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Libération: Dans l’ouest de l’Ukraine, les limites de la solidarité nationale

Article publié dans Libération, le 03/10/2014

A Lviv, les ordres de mobilisation militaire doublés de la venue de milliers de réfugiés du Donbass commencent à piquer jusqu’aux plus patriotes.

A Lviv, le 18 juillet, les obsèques d'un soldat ukrainien mort en opération contre les prorusses. (Photo Yurko Dyachysyn. AFP)
A Lviv, le 18 juillet, les obsèques d’un soldat ukrainien mort en opération contre les prorusses. (Photo Yurko Dyachysyn. AFP)

«Je comprends très bien que les jeunes ne veulent pas se battre dans le Donbass. Nous avons de très bons officiers mais ils sont bridés par les politiques.» Dans le centre de Lviv, dans l’ouest de l’Ukraine, Petro Chkoutiak se redresse sur le canapé de restaurant où il est à moitié allongé. Enrôlé volontaire dans le bataillon «Aïdar», il a été blessé par un éclat de mortier le 20 juillet. Sa jambe est encore immobilisée. L’homme n’est pas surpris du faible succès de la troisième vague de mobilisation partielle, effectuée de fin juillet à début septembre. «Nous avons perdu beaucoup de gars là-bas. Quand on voit la manière dont le Président et le Parlement gèrent la situation… C’est perturbant.»

Dans la section militaire du prestigieux cimetière Lychakiv, sorte de Père-Lachaise lvivien, ce sont déjà quatorze petits monticules de terre, recouverts d’impressionnantes gerbes de fleurs et de bougies, qui abritent les corps des nouveaux «héros nationaux». Les défaites ukrainiennes de la fin de l’été, particulièrement meurtrières, ont dissuadé les plus patriotes. La défiance à l’égard de la chaîne de commandement a augmenté d’autant que les forces armées ne sont toujours pas aptes à assurer pleinement l’habillement et l’alimentation des troupes, encore partiellement dépendantes de donations citoyennes. «Je n’ai rien à faire là-bas», se défend Oreste Pankevytch. Jeune père de famille, il souhaite la victoire de son pays «envahi par la Russie», mais cet été, pendant la vague de mobilisation, il a préféré faire durer un voyage d’affaires en Pologne. «Ma mère avait reçu mon ordre de mobilisation dans la boîte aux lettres…»

Épicentre. Oreste Pankevytch n’est pas un cas isolé. Parmi ses amis à Lviv, et à travers le pays, des milliers de jeunes Ukrainiens refusent de prendre les armes. Des cas de désertion ont aussi fait grand bruit au cours de l’été. «Sans commentaires», tranche d’un ton sec le lieutenant-colonel Mikhaylo Ivanovych, en charge du recrutement à la base militaire de Yavoriv, dans l’extrême ouest du pays. Joint par téléphone, lui se contente d’indiquer que la troisième vague de mobilisation partielle s’est achevée avec succès, comme l’a confirmé le président Petro Porochenko le 10 septembre. Depuis la trêve décidée le 5 septembre et un plan d’autonomie contesté adopté le 16 par le Parlement, les opérations militaires sont suspendues dans le Donbass.

Lviv se revendique depuis des décennies comme l’épicentre de l’idée nationale ukrainienne. De nombreux volontaires de cette région ont accouru pour soutenir le Maidan, la révolution de l’hiver dernier à Kiev, et pour s’engager sur le front de l’Est. Des associations collectent vêtements, équipement, argent et nourriture pour les soldats déployés dans le Donbass. D’autres prennent en charge les quelque 20 000 «déplacés internes» venus du Donbass et répartis dans la région. Pour autant, ces arrivées ne se font pas sans tensions. «Dans l’ensemble, tout se passe bien», insiste Oleh Kolyasa, coordinateur d’une de ces associations, Secteur civique Lviv. Il admet que ces populations en exil souffrent, mais il n’est pas tendre : «A la différence des déplacés de Crimée, qui étaient très ukrainophiles, beaucoup de personnes venues du Donbass sont russophiles. Elles sont habituées à travailler dans les mines, à produire sans trop réfléchir et il n’y a pas beaucoup d’emplois de la sorte à Lviv. Beaucoup sont désœuvrés et désemparés, et en ressortent assez intransigeants. De l’autre côté, il y a beaucoup de cas où des propriétaires d’appartements à Lviv refusent systématiquement la location à des familles de l’Est, même si celles-ci en ont les moyens…»

«Vices». Dans les conversations de cafés, le discours dérape sur «les hommes de l’Est», dénoncés comme des «paresseux» qui viendraient «se réchauffer gratuitement à Lviv, alors que « nos » hommes doivent prendre les armes et risquer leurs vies». De fait, les populations des régions de Louhansk et Donetsk ne sont pas mobilisables. Méfiantes, les autorités préfèrent éviter des conflits de loyauté. Seuls les bataillons de volontaires leur sont accessibles.

Mais à Lviv et ailleurs en Ukraine, la perception d’un effort de guerre injustement réparti se généralise et alimente les vieux préjugés. «A Lviv, de plus en plus de gens se demandent pourquoi se battre pour le Donbass.» Le blogueur Ostap Drozdov se fait provocateur : «Le Donbass est une région d’où sont venus la plupart des problèmes et vices de l’Ukraine indépendante.» Tout en admettant que son discours est minoritaire, il insiste pour ouvrir le débat sur «le coût de la reconstruction, qui sera considérable», alors que «le Donbass et la Crimée ont toujours été des « cinquièmes colonnes » russes en Ukraine…»«Il faut se battre pour le Donbass, l’interrompt le volontaire blessé Petro Chkoutiak. Mais si les soi-disant républiques populaires de Donetsk et de Louhansk se maintiennent, je ne vois pas comment nous pourrons vivre dans le même pays.»

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