pas seulement dramatique d’un point de vue humain, elle met aussi en danger l’approvisionnement énergétique du pays. Depuis le début des affrontements entre l’armée ukrainienne et les séparatistes pro-russes, les centrales thermiques ukrainiennes tournent au ralenti, privées du charbon du Donbass, et Moscou agite régulièrement le spectre d’une coupure des livraisons de gaz vers l’Ukraine. Pour maintenir sa production d’électricité, Kiev s’appuie donc sur les quatre centrales nucléaires qui fonctionnent sur le territoire ukrainien. Construits sous l’Union soviétique, les 15 réacteurs ukrainiens sont pourtant totalement dépendants du combustible venu de Russie. La guerre de l’atome est-elle sur le point de commencer ? Un reportage de Laurent Geslin et de Sébastien Gobert, à Kiev et dans la centrale nucléaire de Zaporija, située dans la petite ville d’Enerhodar. 

Maquette de la "Zaporiska AES", Enerhodar.
Maquette de la « Zaporiska AES », Enerhodar.

Certains jours d’hiver, l’humidité qui monte du Dniepr fait disparaitre dans la brume les immeubles soviétiques d’Enerhodar et les cheminées des six réacteurs de la centrale nucléaire toute proche. 54.000 personnes vivent dans cette bourgade surnommée la « capitale énergétique de l’Ukraine ». 11.000 d’entres eux sont employés à la centrale. Bogdan a fait ses études dans la grande agglomération voisine de Zaporijia. Il revenu à Enerhodar pour se marier et a trouvé un poste chez Energoatom, la compagnie ukrainienne d’énergie nucléaire.

Bogdan: Cette ville diffère des autres car une personne sur deux qui habite à Enerhodar travaille dans l’entreprise, les gens sont plus proches les uns des autres. On discute toujours du travail même après le travail quand on se réunit dans les campagnes, de ce qui se passe dans la centrale. Les gens qui habitent à Energodar, ils sont venus de toute l’Union soviétique, ils construisaient la centrale et ils sont arrêtés ici et ils ont commencé à vivre ici. Ils ont créé leur famille. Les gens se connaissent les uns les autres, c’est comme un petit village.

Les employés de la centrale reçoivent  leurs salaires en temps et en heure, et les habitants bénéficient d’un rabais sur leurs factures d’électricité. Fondée en 1970, en même temps que la centrale, la ville est assez ancienne pour disposer d’un cimetière, et suffisamment attractive pour que ses écoles soient pleines.

Bogdan: La ville est assez stable en comparaison avec les autres villes ukrainiennes, assez tranquille. Les conditions de vie sont assez hautes, il y a toujours de l’eau chaude. Cette ville a été créée pour la vie tranquille, familiale. 

Tous les matins, des bus font le tour de l’agglomération pour emmener les employés vers le coeur du complexe nucléaire. Beaucoup se disent fiers de travailler dans ce centre à la pointe de la technologie, comme Vladimir Bofanov. Il est l’ingénieur responsable du réacteur numéro 1.

Vladimir Bofanov: Nous sommes dans la salle du premier réacteur. La puissance de la turbine et de l’alternateur, c’est 1000 méga watt. Dans le premier circuit, le réacteur réchauffe l’eau, l’envoie dans le générateur de vapeur, l’eau s’évapore et la vapeur fait fonctionner la turbine. Celle-ci est connectée à l’alternateur qui donne l’électricité. 

La centrale nucléaire d’Enerhodar est la plus grande des quatre centrales ukrainiennes. C’est même la plus grande d’Europe. A pleine puissance, ses six réacteurs produisent 6000 MegaWatts.

Vladimir Bofanov: En ce moment, le réacteur numéro 1 fonctionne à 100% de ses capacités. Les autres réacteurs ne sont pas tous à pleine puissance car nos lignes à haute tension permettent seulement d’évacuer 5300 méga watt. 

Avec la guerre qui fait rage dans l’Est de l’Ukraine, le pays a perdu le charbon du Donbass qui alimentait ses usines thermiques. Il y a encore un an, les centrales nucléaires ukrainiennes produisaient 43% de l’électricité consommée dans le pays, aujourd’hui, elles en produisent plus de 50%. Un pourcentage qui pourraient encore être plus élevé, selon l’analyste Olya Kocharna, de l’association Le Forum Nucléaire ukrainien.

