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Petro Porochenko: le président gagnant d’un pays perdant

Analyse, publiée le 18/09/2014.

Les idées et positions présentées dans ce texte n’engagent que son auteur.

Pourquoi cette paix ? Les votes de la Verkhovna Rada (Parlement), le 16 septembre, brandis comme « historiques » par les partisans de Petro Porochenko, posent bien plus de questions qu’ils n’en résolvent. Ils donnent presque l’impression que la guerre du Donbass, meurtrière et coûteuse, a été menée pour rien. Personne ne peut sérieusement croire que cette amnistie aveugle ou ce « statut spécial » d’autonomie bancal peuvent encourager une quelconque réconciliation nationale. Personne à part entière. Mais si les lois du 16 septembre sont porteurs de problèmes évidents pour l’avenir de l’Ukraine, ils ne représentent en fait qu’une série d’avantages pour le chef de l’Etat.

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Avec les lois du 16 septembre, Petro Porochenko se fait faiseur de paix. Les coûts de la guerre étaient considérables. Déjà plus de 3000 morts, civils et militaires. Des centaines de milliers de personnes déplacées. Près de 80 millions de hryvnias par jour de dépenses pour les opérations militaires, selon le premier ministre Arseniy Iatseniouk. Un agenda politique paralysé. Une colère citoyenne qui gronde, en particulier dans le centre et l’ouest du pays. Il fallait en terminer avec la guerre, au moins provisoirement. Il est encore trop tôt pour parler d’une paix durable. Le cessez-le-feu en vigueur depuis le 5 septembre reste plus fragile que jamais. Mais avec ces lois, Petro Porochenko s’impose comme celui qui refuse le bain de sang. Parle-t-on de défaite, d’humiliation, de trahison, de capitulation ? La réponse est toute trouvée: il n’avait pas le choix. Ce qui est d’ailleurs le propre d’une capitulation. Il fallait le faire, il l’a fait. Selon un sondage du « Socis Center for Social and Marketing Research », 62,9% des Ukrainiens lui font confiance, pleinement ou partiellement.

Faiseur de paix, et généreux de surcroît. Il donne tout aux zones rebelles : la langue russe; le gouvernement de leur choix; des relations rapprochées avec la Russie selon leur bon vouloir; leurs juges; leurs procureurs; leur police. Petro Porochenko est même prêt à débloquer des financements publics, afin de reconstruire la région dévastée. Si le plan de paix ne conduit, à terme, ni à une paix durable, ni à une Ukraine unie, cela ne pourra pas être reproché au président : il aura donné tout ce qu’il était possible de donner. Et si les insurgés ne prennent pas l’argent ukrainien sous prétexte que cela serait assorti de la conclusion d’un programme de partenariat et d’assistance avec des ministères à Kyiv, cela sera bien la faute des seules autorités séparatistes.

Qu’importe les conditions de cette paix, Petro Porochenko se porte garant de la suspension des combats. Si les rebelles, la Russie, ou les deux, décident de rompre le cessez-le-feu, la supériorité morale du président sera intacte. De même si les bataillons volontaires pro-ukrainiens tels que « Aidar » ou « Azov », ouvertement critiques du gouvernement à Kyiv, en viennent à reprendre les armes. Ils seront probablement seuls dans la lutte. Il sera facile de justifier leur abandon, comme cela avait été le cas pour le bataillon « Donbass », quasiment décimé pendant la bataille d’Ilovaisk.

Avec ce statut spécial, qui abandonne de facto toute prétention de Kyiv sur Donetsk, c’est le Donbass ukrainien, région à problème, qui est écarté de la vie politique ukrainienne. Le bassin minier était en déclin perpétuel et pompait de plus en plus de subventions d’Etat pour produire du charbon de qualité décroissante. La région, ouvertement russophile, s’est revendiquée ukrainienne depuis 1991. Mais elle portait de plus en plus une vision de l’idée nationale diamétralement opposée à celles d’autres régions du pays, telles que la Galicie ou Kyiv. Sans le Donbass, désormais livré à lui-même, c’est certes une partie de l’Ukraine moderne qui disparaît. Mais une partie qui en demandait trop. Il en va d’ailleurs de même pour la péninsule de Crimée.

