Histoire Kyiv Russie Ukraine

RFI: Kiev / Moscou; Le Poids du Passé

Reportage diffusé dans l’émission Accents d’Europe, le 02/12/2013

Le 23 novembre, l’Ukraine a commémoré les 80 ans d’une des plus sinistres pages de son histoire moderne. L’Holodomor, c’était une grande famine qui a fait rage entre 1932 et 1933 sur les terres de l’Ukraine soviétique. Elle aurait coûté la vie à des millions de personnes, entre 2 et 5 millions. Le parlement ukrainien a reconnu en 2006 que la tragédie était un acte de génocide, organisé par Staline et les autorités soviétiques. Mais cette mémoire fait controverse, et le régime ukrainien actuel, plutôt russophile, comme on a vu la semaine dernière à Vilnius, n’encourage pas à un débat constructif.

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Elle avance lentement, mais sûrement. Le regard vif et la voix bien assurée, Oleksandra Ivanivna Ovdiyuk a 93 ans. Elle est l’une des plus âgées des habitants de Tahran, à deux heures au sud de Kiev. Elle est aussi l’une des rares survivantes et témoins de l’Holodomor. En 1933, elle avait 20 ans, et elle se rappelle les privations de la grande famine de l’époque.

Oleksandra: Je me rappelle que pour le nouvel an de 1933, nous étions une quarantaine d’élèves dans notre classe d’école. On ne pensait même pas à recevoir des sucreries ou des douceurs. Juste du pain. Du pain ! Maintenant il y a du pain, et les gens ne comprennent pas ce que je veux dire. Mais à l’époque, il n’y avait même pas de pain (soupir)… A la rentrée, le premier garçon de notre classe était mort.

L’Ukraine était alors une grande terre agricole, le grenier à blé de l’URSS, les témoins rapportent que les autorités soviétiques avaient entrepris de mettre au pas la paysannerie locale, pour accélérer la collectivisation des terres. Des policiers politiques passaient dans les villages et réquisitionnaient quasiment toute la nourriture disponible. Et l’emportaient vers une destination inconnue. Sur les mille habitants que comptaient le village de Tahran, Oleksandra Ivanivna raconte que plus d’un tiers est mort de faim. 

Oleksandra: Comment est-ce qu’on peut vivre avec des racines et quelques pommes de terres ? On se fait petit, on ne sort plus, on résiste, on résiste, on survit, jour après jour. Mais nous étions devenus des moins que rien. Il n’y avait rien. Du pain. Même du pain, il n’y en avait pas. Oh, que ça nous manquait, le goût du pain… (soupir)

Avec la famine, c’est toutes les structures d’entraide sociale qui se sont effondrées. Dans le village et dans la région, les habitants en étaient réduits à des extrémités inhumaines

On essayait d’aider les gens, mais ça n’y faisait rien, les gens mouraient. Ils avaient tout pris… Oui, il y a eu du cannibalisme, il y en a eu… (Soupir)

Oleksandra Ivanivna a travaillé toute sa vie comme professeure d’histoire. Une ironie sinistre, car elle n’a jamais été autorisée à parler de l’Holodomor jusqu’à très récemment. Les Soviétiques ont tenté, avec succès, d’étouffer le drame. On raconte que les frontières de la république socialiste soviétique d’Ukraine étaient fermées aux Ukrainiens qui cherchaient à s’approvisionner dans d’autres territoires de l’Union.

Dmytro est venu du sud de l’Ukraine pour participer aux commémorations nationales . Sa famille a beaucoup souffert de l’Holodomor. Et pour lui, la famine était effectivement un acte de génocide contre la nation ukrainienne, dont les effets se font encore sentir.

Dmytro: Je pense que ça a encore un impact sur les jeunes générations. Les jeunes sont assez indifférents à la mémoire de l’Holodomor, les plus jeunes regardent vers l’avenir. Mais il y a encore des régions entières, des familles, qui restent sans repères, sans histoire, sans compréhension de ce qui s’est passé. Leur généalogie, leur culture, leurs traditions, ils n’en ont qu’une connaissance très vague. Vous vous imaginez, on parle de populations malheureusement sans racines.

Ce 23 novembre, il étaient environ 5.000 personnes à se recueillir, avec sobriété, à Kiev, autour d’un mémorial construit il y a quelques années à peine, en 2006, par l’ancien président Iouchtchenko. Celui-ci avait fait du devoir de mémoire une priorité de son mandat. Mais cette année, si les leaders de l’opposition étaient présents, aucun membre du gouvernement n’a été aperçu sur place.

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Vasyl Marochko est historien de l’Holodomor. Il explique que la Russie, et les forces politiques plutôt russophiles en Ukraine, refusent de reconnaître les crimes du passé soviétique.

Vasyl: On se rappelle que le Président Ianoukovitch avait déclaré en 2010 que l’Holodomor n’était pas un génocide contre un peuple particulier. On voit que les efforts de travail de mémoire ont sérieusement faibli depuis 2010 et qu’aujourd’hui ce n’est plus ni une actualité, ni une priorité. C’est peut-être à cause d’un positionnement politique. C’est peut-être parce que l’ancien président avait beaucoup travaillé sur ce sujet, et qu’il est temps de marquer une pause. Je ne sais pas exactement. Mais en tout cas, il ne faut pas se laisser aller à une interprétation révisionniste de l’Holodomor, comme certains hommes politiques peuvent le faire.

A l’heure où Victor Ianoukovitch vient de refuser de signer un accord d’association avec l’Union Européenne, et semble vouloir prendre une série de mesures favorables à la Russie, Vasyl Marochko voit clairement un lien entre passé et présent. Pour lui, et pour Oleksandra Ivanivna, le devoir de mémoire sur cette tragédie est plus qu’une question historique. C’est un défi contemporain, afin de renforcer, et de garantir, l’intégrité de la nation ukrainienne.

 Ecouter le reportage ici

 

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