Maquette d'un réacteur VVER, Enerhodar
Maquette d’un réacteur VVER, Enerhodar

Olya Kocharna: Beaucoup d’énergie est gaspillée car nous n’avons pas suffisamment de lignes haute tension pour transporter l’électricité. 1,7 GW est perdu chaque année, dont 700 MW à Zaporojia ! Les stations de Rivne et de Khmelnitski sont situées côte à côte. En 2004, on a construit le quatrième réacteur de Rivne et le second de Khmelnitski. Cela fait donc dix ans que ces deux réacteurs fonctionnent en alternance parce qu’il n’y pas assez de lignes électriques !

Selon la stratégie énergétique ukrainienne ratifiée cette année par le Président Petro Porochnko, Kiev souhaite diversifier ses sources d’approvisionnement énergétique, notamment pour s’affranchir du gaz russe, une arme redoutable dans les mains du Kremlin. Pour ce faire, l’accent devrait être mis sur les énergies renouvelables, mais surtout sur le nucléaire. Une orientation qui a parfois du mal à passer dans un pays encore traumatisé par la catastrophe de Tchernobyl. Olexi Pasyuk est membre de l’ONG le Centre nationale écologique d’Ukraine.

Olexi Pasyuk: La phrase préférée de l’industrie nucléaire c’est « ce scénario n’est pas réaliste ». Quand nous leur parlions d’avions de combat susceptibles de tomber sur une centrale, ou de guerre, ils répondaient « cela n’arrivera jamais ». Aujourd’hui, c’est un exemple qui montre que la vie réserve des scénarios irréalistes : personne n’aurait imaginé une guerre avec la Russie et une centrale est proche du front, où se trouvent des armes lourdes.

La centrale d’Enerhodar ne se trouve en effet qu’à deux cent kilomètres des combats qui font rage entre l’armée ukrainienne et les séparatistes pro-russes, à Donetsk, où dans les banlieues du port de Marioupol. Une situation qui n’a pas l’air d’inquiéter le directeur de la centrale, Vachislav Tishenko.

Vachislav Tishenko: La meilleure protection contre l’ennemi, c’est l’esprit. 

Vachislav Tishenko assure que toutes les mesures de protection nécessaires ont été prises et que les sites sensibles sont protégés. Pour l’heure, un seul barrage de l’armée ukrainienne est visible à l’entrée de la ville. Une défense bien illusoire pour l’écologiste Olexi Pasyuk.

Olexi Pasyuk: Le nucléaire dépend de sources d’énergie extérieures. Dès que vous débranchez une centrale nucléaire, le système de refroidissement se désactive et cela commence à surchauffer. Si vous coupez le réseau électrique autour de la centrale, cela créé le même problème. Vous n’avez pas besoin d’un tsunami, si vous avez un conflit militaire à proximité, vous n’avez même pas besoin de viser directement la centrale nucléaire.

Le directeur Vachislav Tishenko balaye ces inquiétudes d’un revers de la main. Il préfère parler de l’avenir de sa centrale que de la guerre avec les séparatistes.

Maquette des six réacteurs de la "Zaporiska AES", Enerhodar.
Maquette des six réacteurs de la « Zaporiska AES », Enerhodar.

Vachislav Tishenko: Les perspectives sont très bonnes. Nous avons remplacé beaucoup de pièces. Après 30 ans d’exploitation, le réacteur numéro 1 a montré de très bons résultats aux tests. Nous planifions d’utiliser les réacteurs encore 60 ans.

Après l’accident de Fukushima, la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD) et Euratom (la Communauté européenne de l’énergie atomique) ont accordé un prêt de 600 millions d’euros à Kiev pour moderniser ses centrales.

Olexi Pasyuk: La Berd et Eurotom financent un programme appelé « Augmentation de la sécurité ». Ils donnent cet argent et disent que ce n’est pas pour allonger la durée de vie des centrales. En théorie, les réacteurs en question doivent obtenir une autorisation pour continuer à fonctionner. Mais si vous devez rembourser l’argent, vous voulez bien sûr que ces réacteurs continuent de marcher. 

Pour l’analyste Olya Kocharna, allonger la durée de vie d’une centrale est une procédure tout à fait classique.

Olya Kocharna : Selon les lois ukrainiennes et européennes, tous les dix ans, l’opérateur doit vérifier les conditions de sécurité des réacteurs. Aux Etats-Unis, ils ont 100 réacteurs et 72 ont déjà été prolongés jusqu’à 60 ans. En 2010, les blocs 1 et 2 de Rivne ont été prolongé de 20 ans. Mais ils seront de nouveau contrôlés en 2020. 

Dans un contexte de crise énergétique, la priorité des dirigeants ukrainiens n’est pas vraiment de s’inquiéter de la durée de vie de leurs centrales mais bien de fournir de l’électricité au pays. Si possible, en s’affranchissant du voisin et adversaire russe. Car Moscou fournit le combustible nucléaire utilisé en Ukraine par le biais de la société d’Etat Tvel, comme l’explique l’expert en énergie Mihaïlo Gonchar.

