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LLB: Lviv, la ville déjà « libérée de Ianoukovitch »

Article publié dans La Libre Belgique, le 03/02/2014

Depuis fin novembre 2013, Lviv est le second épicentre de contestation dans le pays et un important centre d’approvisionnement du « village » de l’EuroMaidan à Kiev.

Bâtiment de l'administration régionale, Lviv, 31/01/2014
Bâtiment de l’administration régionale, Lviv, 31/01/2014

Tous les jours, je vais voir les officiers en charge de la caserne et nous discutons calmement des modalités du blocage. Cela se passe bien. C’est juste qu’il fait très froid la nuit. » Vêtu d’un treillis militaire, Andriy Porodko est le jeune commandant de la barricade qui obstrue les entrées de la caserne militaire « des troupes de l’intérieur », à Lviv, la plus grande ville de l’ouest de l’Ukraine. Dans la nuit du 19 au 20 janvier, alors que les affrontements à Kiev atteignaient leur paroxysme, plusieurs milliers de personnes s’étaient massées devant l’entrée et avaient empêché un convoi militaire de prendre la route de la capitale.

Autour de la barricade, une petite dizaine de personnes montent la garde en permanence. A tour de rôle, elles vont se réchauffer dans une tente avoisinante, regarder la télévision et déguster un bortsch rouge, servi par de jeunes étudiants enthousiastes. « Il y a environ 600 policiers et soldats dans cette base. Nous savons très bien que s’ils voulaient sortir, ils forceraient le passage sans problème. Mais ils nous font comprendre qu’ils veulent que nous les bloquions, pour qu’ils n’aient pas à participer à la répression à Kiev » , explique Andriy Porodko.

« Lviv est une ville libérée de Victor Ianoukovitch et du pouvoir central de Kiev. Pas seulement depuis quelques jours, mais plutôt comme un état de fait , explique Serhiy Kiral, conseiller du maire, Andriy Sadovyi, attablé dans l’un des nombreux cafés élégants du centre-ville. L’Europe est déjà une réalité pour nous et grâce à cette ouverture sur le monde que n’ont pas les populations de l’est de l’Ukraine, il a toujours été impossible pour un quelconque pouvoir autoritaire de faire régner la terreur ici. »

Depuis fin novembre 2013, Lviv est le second épicentre de contestation dans le pays et un important centre d’approvisionnement du « village » de l’EuroMaidan à Kiev, en termes de participants, de nourriture, de vêtements ou de ressources financières.

Grève des cotisations sociales

« Il y a plusieurs points de collecte d’aide dans la ville et des bus partent pour Kiev tous les jours. C’est assez étrange car, d’une part, la vie continue comme si de rien n’était, il n’y a pas eu de violence ici. Mais, dans le même temps, on a l’impression que tout le monde est mobilisé contre le régime » , explique Anastasia Shyyan, jeune propriétaire d’une librairie qui a participé au blocage de la caserne de Berkut, le 19 janvier.

Et d’ajouter, avec un petit sourire furtif : « Moi et beaucoup d’autres autoentrepreneurs que je connais, nous avons décidé de ne plus verser nos cotisations sociales et autres charges mensuelles à l’Etat. Pas tant que ces gens restent au pouvoir. »

Lviv et l’ouest de l’Ukraine en général sont des forces d’impulsion dans le mouvement antigouvernemental. Le 23 janvier, les habitants de la ville ont été les premiers à prendre possession du bâtiment de l’administration régionale, sans que cela ne provoque de heurt quelconque avec la police. Oleh Salo, gouverneur nommé par Victor Ianoukovitch et honni en ville, s’est vu forcé de signer sa lettre de démission. Un mouvement qui s’est ensuite étendu au reste du pays, jusqu’à ce qu’il soit réprimé dans la violence dans certaines régions de l’est.

« Le gang au pouvoir à Kiev ne comprend que la force , se justifie Andrey Sokolov, chef local de « l’union des syndicats », en charge du système de sécurité du bâtiment occupé. Les négociations patinaient. Alors nous avons ‘libéré’ le bâtiment de l’administration régionale. Deux jours plus tard, Victor Ianoukovitch proposait le poste de Premier ministre à Arseniy Iatseniouk, un des leaders de l’opposition. A cause de notre action ici » , assure-t-il.

Après une semaine d’occupation remarquablement bien organisée, les manifestants ont livré le bâtiment, le 30 novembre, aux membres du conseil régional, dominé par le parti nationaliste Svoboda. Tout en conservant une barricade à l’extérieur « en cas de retournement de situation » , explique Andriy Sokolov, visiblement très inquiet des menaces répétées d’instauration d’un état d’urgence. « Si l’on suit la logique du pouvoir, ils veulent mater physiquement les contestataires. Pour ce faire, il faudra qu’ils frappent ici. Je travaille en ce moment à faire face à ce genre d’éventualité. »

Dans le hall d’entrée de l’administration régionale, l’occupation est encore une réalité visible. Quelques groupes maintiennent une permanence et un point médical. Deux policiers montent la garde pour protéger les bureaux des employés de l’administration régionale.

Un parti au cœur des affrontements

A quelques mètres à peine, un jeune homme se tient impassible, un passe-montagne exhibant une tête de mort dissimulant son visage. Il protège l’entrée des locaux de « Pravyi Sektor », le groupe radical nationaliste au cœur des affrontements meurtriers de la semaine dernière. Il refuse de laisser passer les journalistes ou de donner son nom, même d’emprunt. Pourtant, des tensions ou des raisons de se battre avec la police toute proche, il n’en voit pas. « A Kiev, sont utilisées des unités qui viennent de l’est et du sud de l’Ukraine. Des régions qui ont été entièrement russi fiées et où les gens n’ont plus d’idéaux. Ils ne se battent que pour l’argent. »

A Lviv et dans d’autres villes de l’ouest de l’Ukraine, plusieurs policiers ont créé l’événement en annonçant leur démission. L’un d’entre eux, dénommé Iaroslav, avait expliqué dans plusieurs interviews sa « honte » de travailler dans les unités antiémeutes. « Malheureusement, il a quitté Lviv et ne répond plus à son téléphone » , indique Lyuba, une jeune journaliste qui était en contact avec lui. « Il doit avoir peur » , explique-t-elle. Ce qui laisserait entendre que la situation à Lviv est moins idyllique qu’elle n’y paraît.

Le parti présidentiel interdit

Pour Petro Pysarchuk, il n’a d’ailleurs jamais été question d’idylle. Cet homme d’affaires, fier de sa réussite, reçoit chaleureusement dans son bureau de directeur d’un grand centre commercial en banlieue de Lviv. Jusqu’à peu, il était le chef du groupe du Parti des Régions, la majorité présidentielle, au conseil régional. « Tous les membres ont reçu des pressions de toute part. Nous étions inquiets pour nos affaires. Vu que le groupe était de toute manière minoritaire, j’ai préféré le dissoudre, le 27 janvier. »

D’autres conseils régionaux, dominés par l’opposition, ont aussi interdit le Parti des Régions et le Parti communiste.

Malgré son amertume, Petro Pysarchuk marque sa différence. « Le Parti des Régions avait promis de concilier les différences entre les différentes régions d’Ukraine. C’est un échec. Il faut maintenant que le Président accepte de nouvelles élections et une nouvelle Constitution. » Un discours ostensiblement décalé de la ligne officielle du parti. A Lviv, la différence semble vraiment « un état de fait » .

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