Un Donbass dévasté, ruiné et rejeté dans les limbes de ce qui devrait s’affirmer comme un nouveau « conflit gelé », cela marque aussi la fin du « clan de Donetsk », qui avait conquis la scène politique ukrainienne à partir de la fin des années 1990. Victor Ianoukovitch, Mykola Azarov et nombre de leurs associés sont en disgrâce. L’essentiel des avoirs de Rinat Akhmetov, en exil à Kyiv, n’étaient plus localisés dans le Donbass depuis longtemps. Il garde donc la tête hors de l’eau mais perd sa mainmise sur les ressources minières et les centrales énergétiques de l’est ukrainien. L’actuel gouverneur de Donetsk, l’oligarque Serhiy Tarouta, se trouve lui très mal en point en raison de la nouvelle frontière qui défigure la région. Après avoir géré sa région avec dédain et mollesse depuis le printemps, c’est probablement la perspective de se voir ruiné qui a motivé ses commentaires outragés, le 16 septembre au soir. Selon lui, la population du Donbass se sent « violée » par l’adoption de ce statut spécial. « Oui à des concessions », a-t-il déclaré, « mais pas à n’importe quel prix ». Une protestation qui vient trop tard de la part d’un gouverneur-pantin, incompétent depuis sa prise de fonction.

Il semble certain que l’Ukraine devra faire face à de nombreux problèmes venus du Donbass dans les années à venir. Mais du point de vue politique, Kyiv semble s’être débarrassé des « gens de Donetsk » une bonne fois pour toute. D’ailleurs, le Parti des Régions ne participera pas aux élections législatives du 26 octobre prochain. Et « Ukraine Forte », le parti de Serhiy Tihipko, ne dépassera vraisemblablement la barre des 5% requis pour entrer à la Verkhovna Rada.

Avec un nouveau conflit gelé, sans conclusion formelle d’un armistice ou d’un accord de paix, Petro Porochenko a à sa disposition un moyen de pression redoutable en cas de coup dur: il peut toujours faire jouer la menace d’une déstabilisation du reste du pays, voire d’une invasion russe, pour justifier d’autres projets politiques et économiques. Il répète d’ailleurs à qui veut l’entendre qu’il compte faire de l’industrie militaire un des moteurs de la reprise économique. Les liens entre l’équipe au pouvoir et les grands industriels de l’armement seront ainsi à observer de près pendant les prochaines années.

De même, il est difficile de croire que le report de l’établissement de la zone de libre-échange avec l’Union européenne à la fin 2015, au plus tôt, soit dicté par les seules pressions russes. L’Ukraine est déjà en état de guerre économique, commerciale, énergétique, politique et militaire avec le « grand frère ». Le PIB devrait chuter d’au moins 10% en 2014. Aussi l’Ukraine n’avait, pour ainsi dire, rien à perdre, mais plutôt tout à gagner à libéraliser les échanges avec l’UE le plus vite possible. La décision présidentielle revient probablement à rassurer les oligarques ralliés à la cause, tels que Victor Pinchouk ou Ihor Kolomoisky; et à s’assurer de la fidélité d’autres, tels que Rinat Akhmetov. Petro Porochenko assure que les réformes préconisées par les 1200 pages de l’Accord d’Association commenceront à voir le jour « à la minute-même de la ratification de l’Accord », c’est-à-dire le 16 septembre. Quels seront les domaines les plus touchés? Quelles réformes traîneront en longueur? Là encore, les liens entre l’équipe au pouvoir et les cercles d’affaires ukrainiens sont à observer de près.

S’il y a bien un vainqueur de cette guerre du Donbass, hormis, à une autre échelle, Vladimir Poutine, c’est bien Petro Porochenko. Reste à voir s’il peut effectivement transformer l’essai et en faire le le marqueur de son mandat. Les résultats des élections législatives à venir constitueront un test crucial: si son parti, le « Bloc de Petro Porochenko », s’impose comme une majorité confortable, l’autorité présidentielle s’en verra confortée. Mais les scores combinés d’autres formations, critiques des lois du 16 septembre, (« Front Populaire » d’Arseniy Iatseniouk, « Parti Radical » d’Oleh Lyachko, « Patrie » de Ioulia Timochenko ou encore « Position Civile » d’Anatoliy Hritsenko et Vasyl Hatsko) pourraient rendre la Verkhovna Rada ingouvernable et remettre en cause « le statut spécial » des territoires rebelles.

Le respect effectif du cessez-le-feu, ou encore la stabilité continue d’autres régions visées par le concept russe de « NovoRossiya » sont autant de conditions supplémentaires à un succès de long-terme. D’un point de vue politique et militaire, mais aussi du point de vue de la société civile ukrainienne. Moins d’un an après l’amorce de la révolution de l’EuroMaïdan, celle-ci a pris goût à la contestation. L’abandon sans coup férir de la Crimée avait été accepté comme un gage de paix et de stabilité pour le reste du pays. Jusqu’aux premières explosions de violence dans l’est, quelques semaines plus tard. Si les Ukrainiens acceptent la « capitulation » du 16 septembre pour constater que Kharkiv ou Odessa se retrouvent, à leur tour, déstabilisés quelques semaines après, il est fort peu probable que Petro Porochenko puisse continuer à parler d’un quelconque plan de paix.

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