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Libération: Les séparatistes étouffent les voix discordantes

Article paru sur le site de Libération, le 11/06/2014

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«Ce n’est pas une fin définitive. Mais nous avons très peur qu’il faille tout recommencer depuis le début. Tout ce que nous avions construit, c’est fini.» Lyouba Mikhailova est loin d’avoir perdu son énergie et son entrain. Mais quand elle évoque la prise du centre artistique Izolyatsia, qu’elle a cofondé à Donetsk, dans l’est de l’Ukraine, elle peine à contenir son émotion. Elle est aujourd’hui hébergée par le Chasopys, dans le centre-ville de Kiev, un autre lieu qui se bat pour des formes alternatives de culture.

Depuis 2010, Lyouba Mikhailova fut l’une des infatigables représentantes d’Izolyatsia, jusqu’à ce que des groupes séparatistes en forcent la porte, le 9 juin, et prennent le contrôle du centre installé sur le site d’une ancienne usine de 8 hectares. Dès le 11 juin, la fondation Izolyatsia rapportait des cas de vol et de vandalisme.

A lire aussi : «Donetsk, fabrique d’art», notre reportage au centre Izolyatsia, en mai.

Mais les collections permanentes et l’équipement sont secondaires pour Lyouba Mikhailova. «Vous vous imaginez comme il a été difficile de se construire un public? De susciter un intérêt et d’apparaître dans le paysage culturel à Donetsk? Maintenant, les gens ont peur. Plus personne ne descend dans les rues à Donetsk. Ceux qui auraient pu le faire se cachent ou sont partis. Je ne sais pas s’ils vont pouvoir revenir, ni dans quel état, avec quelle disposition d’esprit.»

Autour de Lyouba Mikhailova, les membres de son équipe, hébétés, tentent de s’adapter à leur nouvel environnement. «Ici, à Kiev, vous trouvez aujourd’hui l’essentiel de l’intelligentsia de Donetsk et de Louhansk. Nous sommes en exil.»

«Une plateforme d’opinions différentes»

«Izolyatsia ne pouvait pas plaire aux séparatistes, dit-elle encore. Le centre a été conçu comme une plateforme d’idées et d’opinions différentes. Ce n’est pas comme le centre Pintchouk a Kiev, qui importe des œuvres d’art. C’est un lieu où l’art se crée. Nous encourageons les alternatives pour provoquer les changements. L’usine était un symbole de la mono-économie qui a dominé la région pendant les décennies soviétiques. Ensuite, l’oligarchie a dominé l’économie. Au lieu d’offrir la possibilité d’une diversification de l’économie et de faire de la culture un catalyseur d’innovations et de développement économique, ils ont encadré un déclin des activités productives et ils n’ont donné aux populations locales qu’une seule chose: le football.»

Contre cette politique du vide, «Izolyatsia, c’était une offre alternative d’expression de la région. Le gouvernement de la pseudo République populaire de Donetsk, ils se plaignent que personne n’écoute le bassin minier du Donbass mais ils étouffent toutes les voix discordantes. Nous étions dans le collimateur depuis longtemps.» Et d’indiquer que le festival de littérature ukrainienne, en mars, ou l’accueil d’une conférence de presse du dissident russe Mikhail Khodorkovski, en avril, ont été parmi les gouttes de trop pour les séparatistes. «Ils n’acceptent pas que quelqu’un d’autre qu’eux puisse porter la voix du Donbass, ou même s’exprimer au sujet de la région.»

«Nous ne pouvons plus créer là-bas»

La suite? «Tenter de capter l’attention du gouvernement à Kiev. Nous recevons beaucoup de soutiens d’individus en Ukraine et d’institutions étrangères. Mais le gouvernement, on dirait qu’ils ne veulent pas écouter. Pour eux, ce n’est pas une priorité. Mais c’est aussi que l’Etat ukrainien n’a jamais compris qu’il fallait faire de la culture un instrument de politique, qu’il fallait s’en servir comme d’une idéologie. Pour encourager les changements et pour créer un espace public national. Quelque chose comme Izolyatsia, ils n’ont jamais vraiment su quoi en faire. Nous allons au moins essayer de faire valoir que le centre est une propriété privée, et que le raid du 9 juin est du vol pur et simple…»

Pour Lyouba Mikhailova, il est de toute façon «trop tard. Le moment est venu où la culture doit se retirer du Donbass. Nous ne pouvons plus créer là-bas. La situation a atteint un niveau de violence irréversible. Il faudra énormément d’efforts et de soins psychothérapeutiques pour réparer les dégâts causés. A tout point de vue, ce qui se passe là-bas est une catastrophe humanitaire.»

Journaliste et voyageur, je suis un Européen d'origine française et observateur insatiable de la composition, décomposition et recomposition du continent. Depuis 2011 en Ukraine, je suis en permanence sur les routes, afin de suivre les évolutions et révolutions qui secouent ce pays. L'occasion d'affiner mon regard sur les différences - et ressemblances - qui font cette autre Europe.

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