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La Libre Belgique: La mémoire vivante de l’Holodomor

Article publié dans La Libre Belgique, le 23/11/2013
Le 23 novembre 2013, 4ème samedi du mois, marque les commémorations officielles de l’Holodomor, une tragique famine qui a sévi en URSS entre 1932 et 1933. Après une longue période de silence, rares sont les survivants encore vivants. Certains partagent leurs souvenirs. 
Oleksandra Ivanivna Ovdiyuk, 93 ans.
Oleksandra Ivanivna Ovdiyuk, 93 ans.

Ils avaient tout pris, tout. Il n’y avait plus rien à manger. Les gens n’étaient plus eux-mêmes. La moitié du village est morte de faim. » A 93 ans, le visage d’Oleksandra Ivanivna Ovdiyuk reste d’une expressivité rare, oscillant entre une tristesse inconsolable et une rage de vivre inépuisable. « Quiconque possédait un peu de nourriture était suspect, mis à l’amende, voire arrêté. La plupart des gens n’avaient plus qu’à se laisser mourir. »

A l’âge de 20 ans, Oleksandra Ivanivna habitait dans le même village de Tarhan, à quelque 120 km au sud de Kiev. La région a été une des plus meurtries par l’« Holodomor » , une grande famine qui a sévi en 1932-1933, et aurait emporté entre deux et cinq millions de vies dans la République socialiste soviétique d’Ukraine, selon les estimations.

« Tout a commencé quand les Soviétiques ont décrété la collectivisation des terres. Les paysans qui possédaient alors un lopin étaient des ennemis du peuple. Mon père a été arrêté en 1929. Je ne l’ai plus jamais revu » , explique-t-elle, en montrant une photo de son père et de l’équipe de paysans qu’il encadrait à l’époque. « Quelques mois plus tard, la plupart de la vingtaine d’hommes sur cette photo étaient morts ou disparus. »

Des témoignages de cannibalisme

« Au début de 1932, les Soviétiques ont créé une commission , poursuit-elle. Sept personnes décidaient de rations minimales par foyer. Des équipes passaient dans chaque maison pour confisquer tout ce qui excédait les quotas. Grain, blé, haricots, tout. » Au souvenir de la faim qu’elle a pu ressentir, les larmes lui viennent. « Aujourd’hui, les gens ne comprennent pas ce que c’est. Mais à l’époque, même une miette de pain était impossible à trouver. Je me rappelle qu’une fois, j’étais allée voir un des membres de la commission, pour supplier… N’importe quoi. L’homme a refusé net. Derrière lui, la porte d’un entrepôt était entr’ouverte, on y voyait du grain déborder des étagères. Il a remarqué que je l’avais vu. Il a fermé la porte avec violence et m’a ordonné de sortir. Il n’y avait rien à faire. »

Tout était alors utilisé pour survivre : les orties, les racines, les écorces d’arbres, les semelles de chaussure, etc.

Certains témoignages font part d’actes de cannibalisme entre voisins, voire entre membres d’une même famille. A la mention de cannibalisme, les traits d’Oleksandra Ivanivna se teintent d’une frayeur horrifiée. « Je ne peux pas en parler » , tranche-t-elle en se plongeant la tête entre les mains.

Oleksandra Ivanivna a survécu à la famine, et a travaillé comme enseignante d’histoire à l’école de son village. Malgré sa carrière, elle s’est toujours défendue de parler de cette tragédie. « C’était juste interdit , admet-elle. Sinon on était accusé d’activité antisoviétique, et mis sous pression. »

« C’est un génocide »

C’est pourtant avant la chute de l’URSS, en 1986, que le maire d’alors, Olexandr Ushynskyi, s’intéresse à une longue tranchée dans le cimetière municipal, d’où dépassent de nombreux débris. Il y découvre une fosse commune contenant 360 cadavres. Et fait ériger, en catimini, ce qui deviendra le premier monument en Ukraine dédié aux victimes de l’Holodomor. « C’est à ce moment-là que j’ai commencé à parler à mes voisines, et à échanger des souvenirs. Maintenant, je suis une des dernières survivantes, dans le village et en Ukraine en général, je veux parler. »

La main sur l’épaule d’Oleksandra Ivanivna, Oleksandr Ushynskyi écoute, une fois de plus, son histoire. « Il est crucial de s’en rappeler. C’était plus qu’un drame collectif, c’était un acte de génocide de Staline contre les Ukrainiens. »

Oleksandra Ivanivna & Olexandr Ushynskyi.
Oleksandra Ivanivna & Olexandr Ushynskyi.
Lui est aujourd’hui à la tête de l’Association des chercheurs sur l’Holodomor, qui entreprend de garder vivace la mémoire de la famine. « Les Soviétiques, et maintenant les Russes, prétendent que la famine était généralisée à travers l’URSS. Mais c’est faux. En Biélorussie, en Russie ou au Kazakhstan, il n’y a pas eu d’Holodomor. » La Russie, et le Parti communiste ukrainien, encore relativement puissant dans le pays, persistent à nier la gravité et le caractère génocidaire de la famine. Le manque d’accès aux archives soviétiques, de même qu’une faible mobilisation politique de l’actuel régime de Victor Ianoukovitch, n’aident pas à établir une vérité historique, acceptée par tous.« C’était un génocide, il n’y a pas de doute là-dessus , affirme Oleksandra Ivanivna. C’était une torture infâme et inhumaine qui a mutilé l’Ukraine pour plusieurs générations. J’ai longtemps essayé d’oublier ce que j’ai vu et vécu. Mais maintenant, je veux en parler, pour faire en sorte que ça ne se reproduise plus. »

Journaliste et voyageur, je suis un Européen d'origine française et observateur insatiable de la composition, décomposition et recomposition du continent. Depuis 2011 en Ukraine, je suis en permanence sur les routes, afin de suivre les évolutions et révolutions qui secouent ce pays. L'occasion d'affiner mon regard sur les différences - et ressemblances - qui font cette autre Europe.

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