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Libération: « Il faut un « reset » du pouvoir en Ukraine »

Article publié dans Libération, le 23/06/2014

Alors que les militants nationalistes et le Comité de lustration exigent une épuration radicale «à la géorgienne», les autorités tergiversent.

Des militants de l'EuroMaidan piétinent un parterre de photos de députés du Parti des Régions et du parti communiste, le 17 juin 2014.  Photo: AFP
Des militants de l’EuroMaidan piétinent un parterre de photos de députés du Parti des Régions et du parti communiste, le 17 juin 2014.
Photo: AFP

On est loin des rassemblements de plusieurs centaines de milliers de personnes de l’Euromaidan mais les cris de «honte !» et de «dehors les bandits !» résonnent toujours ici et là, à travers les rues de la capitale de l’Ukraine. Le 17 juin, le procureur général avait organisé une conférence de presse pour promouvoir ses efforts en matière de lutte anticorruption. Au lieu de cela, il a dû faire face à une centaine de manifestants, pour la plupart membres du parti ultranationaliste Praviy Sektor («secteur droit»). Sous le soleil de juin, sans arme ni violence, ils réclamaient la démission d’un haut responsable et l’ouverture d’enquêtes sur d’autres employés. En un mot : l’épuration. «Le bureau du procureur général est de fait l’institution la plus conservatrice du pays. Nous devons rénover le système judiciaire, et il est incroyable que cela n’ait pas encore commencé après la révolution, expliquait Igor Mazur, chef de la section kiévienne de Praviy Sektor. Le nouveau procureur général, Oleh Makhnitskyi, est pourtant un membre de Svoboda, un autre parti nationaliste qui a fait du nettoyage du système une priorité… Si cela ne commence pas maintenant, cela ne sera jamais fait.»

Au même moment, une autre manifestation était organisée aux abords de la Verkhovna Rada, le Parlement ukrainien. Une centaine de personnes y exigeaient la dissolution de la Chambre et le renouvellement des députés par des élections anticipées.

Le lendemain au soir, une enquête était ouverte contre le procureur général de Kiev, Mykola Herasymyuk. Deux de ses collaborateurs étaient suspendus de leurs fonctions. Ce même 18 juin, quatre des groupes parlementaires les plus importants déposaient une résolution appelant à la dissolution de la Chambre, après y avoir été officiellement encouragés par le nouveau président ukrainien, Petro Porochenko. Deux victoires apparentes pour les militants.

«Crachat». Et pourtant, dans le même temps, était annoncé le retour à la Cour constitutionnelle de Vyacheslav Ovcharenko, un des principaux «juges de Ianoukovitch», l’ancien président déchu. «Un crachat au visage de l’Euromaidan», a immédiatement commenté Oleksandr Bilous, membre de l’association du «Paquet pour la réactivation des réformes». La dissolution de l’Assemblée, en outre, est loin d’être acquise : «Au moins 187 députés affiliés au Parti des régions [la formation prorusse de l’ex-président Ianoukovitch, ndlr] bloquent le processus et négocient des privilèges», admet Valeriy Patskan, député du parti Oudar («coup-de-poing») de l’ancien boxeur Vitali Klitschko.

«Il faut être vigilant à chaque étape. Victor Ianoukovitch est parti, mais le système Ianoukovitch continue à fonctionner, estime Iegor Sobolev, à la tête du Comité de lustration, une autre association créée fin février par le Conseil de l’Euromaidan. A l’heure actuelle, cinq projets de loi sur l’épuration ont été lancés. Le dernier, nous l’avons fait très détaillé, et déposé directement auprès de l’administration présidentielle, pour que Petro Porochenko n’ait qu’à le lire et à utiliser son influence politique pour le faire passer au Parlement ukrainien. Pour l’instant, nous n’avons reçu aucune réponse.»

Autour de Iegor Sobolev, l’agitation est constante. Installé au dernier étage d’un bel immeuble du centre-ville, à deux minutes de marche de la Verkhovna Rada et de l’administration présidentielle, le Comité de lustration partage ses locaux avec le Paquet pour la réactivation des réformes. Dans les couloirs ne cessent d’apparaître les visages des militants civiques et journalistes les plus actifs et les plus célèbres du pays, opposants de la première heure de la dérive autoritaire de l’ancien régime. Sur instruction du Conseil de l’Euromaidan, le gouvernement était censé, fin février, adopter un statut spécial pour le Comité de lustration, qui lui conférerait une certaine autorité vis-à-vis des institutions d’Etat. Au 23 juin, il n’en était rien.

«Sabotage». «Nous demandons un reset du pouvoir, explique Iegor Sobolev. Il y a certes des fonctionnaires intègres, voire honnêtes, mais ils ne peuvent pas travailler honnêtement dans un tel système. Un système pléthorique, sous-payé, qui ne peut qu’encourager la corruption.» Dans son collimateur, entre autres : 8 000 juges, 350 000 policiers, 30 000 agents des services de sécurité (le SBU, héritier du KGB soviétique). Au-delà des accusations de corruption, d’abus de pouvoir et même de «sabotage» dans le contexte de la guerre qui se livre dans l’est du pays, une purge semble nécessaire pour les militants de l’Euromaidan. Selon les recommandations du Comité de lustration, les charges publiques devraient être interdites aux membres du Parti communiste et aux anciens membres du KGB.

La tentation d’une révolution «à la géorgienne» est forte, qui consisterait à renvoyer quasiment du jour au lendemain la plupart des fonctionnaires les plus corrompus, réformer les modes de recrutement, augmenter les salaires publics et alourdir les sanctions pénales pour prévenir les abus. Les attentes sont fortes, d’autant que Kakha Bendukidze, chef d’orchestre de l’épuration géorgienne, vient d’emménager à Kiev en tant que conseiller spécial de Petro Porochenko. «Il y a évidemment des différences d’échelle, et le nouveau système géorgien n’est pas parfait», précise Iegor Sobolev. «Mais nous ne sommes pas bornés. Il y a des bons exemples à suivre en Pologne, en République tchèque… Même l’expérience de la Révolution française est intéressante à observer. Bien sûr, la guillotine ne sera pas nécessaire ici», conclut-il dans un rire.

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