Société Ukraine

Libération: Donetsk, fabrique d’art

Article publié dans Libération, le 27/05/2014
FRICHES: Le centre culturel Izolyatsia accueille des artistes en résidence dans une région d’Ukraine déchirée entre partisans de l’Europe et de la Russie. Balade en 8 hectares et 52 bâtiments.

Le terril n’est plus un terril. La végétation a poussé depuis longtemps et les arbustes sont déjà bien fournis. Au sommet d’un chemin tortueux, un cerf en métal s’élance avec grâce vers l’air libre, qui annonce au visiteur le centre culturel Izolyatsia.

La vue sur Donetsk est imprenable. Par-delà les mines et les usines se dessine, à une quinzaine de kilomètres, le centre-ville de la capitale du bassin minier du Donbass. C’est là que se joue, depuis des semaines, le futur de la région et de l’Ukraine, à coups de manifestations, de référendums forcés, d’occupations de bâtiments officiels et de violences en tous genres. C’est là aussi que s’invente, les mains dans des problèmes politiques bien concrets, la culture à l’européenne qu’interroge toute la semaine European Lab (1), le cycle de conférences et d’ateliers lancé par le festival électronique lyonnais des Nuits sonores, qui invite les activistes ukrainiens du centre Izolyatsia.

Le lieu est un ancien complexe industriel qui fait mentir son nom – «isolation» en ukrainien -, à l’ombre de son cervidé mascotte et du rouge à lèvres géant qui trône sur une ancienne cheminée. «C’est un hommage aux femmes laborieuses de Donetsk qui ont reconstruit la ville après 1945», explique Olga Iefimova, commentant l’œuvre de l’artiste camerounais Pascale Marthine Tayou. «C’est comme ça que les enfants de la ville nous connaissent : l’usine au rouge à lèvres», plaisante la jeune femme, chargée de communication de la «plateforme d’initiatives culturelles» établie en 2010. «Pendant l’époque soviétique, l’usine employait des milliers de personnes pour produire des matériaux d’isolation industrielle. Maintenant, c’est fini. Nous avons 8 hectares, 52 bâtiments et une vie culturelle à repenser. Le nom « Izolyatsia » est resté : cet endroit est comme un espace protégé où peuvent se concentrer et se développer les nouvelles idées», continue-t-elle.

«J’ai bu un café et je suis restée»

L’idée de transformer une friche industrielle en centre artistique n’est pas nouvelle. Du nord de la France à Detroit, aux Etats-Unis, en passant par la Ruhr allemande, le phénomène est en plein développement. A Donetsk, le concept semble néanmoins décalé. Depuis la chute de l’URSS, l’industrie minière et métallurgique du Donbass a subi un déclin inéluctable. Ajouté à de sérieux problèmes politiques, sociaux et environnementaux, le résultat est un dramatique dépeuplement du bassin minier : si la région de Donetsk reste la plus peuplée d’Ukraine, on estime qu’au moins 1,5 million de personnes en sont parties depuis 1991. Elle-même native de Donetsk, Olga Iefimova avait trouvé un travail et une nouvelle vie à Kiev, la capitale, avant de revenir. «Un jour, je suis passée à Donetsk et mes amis m’ont encouragée à aller découvrir Izolyatsia. Je suis venue, j’ai bu un café et je suis restée !» raconte-t-elle dans un éclat de rire.

Izolyatsia s’efforce d’attirer des artistes d’Ukraine et du monde entier, «qui n’auraient jamais pensé venir travailler à Donetsk», poursuit Olga Iefimova. Chaque année, un appel à participation est lancé puis six à huit artistes, dont au moins un tiers d’Ukrainiens, sont invités à séjourner sur le site de l’ancienne usine, à se familiariser avec l’environnement et à laisser libre cours à leur imagination.

Le Français Daniel Buren a fait du lieu une cité de verres colorés, où chacun peut observer ce qui se passe d’une rue à l’autre à travers les teintes chaudes des murs translucides. Un temps en résidence, l’Argentin Leandro Elrich y a créé un «train invisible» : une composition sonore qui crée la sensation d’un train circulant le long des méandres de tuyaux parcourant l’usine. Izolyatsia héberge aussi le premier FabLab d’Ukraine, un concept inventé au Massachusetts Institute of Technology (MIT), aux Etats-Unis, qui vise à offrir un accès facilité à des outils techniques, mécaniques et informatiques de pointe.

«Economie créative»

«Pourquoi Donetsk ? Il faut comprendre que les jeunes d’ici aiment le changement, le progrès. Pendant longtemps, le Donbass a développé les technologies les plus avancées du pays ! Bien sûr, on est loin des traditions culturelles établies de Kiev, Lviv ou même Odessa, mais cet esprit de transformation persiste et c’est une source unique d’énergies vives», détaille le nouveau directeur du centre, l’Espagnol Paco de Blas. Il y a encore quelques mois, il était à la tête de l’Institut culturel Cervantes de São Paulo, au Brésil. «C’est autre chose, c’est le moins que l’on puisse dire. Je ne m’attendais pas exactement à cela… J’avais rencontré la fondatrice d’Izolyatsia, Lyouba Mihaylova, et elle m’avait donné envie de prendre part à cette aventure, différente de ce que l’on comprend par « projet culturel ».»

