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Libération: Journalisme, Activisme, Passage à Tabac

Article publié dans Libération, le 02/01/2013

Tetiana Tchornovol, figure de l’opposition antigouvernementale, a été violemment agressée dans la nuit du 24 décembre. Des militants soupçonnent un acte de représailles.

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«Je suis aux anges. Les gens se rebellent enfin contre ce régime de bandits, les choses commencent à bouger.» Au petit matin du 11 décembre, la journaliste ukrainienne Tetiana Tchornovol achevait, comme des milliers d’autres à Kiev, une longue nuit tendue. Les policiers avaient tenté d’évacuer les manifestants antigouvernementaux de l’Euromaidan, qui campaient sur Maidan Nezalejnosti, la place de l’Indépendance, depuis plusieurs semaines. D’une fenêtre de la Maison des syndicats, rebaptisée Quartier général de la révolution, elle contemplait la retraite des forces de l’ordre. Une victoire pour le mouvement pro-européen, auquel la journaliste s’identifiait totalement. «C’est un régime autoritaire, policier, corrompu, et à bout de souffle. L’Etat de droit, pour eux, c’est une blague. Ça ne peut pas continuer comme ça», expliquait-elle alors.

Quelques semaines plus tard, dans la nuit du 24 au 25 décembre, Tetiana Tchornovol a été victime d’une violente agression alors qu’elle rentrait vers son domicile, en périphérie de la capitale. Défigurée, souffrant de nombreuses fractures et contusions, elle est depuis en soins intensifs à la clinique Boris de Kiev.

Escalade. Dès le 25 décembre, la police a ouvert une enquête pour «acte de hooliganisme» à l’encontre de la femme de 34 ans, mère de deux enfants. Mais pour beaucoup, l’affaire est éminemment politique. Tetiana Tchornovol est en effet l’une des journalistes d’investigation les plus engagées d’Ukraine, une des plus militantes aussi. Spécialisée dans les affaires de corruption et d’abus de fonds publics depuis la fin de la révolution orange de 2004 [Viktor Ianoukovitch avait dû renoncer à la présidence devant la colère populaire qui avait suivi son élection… avant de revenir au pouvoir en 2010, ndlr], elle a régulièrement cherché à attirer l’attention du grand public sur la montée en puissance de «la Famille», l’entourage proche du Président.

La journaliste a été l’une des premières à s’intéresser à la somptueuse résidence présidentielle, située à 30 kilomètres au nord de la capitale. Cette ancienne propriété d’Etat privatisée a fait l’objet d’améliorations importantes, notamment la construction d’un yacht-club, d’un zoo ou encore d’un parcours de golf. L’origine des fonds investis est restée secrète jusqu’à présent.

En août 2012, Tetiana Tchornovol avait été la première à rapporter des photos des installations, après avoir escaladé le mur de la propriété. «Je suis allée chercher l’information moi-même. […] En tant que représentant élu par le peuple, Viktor Ianoukovitch ne peut pas avoir le droit de dissimuler les renseignements relatifs à ses revenus et ses propriétés», expliquait-elle à cette occasion, lors d’une conversation téléphonique.

La journaliste ne s’est pas arrêtée là. Le 24 décembre, la veille de son agression donc, elle venait de poster sur son blog – hébergé chez le média indépendant en ligne Ukrainska Pravda – une série de photos de la luxueuse résidence du ministre de l’Intérieur, le très controversé Vitali Zakhartchenko. Avec un titre sans ambiguïté : «Ici vit un boucher.» C’est son dernier article en date.

Engagement. Son agression a provoqué un émoi certain en Ukraine, alors que les contestations de l’Euromaidan entrent dans leur sixième semaine. «Serait-ce le point de non-retour ?» se demande la journaliste d’investigation Irina Solomka sur Opendemocracy.net. «D’autres journalistes d’investigation peuvent être ciblés, reconnaît la journaliste indépendante Nataliya Goumenyouk. Mais il n’y a aucune logique visible dans les représailles du gouvernement. Et pour ce qui est de Tchornovol, il y a toujours eu débat sur ses méthodes, sur le fait qu’elle prenne position et qu’elle agisse comme une militante. Il est difficile de déterminer les raisons précises de l’attaque.»

Candidate malheureuse aux élections législatives d’octobre 2012, Tetiana Tchornovol est plus qu’une journaliste. Aux côtés d’autres militants, elle s’était illustrée, entre autres, dans de nombreuses actions contre la municipalité «illégitime» de Kiev. Membre fondatrice du Conseil national de l’Euromaidan, son engagement dans le mouvement a été direct et physique. Elle peut ainsi être vue, sur plusieurs vidéos, au cœur des quelques affrontements avec la police qui ont émaillé la mobilisation. Un engagement «nécessaire, dicté par les conditions actuelles», selon elle.

Ces dernières années, elle avait fait l’objet d’intimidations et de provocations de toutes sortes, sans que son intégrité physique soit visée. S’il est prouvé que l’agression du 25 décembre est plus qu’un «acte de hooliganisme», les malheurs de cette journaliste militante pourraient en effet marquer «un point de non-retour» en Ukraine.

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