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Libération. Ukraine: « Tout commence maintenant »

Article publié dans Libération, le 23/02/2014

Grisés par la destitution du président ukrainien ce week-end, les manifestants de Maidan entendent rester mobilisés.

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«Maintenant, je vois le cauchemar, le climat de tension dans lequel vous vivez chaque minute. Vous êtes des héros !» Samedi, sur l’estrade géante de Maidan Nezalezhnosti, la place de l’Indépendance à Kiev, le cordon de sécurité autour de Ioulia Timochenko se détend. Lors de son premier discours en tant que femme libre, après trente mois de captivité dans une prison de Kharkov, deuxième ville d’Ukraine, des agitateurs devant la scène l’ont forcée à s’interrompre. «Où sont les « titouchki » ?» vocifèrent les proches de l’ex-égérie de «la révolution orange», en employant le terme utilisé pour désigner les voyous payés par l’ancien gouvernement pour perturber des manifestations pacifiques. «Saisissez-les, emmenez-les !» ordonnent-ils sous les applaudissements enragés de dizaines de milliers de personnes.

L’incident vient rappeler que la situation est encore loin d’être apaisée. Quand elle reprend la parole, des sanglots dans la voix, vieillie, rapetissée dans son fauteuil roulant, Ioulia Timochenko rend un ultime hommage aux protestataires : «Vous avez initié un nouveau mouvement dans le monde ! Après vous, d’autres peuples se lèveront contre des régimes autoritaires et dictatoriaux. Gloire à l’Ukraine !» C’est une foule hébétée qui lui répond d’un puissant «gloire à ses héros !»

Hagard. Dans le centre de Kiev, déserté de tout policier depuis vingt-quatre heures, personne n’arrive encore à croire que le régime autoritaire de Viktor Ianoukovitch s’est effondré comme un château de cartes. A la Verkhovna Rada (le Parlement), les députés ont voté quelques heures plus tôt la destitution du Président, élu en 2010, et fixé un scrutin anticipé pour le 25 mai. «Je n’arrive pas y croire», lance Igor, 46 ans, le regard hagard et se réchauffant avec un thé offert par une volontaire. Venu du centre du pays, il campe sur Maidan depuis deux mois : «Pour nous, il n’était plus président depuis déjà longtemps. Mais quand même, de se dire qu’il est en fuite… C’est comme dans un rêve.» En l’espace de quelques heures, Viktor Ianoukovitch a quitté la capitale, le Parlement a opéré un retour à un régime parlementaire, aboli une série de lois parmi les plus décriées par l’opposition, renvoyé la plupart des membres du gouvernement et les dirigeants des organes de sécurité, nommé des représentants de l’opposition à la place, et ordonné la libération immédiate de Ioulia Timochenko.

«Nous l’avons fait, ces bandits sont enfin partis. Le prix à payer a été très lourd, et cela doit nous rappeler qu’il ne faut pas baisser la garde», se réjouit, les larmes aux yeux, Irina, institutrice. Sur Maidan, les grands-messes se sont succédé tout le week-end en l’honneur des victimes des violences meurtrières de ces dernières semaines. Avec chaque photographie de militant mort qui apparaît sur l’écran géant, avec chaque cercueil ouvert qui défile sur la place, c’est un nouveau martyr qui naît, aux cris de «héros !» scandés par des dizaines de milliers de personnes. «Tout commence maintenant, se ressaisit Irina. Ça va être très difficile de construire un pays moderne, prospère et ouvert, avec ces gens. Beaucoup de bandits ont été évacués, mais il en reste énormément.»

Comme beaucoup d’Ukrainiens de la place de l’Indépendance, liés entre eux par les réseaux sociaux, Irina est loin d’être rassurée en constatant le retour de Ioulia Timochenko sur la scène politique. Samedi, elle a affirmé «se remettre au travail dès à présent, pour vous rendre ce pays qui vous appartient !»«Pour moi, c’est une personnalité du passé, qui vient de la même classe oligarchique que Ianoukovitch, pense Irina. C’est la dernière personne qui puisse lutter contre la corruption, ça c’est sûr !» L’élection du bras droit de l’ancienne figure de la révolution orange, Oleksandr Tourtchinov, comme elle originaire de Dnipropetrovsk, au poste de président de la République par intérim, alimente ces craintes. Si les trois partis d’opposition ont peiné à conserver une cohérence au plus fort de la mobilisation, la campagne présidentielle qui débute annonce des querelles politiciennes inévitables.

«Famille».«Je suis très inquiète de la situation dans le reste du pays», estime Olga Grekova, originaire de Louhansk, à la frontière avec la Russie, et jeune directrice de projets dans une ONG d’éducation. «Des gens y manifestent pour, des gens contre. J’espère que la population va comprendre enfin la véritable nature du régime. Ma famille est là-bas, je vis ici, je ne veux pas d’une quelconque division entre les deux !» Les perspectives d’un retour en force du régime semblent néanmoins très faibles, car ses soutiens continuent de s’amoindrir.

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