Politique Russie Ukraine

Libération: Les Russes cernent les bases de Crimée

Reportage publié dans Libération, le 20/03/2014

Alors que des militaires sans insigne encerclent les casernes, les soldats ukrainiens, sous pression, souvent sans nouvelle de Kiev, réagissent en ordre dispersé.
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«Je ne sais pas ce qu’il se passe là-dedans, mais ça sent mauvais. Nous sommes humiliés et laissés pour compte.» Mardi, le regard empli d’amertume, un homme se tenait aux abords de la caserne d’un bataillon motorisé, sur les hauteurs de Bakhtchissaraï, dans le centre de la péninsule de Crimée. Au-dessus de l’entrée flottaient deux drapeaux, un criméen et un russe. Jusqu’au 10 mars, cette caserne était pourtant ukrainienne. Depuis, elle est tombée aux mains des Russes, comme bon nombre des 38 bases ukrainiennes et de leurs 15 000 hommes.

«Tous s’est passé assez vite», raconte le soldat, qui préfère rester anonyme. Accompagné par trois autres hommes, dont l’un porte encore l’uniforme ukrainien, il est le seul à vouloir évoquer leur défaite. «Nous n’avions reçu aucun ordre de Kiev, personne ne savait quoi faire, alors tout le monde a réagi comme il le voulait. Je sais que certains officiers ont reçu de l’argent, certains ont fait défection d’eux-mêmes, certains ont été battus…» Dans sa rancœur, il est difficile de discerner s’il est plus déçu de la déroute de sa compagnie ou de ne pas avoir rejoint les forces criméennes, et donc russes, à temps. «Je suis d’ici, ma famille est ici. Si je ne suis pas soldat, qu’est-ce que je vais faire de ma vie ?»

Poing. A la porte de la base, un soldat en uniforme, dont les insignes ont été arrachés, fait mine de monter la garde. «Tout s’est bien passé, la situation est revenue à la normale, ne vous inquiétez pas», répète-t-il. L’arrivée d’un homme en uniforme vert banalisé, passe-montagne sur la tête et arme automatique au poing, coupe court à toute conversation. Lui est visiblement l’un des «petits hommes verts», tels qu’ils ont été surnommés par les médias ukrainiens. Ostensiblement russes, ils portent des uniformes banalisés. Selon le ministère de la Défense à Kiev, ils sont désormais 21 000, lourdement armés et bien équipés, déployés à travers la péninsule. «Ils cherchent à prendre petit à petit le contrôle de toutes les installations militaires et stratégiques ukrainiennes», explique Dmitro Timtchouk, directeur du Centre d’études politico-militaires.

Selon l’attaché de presse du ministère de la Défense ukrainien, Vladislav Seleznev, une délégation de la flotte russe de la mer Noire a tenté, lundi, d’acheter les officiers de la base. «Ce n’est ni la première, ni la dernière fois», assure Seleznev. Et de fait : la base est passée sous contrôle des forces russes deux jours plus tard.

Allégeance. Ces bases sont devenues des symboles d’un face-à-face tendu mais généralement non violent, dans lequel l’armée ukrainienne perd inéluctablement du terrain. Après la mort, mardi, de deux hommes – un soldat ukrainien et un membre des Drujniki (un groupe d’autodéfense criméen) – lors de l’assaut d’une base ukrainienne à Simferopol, la situation semble s’accélérer. Le commandant en chef des forces navales ukrainiennes, Sergueï Gaïdouk, a disparu pendant quelques heures, avant d’être relâché, avec d’autres prisonniers ukrainiens, dans la nuit du 19 mars. Trois bâtiments de la flotte ukrainienne ont hissé le pavillon russe hier. Dans le même temps, le ministre de la Défense ukrainien, Ostap Seremak, a annoncé à Kiev avoir amorcé un plan d’évacuation de ses effectifs de Crimée.

Les effets psychologiques de l’invasion des «petits hommes verts» et du référendum du 16 mars sont déjà désastreux. «Les soldats sont maintenant très démoralisés, car ils ne reçoivent aucun signe de Kiev pour résoudre la situation », poursuit Dmitro Timtchouk. Le Premier ministre séparatiste, Sergueï Aksionov, leur a laissé le choix : quitter librement la Crimée, retourner à la vie civile ou jurer allégeance à la Crimée russe. Mais il revendique la totalité des infrastructures, les armes et les équipements ukrainiens. Or Kiev, qui ne reconnaît ni la légitimité ni les résultats du scrutin, n’a guère de moyens d’agir dans la péninsule.

«Les hommes ne sont pas tranquilles», soupire le major Volodimir, un haut gradé de la base de Perevalne, la plus grande de Crimée, désormais encerclée par quelque 500 «petits hommes verts» relevant de la 31e brigade d’assaut aéroportée d’Oulianovsk, en Russie. «On ne peut pas forcer les Russes à partir, et tant qu’ils sont ici, nous sommes bloqués. Nous avons tout ce qu’il nous faut, même Internet fonctionne bien. Mais la situation est délicate, il y a beaucoup de débats à l’intérieur», explique-t-il sans illusion sur ce que sera l’issue du siège.

Journaliste et voyageur, je suis un Européen d'origine française et observateur insatiable de la composition, décomposition et recomposition du continent. Depuis 2011 en Ukraine, je suis en permanence sur les routes, afin de suivre les évolutions et révolutions qui secouent ce pays. L'occasion d'affiner mon regard sur les différences - et ressemblances - qui font cette autre Europe.

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