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France Inter: 80 ans après, l’Holodomor

Reportage diffusé dans l’émission « Ailleurs » de France Inter, le 28/11/2013

Oleksandra Ivanivna, 93 ans, survivante de la famine :

On essayait d’aider les gens, mais ça n’y faisait rien, les gens mouraient. Ils avaient tout pris… Oui, il y a eu du cannibalisme, il y en a eu.

Oleksandra Ivanivna Ovdiyuk, 93 ans.
Oleksandra Ivanivna Ovdiyuk, 93 ans.

L’Ukraine a commémoré, le 23 novembre dernier, l’une des plus grandes tragédies de son histoire moderne. L’Holodomor, cette grande famine organisée par Staline et les autorités soviétiques pour mettre au pas la paysannerie et accélérer la collectivisation des terres… C’était entre 1932 et 1933. 

Un véritable génocide en Ukraine qui était alors le grenier à blé de l’Union soviétique. Oleksandra Ivanivna a 93 ans. Elle se rappelle avec douleur de ce qui s’est passé. Et son témoignage est crucial, alors que les survivants commencent à disparaître.

A deux heures au sud de Kiev, le petit village de Tarhan est bien calme, à l’approche de l’hiver. L’archétype d’un village sans histoire. Et pourtant, dans ce village, et dans la région avoisinante, la mémoire est vivace. Ce qui est aujourd’hui le centre de l’Ukraine, région très agricole, a été une des plus touchées par l’Holodomor, la famine qui aurait fait entre 2 et 5 millions de victimes. Oleksandra Ivanivna avait 20 ans à l’époque :

Oleksandra: Je me rappelle que pour le nouvel an de 1933, nous étions une quarantaine d’élèves dans notre classe d’école. On ne pensait même pas à recevoir des sucreries ou des douceurs. Juste du pain. Du pain ! Maintenant il y a du pain, et les gens ne comprennent pas ce que je veux dire. Mais à l’époque, il n’y avait même pas de pain. Et à la rentrée, le premier garçon de notre classe était mort.

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80 ans après, les commémorations intéressent le public et ont réuni des milliers de personnes à Kiev, autour d’un mémorial officiel construit il y a seulement 5 ans. Après que les Soviétiques ont nié la tragédie pendant des décennies, l’Holodomor est aujourd’hui un enjeu de mémoire essentiel pour une nation ukrainienne qui se cherche encore. Même si c’est un traumatisme national, les différences régionales restent très fortes.

Iouri Shepetyuk vient de l’ouest du pays, il participe aux commémorations :

Iouri: C’est une tragédie qui affecté tous les Ukrainiens, il  n’y a pas une famille qui n’ait été touchée de près ou de loin. A l’exception de l’ouest de l’Ukraine. Mais justement, c’est comme ça qu’on peut voir entre l’est et l’ouest, l’impact que la famine a eu sur la conservation de la langue, les traditions, sur la place de la famille, etc.

Au sein de l’URSS, l’Holodomor a principalement touché la république d’Ukraine, pourtant très agricole. La nourriture disponible était confisquée, inaccessible aux habitants, et des témoignages rapportent que les frontières de la République étaient fermées pendant la famine, pour empêcher les Ukrainiens d’aller s’approvisionner en Biélorussie ou en Russie.

Vasyl Morochko est historien, il rappelle que le parlement ukrainien a reconnu la famine comme un génocide en 2006. Mais cette déclaration ne fait pas consensus :

Vasyl: Ca me désole beaucoup que la Fédération de Russie suive la tradition de l’Union Soviétique. Elle n’accorde aucune reconnaissance, d’un point de vue politique ou légal, à l’Holodomor. Et c’est un conflit de civilisation qui perdure jusqu’à aujourd’hui.

Le président ukrainien actuel, Victor Ianoukovitch, a toujours refusé de reconnaître l’Holodomor comme une attaque contre les Ukrainiens en particulier. A l’heure où il opère un virage favorable à la Russie, beaucoup établissent un parallèle entre passé et présent, et y voient un nouveau danger pour l’intégrité de la nation ukrainienne.

Ecouter le reportage ici

Journaliste et voyageur, je suis un Européen d'origine française et observateur insatiable de la composition, décomposition et recomposition du continent. Depuis 2011 en Ukraine, je suis en permanence sur les routes, afin de suivre les évolutions et révolutions qui secouent ce pays. L'occasion d'affiner mon regard sur les différences - et ressemblances - qui font cette autre Europe.

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