Mihaïlo Gonchar : La collaboration entre Tvel et Energoatom est bonne, sans aucun chantage de la part de Tvel. Mais nous comprenons très bien que la manager général des compagnies d’Etat russes est au Kremlin. Le super manager général Monsieur Poutine ! Nous avons donc besoin de nous préparer à trouver de nouvelles réserves de combustible nucléaire.  

Pour l’heure, la guerre qui oppose Kiev et Moscou n’a pas encore débordé sur la coopération nucléaire, mais les choses pourraient changer.

Mihaïlo Gonchar: Ce scénario d’interruption des réserves de combustible sera possible quand Poutine prendra la décision d’une intervention ouverte en Ukraine. Nous avons aujourd’hui une guerre hybride. Selon la propagande du Kremlin, les soldats russes ne sont pas présents en Ukraine. 

Afin de diversifier ses sources d’approvisionnement, la compagnie ukrainienne Egergoatom a donc signé le 30 décembre dernier un accord de livraison de combustible nucléaire jusqu’en 2020 avec l’américain Westinghouse. Mike Kinst, directeur adjoint des relations extérieures de Westinghouse, basé à Bruxelles.

Mike Kinst : Premièrement, c’est très courant pour les centrales nucléaires européennes d’avoir deux fournisseurs de combustible. Donc il n’y a donc pas de raison qui interdise à l’Ukraine d’avoir au moins deux fournisseurs. Ce n’est pas seulement une question de compétitivité. Dans le cas de l’Ukraine, apparemment il y a aussi une question de sécurité des approvisionnements, ces derniers ne sont peut-être pas totalement sécurisés.

Testé depuis 2008 dans la centrale de Konstantinivka, le combustible Westinghouse a reçu cet automne l’accord de la commission de sécurité ukrainienne. Cependant, rien ne dit que celui-ci pourra rapidement être adapté à toutes les centrales ukrainiennes, ni qu’il pourra être utilisé en complément du combustible Tvel. Rien ne dit non plus non plus que la Russie laissera un concurrent pénétrer ses marchés traditionnels sans prendre des mesures de rétorsion. Oleksi Pasyuk.

Olexi Pasyuk: La question du combustible peut bien sûr devenir politique à n’importe quel moment. Nous avons pour l’instant du combustible jusqu’à octobre 2015 et nous espérons ensuite de nouvelles livraisons. Mais la Russie peut facilement dire : « si vous voulez utiliser le combustible Westinghouse, utilisez-le, nous ne voulons pas faire de mélange, cela créé des problèmes de sécurité, rien de personnel, ce n’est pas politique ». Mais cela sera forcément politique. Nous ne savons pas ce qui va arriver.

La même incertitude se pose pour les déchets nucléaires. Que se passerait-il si la Russie arrêtait de les prendre en charge, comme c’est le cas aujourd’hui? L’analyste Olya Kocharna se veut optimiste.

Olya Kocharna: Nous sommes en train de construire un site de stockage pour les déchets nucléaires. Il devrait être fonctionnel à partie de 2017, dans la zone de Tchernobyl. Aujourd’hui, on paye chaque année 200 millions de dollars à la Russie pour qu’elle stocke les déchets. 

A Enerhodar, on observe de loin cette partie d’échec internationale. Dans cette ville modèle de l’Union soviétique, l’humeur n’est plus à l’enthousiasme des débuts. La centrale est gérée par un Etat au bord de la banqueroute, et nombre d’avantages sociaux ont disparu avec le temps. Mais ici, on en est persuadé, tant que les réacteurs fourniront de l’énergie, les hommes continueront de vivre.

Viktor: Ici, les gens travaillent à la centrale nucléaire, et produisent du chauffage et de l’énergie, pas seulement pour l’Ukraine, mais pour l’étranger. Donc la vie ici est très bonne. La nature est propre ici. Tout est sous contrôle. Nous n’avons pas beaucoup de pollution et les gens n’ont pas peur. Tout va bien. 

Dans les années 1980, les centrales nucléaires comme celle d’Enerhodar  symbolisaient la puissance de l’Union soviétique. Puis est arrivée la catastrophe de Tchernobyl, en 1986, et l’URSS s’est effondrée peu après. Aujourd’hui, l’Ukraine n’a pas d’autre choix que de faire tourner ses centrales à plein régime. Mais pour encore combien de temps ?

Ukraine – Russie : la guerre de l’atome aura-t-elle lieu ? Un grande reportage de Laurent Geslin et Sébastien Gobert, réalisation Marc Minatel.

Ecouter le reportage ici

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