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RFI: Etre journaliste en Transnistrie

Chronique média diffusée dans Accents d’Europe, le 31/10/2013

Comment les journalistes peuvent-ils travailler dans un pays qui n’existe pas, en tout cas qui n’est pas reconnu internationalement, et qui est verrouillé par les services de sécurité ? En Transnistrie, petite langue de terre entre la Moldavie et l’Ukraine, l’ancien Président Igor Smirnov avait instauré un régime autoritaire pendant les 20 ans de son règne. Il a été remplacé en décembre 2011 par le jeune Yevgueniy Shevchuk, censé être plus libéral. Mais près de deux ans après, on a du mal à voir des changements au niveau de la sphère médiatique.

Un char de la 14ème armée russe fait face au Soviet Suprême à Tiraspol. La Transnistrie est née d'une guerre violente en 1992.  Photo: Damien Dubuc
Un char de la 14ème armée russe fait face au Soviet Suprême à Tiraspol. La Transnistrie est née d’une guerre violente en 1992.
Photo: Damien Dubuc

Notre correspondant en Ukraine, Sébastien Gobert, s’est rendu sur place et a rencontré quelques journalistes locaux. Qu’est-ce que ça veut dire le journalisme, en Transnistrie ?

Bon, déjà, il faut vous imaginer ce qu’est la Transnistrie. Une langue de terre comme vous l’avez dit, 200 kilomètres de long, maximum 50 kilomètres de large, entre la Moldavie et l’Ukraine. Une population d’à peine 500.000 habitants. Donc être journaliste là-bas, c’est presque comme travailler dans un village. De plus, le pays a une histoire pour le moins particulière : il est né d’une guerre en 1992 contre la Moldavie, et il vit sur la défensive depuis ce temps-là. Il n’est reconnu par quasiment personne dans le monde, pas même par la Russie. L’appareil de propagande est donc très puissant dans le but de forger une nation et d’assurer la survie du régime. Ca veut dire simplification de l’information et manque de remise en question du discours officiel. Et ça n’aide pas à soutenir une quelconque objectivité journalistique. Sans oublier que le tout est très surveillé par les services secrets qui s’appellent encore KGB, comme du temps de l’URSS !

Tous les médias grand public sont contrôlés par les autorités ou par des grands groupes oligarchiques liés à la Russie. Beaucoup de chaînes que l’on peut capter à la TV sont d’ailleurs des chaînes de Russie. Par contre, les médias venus de Moldavie sont très limités. Et quant à l’Internet, de ma propre expérience, il est ridiculement lent, et aussi très contrôlé. On dit souvent que la Transnistrie est un musée du soviétisme. Sur de nombreux points, ce n’est pas vrai. Mais en ce qui concerne la sphère médiatique, c’est bien le cas.

Oui, on croirait entendre parler d’une autre époque. Vous avez rencontré des journalistes qui tentent d’offrir un point de vue différent malgré la censure et les intimidations. Mais est-ce que ça veut dire que la contestation est possible ?

Vous savez, quand on parle de contestation en Transnistrie, tout est relatif. Je peux citer cette journaliste, Svetlana Hromikh qui se démène pour faire exister Zerkalo, un projet de télé sur Internet. Elle a connu de nombreuses mésaventures techniques et financières, et en ce moment son site est toujours au point mort pour des raisons techniques. Elle est indépendante, mais elle ne se sent pas menacée tout simplement parce que, comme elle le dit, elle ne représente aucune menace. Elle est toute seule, se débrouille avec un petit ordinateur portable et un caméscope. Mais même comme ça, elle est en révolte, parce que même quand elle veut faire une vidéo d’un événement officiel, les autorités lui mettent des bâtons dans les roues. Et puis comme je disais, Internet est ridiculement lent. Il faut donc qu’elle traverse la frontière avec la Moldavie pour poster en ligne quoi que ce soit de substantiel. Elle considère que ces entraves à son travail sont injustifiées, et nuisent à l’image non seulement du régime, mais surtout de son pays ! C’est ça, sa contestation !

Svetlana Hromikh. Energique, déterminée et indépendante.  Photo: Damien Dubuc.
Svetlana Hromikh. Energique, déterminée et indépendante.
Photo: Damien Dubuc.

Un nouveau président, censé être plus libéral est arrivé au pouvoir en décembre 2011. Est-ce que cela a changé quelque chose pour la presse ?

Difficile à dire. J’ai rencontré un autre journaliste télé, Grigori Volovoi, un ancien député, 20 ans d’expérience, et farouchement opposé à l’ancien président Igor Smirnov. Donc une personnalité relativement indépendante. Là il se disait libre, il pouvait se montrer critique vis-à-vis de la politique menée par le nouveau Président Yevgeny Shevchuk qu’il jugeait d’ailleurs plus positive. Mais il a ajouté un bémol : la liberté d’expression ne s’est pas améliorée.

Le candidat Shevchuk avait utilisé les forums et blogs internet pour alimenter sa campagne électorale. Mais une fois élu, de nombreuses plate-formes ont fait l’objet d’attaques informatiques, certaines ont  même dû fermer. Vous savez, le régime est dénoncé comme très autoritaire et corrompu. C’était l’époque des révolutions du printemps arabe, et donc museler le web était devenue une priorité, et ça continue aujourd’hui. Certaines des personnes que j’ai rencontrées sur place citent la Russie comme exemple –le comble !-, parce qu’ils s’y rendent régulièrement et qu’ils constatent que l’on peut s’exprimer plus librement. Quand on connaît l’état de la liberté de la presse en Russie, on peut imaginer la censure qui règne en Transnistrie.

 Ecouter la Chronique ici

Journaliste et voyageur, je suis un Européen d'origine française et observateur insatiable de la composition, décomposition et recomposition du continent. Depuis 2011 en Ukraine, je suis en permanence sur les routes, afin de suivre les évolutions et révolutions qui secouent ce pays. L'occasion d'affiner mon regard sur les différences - et ressemblances - qui font cette autre Europe.

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