Pour Paco de Blas, deux lignes de travail se dessinent sur le terrain. D’une part, la culture et l’éducation, afin d’offrir au public les moyens de s’ouvrir sur le monde, avec un accent particulier mis sur «l’art contemporain, la musique, le cinéma ou la littérature». Izolyatsia pourrait ainsi accueillir la première scène de musiques électroniques de Donetsk en septembre.

L’autre objectif consiste à développer un concept «d’économie créative». Un défi de taille, dans une région extrêmement inégalitaire. Si la majorité de la population s’est cruellement appauvrie au cours des vingt dernières années, une poignée d’oligarques ont en parallèle bâti des fortunes colossales. Parmi eux, l’ancien président autoritaire de l’Ukraine, Victor Ianoukovitch, nombre de ses proches collaborateurs et Rinat Akhmetov, l’homme le plus riche d’Ukraine, qui a fait fortune dans la sidérurgie, l’énergie et la banque. «Le Donbass n’est pas l’endroit où les ressources ont été le mieux partagées, tente Paco de Blas. Les modèles de développement du capitalisme industriel sont à revoir, d’autant qu’ici on est en chute libre. Izolyatsia ne va pas changer le monde mais, à notre échelle, on veut offrir d’autres perspectives, notamment aux jeunes et à cette classe moyenne qui apparaît, petit à petit.» Et de citer la participation d’Izolyatsia à un projet publicitaire qui dresse un portrait de la créativité locale. «Nous voulons présenter l’art contemporain comme un vecteur économique», revendique Paco de Blas.

«The Bank», installation à miroir de Leandro Erlich (à g.) et une autre des portes collorées par Daniel Buren. Photos Dima Sergeev. Izolyatsia

Après quelques mois à Donetsk, le nouveau directeur dit constater une hausse de la fréquentation du centre culturel. Chaque week-end, des expos, conférences et séminaires sont organisés. «Bien sûr, les visiteurs sont en majorité des jeunes, admet Olga Iefimova. Au début, beaucoup d’entre eux étaient réticents à fréquenter une usine dans laquelle leurs parents ont travaillé. La dimension artistique leur échappait. Mais on voit que cela change.»

«La parole et les mots, ce qui frappe le mieux»

Izolyatsia se construit ainsi comme un espace de réflexion dans une région aux prises avec un défi identitaire aux multiples facettes. C’est ici que le dissident russe Mikhaïl Khodorkovksi s’est rendu, lors de sa visite à Donetsk, le 27 avril, pour expliquer sa vision de la crise ukrainienne. Le premier festival de littérature de Donetsk, axé sur le thème «Langue et violence», qui s’est déroulé du 23 au 25  avril, ne pouvait que trouver un écho tout particulier dans le contexte actuel. «Il est très intéressant de remarquer que, dans la ville, nous sommes les seuls à organiser un événement avec un nom ukrainien et, en plus, de littérature ukrainienne», commente Paco de Blas.

Dix-huit des écrivains et poètes les plus renommés du pays ont fait le déplacement pour prendre part, entre autres, à des débats et tables rondes sur l’actualité post-révolutionnaire et les menaces de partition du pays. «On a vu là une protestation parallèle à celle menée par les armes», explique Alexandra Kourovskaia, une jeune organisatrice d’événements culturels venue de Kiev. «Pour les écrivains et philosophes, la parole et les mots, c’est ce qui frappe le mieux. Pendant les discussions, par exemple sur cette question explosive et très manipulée du statut de la langue russe, on a pu voir que les gens s’exprimaient librement. Pour les jeunes de Donetsk, je pense que cela a été un pont vers d’autres aspects de la culture ukrainienne, qu’ils n’ont pas l’occasion de côtoyer souvent».

«Nous ne voulons pas faire de politique. Mais il est très intéressant de contribuer, d’une manière ou d’une autre, au débat actuel, conclut Paco de Blas. Pour moi, le dialogue est essentiel, car les Ukrainiens portent une frontière en eux-mêmes. Et cet esprit, il ne faut pas le réprimer : c’est ce qui peut amener la société à un vibrant dynamisme culturel.»

Journaliste et voyageur, je suis un Européen d'origine française et observateur insatiable de la composition, décomposition et recomposition du continent. Depuis 2011 en Ukraine, je suis en permanence sur les routes, afin de suivre les évolutions et révolutions qui secouent ce pays. L'occasion d'affiner mon regard sur les différences - et ressemblances - qui font cette autre Europe.

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