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La Libre Belgique: Voyage en République Fantoche

Grand Angle co-écrit avec Damien Dubuc, publié dans La Libre Belgique, le 29/10/2013

Coincé entre la Moldavie et l’Ukraine, cet Etat sécessionniste et autoproclamé est le jouet de la Russie. Alors que la Moldavie s’apprête à sceller son rapprochement avec l’Union européenne, la tension monte avec Moscou… Tiraspol est la capitale russophone de la république autoproclamée de Transnistrie.

Un passé qui regarde toujours vers l'avenir.  Photo: Damien Dubuc
Un passé qui regarde toujours vers l’avenir.
Photo: Damien Dubuc

L’été dernier, la récolte s’annonçait prometteuse pour Vera Semionova. Handicapée par un matériel vieillissant, sa coopérative agricole avait enfin trouvé les moyens d’acheter un nouveau tracteur. “Les banques à Chisinau (la capitale de la République de Moldavie, NdlR) avaient donné leur accord à un prêt. Le modèle était choisi, les papiers à deux doigts d’être signés.” Puis Vera a refait ses comptes, et laissé son projet en friche : à quoi bon investir dans une machine plus performante sans être sûre de pouvoir transporter choux et pommes de terre des champs jusqu’aux marchés?

Vera vit à Dorotcaia, une bourgade de 3 700 âmes, au centre-est de la Moldavie. “Nonante et un pour-cent de nos terres sont de l’autre côté de la route”, explique-t-elle avec dépit. La route, c’est la frontière avec la Transnistrie, une langue de terre qui a fait sécession et échappe depuis 22 ans au contrôle des autorités de Chisinau. Il nous faut sans cesse présenter de nouveaux documents et payer des droits d’importation pour vendre nos marchandises dans notre propre pays. Sans parler des amendes pour tout et n’importe quoi.”

Evgueni le tout-puissant

Au moins Vera peut-elle désormais cultiver ses champs. “Entre 2004 et 2006, les soi-disant autorités de Transnistrie ont carrément interdit d’y travailler !”, rappelle Grigore Polichinski, ancien maire de Dorotcaia, actuellement président du canton de Dubasari. Deux saisons blanches pour les fermiers. Depuis, on a le droit de ramener les cultures, mais il faut l’autorisation spéciale d’Evgueni Chevtchouk.”

Depuis décembre 2011, ce dernier règne sur Tiraspol, la capitale de la république autoproclamée baptisée “République moldave de Transnistrie” (PMR). “Ces autorités ne sont reconnues par aucun autre Etat, pas même par la Russie. Mais Chevtchouk a droit de vie et de mort sur ce qui se passe en Transnistrie”, poursuit notre interlocuteur. Y compris pour accorder des contrats d’exploitation agricoles, valides pour un an seulement. Impossible dans ces conditions d’investir pour moderniser les exploitations.

Depuis les violents affrontements de la guerre de 1992, la situation sur la ligne-frontière est paisible. Des postes de contrôle plus ou moins sommaires délimitent les positions de part et d’autre, sous la supervision attentive d’une “force de maintien de la paix”, composée principalement de soldats russes. La plupart des quelque 500 000 citoyens transnistriens possèdent des passeports moldaves, russes ou encore ukrainiens. Et la frontière est traversée chaque jour par de nombreuses personnes qui étudient, travaillent et résident d’un côté ou de l’autre.

Officiellement, la Moldavie ne reconnaît pas la frontière et notre moto est la libre circulation sur notre territoire intérieur”, assure Eugen Karpov, vice-Premier ministre moldave, en charge de la “réintégration”. Celui-ci se révèle néanmoins tout à fait impuissant pour régler les problèmes des agriculteurs de Dorotcaia, et du village frontalier en général.

L’école y fonctionne aussi de manière très particulière. “Le matin, les 400 élèves du bourg viennent ici. L’après-midi, les locaux sont laissés à la disposition de 170 élèves venus de Grigoriopol”, raconte Eleanora Cercavschi, la directrice. L’école en langue roumaine de Grigoriopol a été fermée en 2002. Tiraspol ne veut pas que l’on puisse apprendre le roumain en Transnistrie. Donc nos élèves, dont c’est pourtant la langue maternelle, et leurs professeurs, doivent passer la frontière chaque jour.”

En octobre 2012, la Cour européenne des droits de l’homme de Strasbourg a donné raison à Eleanora Cercavschi et à de nombreux autres plaignants quant à la violation de leurs droits à l’éducation. Ils attendent toujours le dédommagement de plus d’un million d’euros qui leur revient.

Il n’existe plus en Transnistrie que huit écoles où l’enseignement se fait en roumain. Le gouvernement de Chisinau leur fournit des manuels écrits en alphabet latin et paie les loyers exorbitants réclamés par Tiraspol. Pour ce qui est des élèves de Grigoriopol, pas d’autre solution que de financer quatre autobus, qui font l’aller-retour au quotidien depuis près de 12 ans. C’est un long chemin, en hiver la route est dangereuse. Et puis, on rentre tard et on ne peut pas faire quoi que ce soit après l’école”, raconte Vasile, jeune lycéen de 16 ans.

Beaucoup de ses camarades ont baissé les bras : depuis la fermeture de 2002, l’école en exil a perdu plus de 300 élèves. Si Vasile s’accommode de cette routine éreintante, c’est que son avenir est en jeu. Il souhaite devenir chirurgien, mais les diplômes de Transnistrie ne sont que des bouts de papier, sans valeur si ce n’est à Moscou. Chaque passage de la frontière est ainsi devenu une étape cruciale vers l’université. Vu le contexte actuel, lui voit son avenir en Roumanie.

Nouvelles tensions

Mais à l’heure où la Moldavie s’apprête à confirmer son choix d’intégration européenne (voir Epinglé), de nouvelles tensions surgissent. Fin avril, quelques dizaines de séparatistes transnistriens ont installé en catimini quatre nouveaux postes de contrôle à la sortie du village”, raconte Alexandr Nichitenko le Primar (bourgmestre) de Varnita, à quelque 15 kilomètres de Tiraspol. “Nos habitants s’y sont vite opposés, et tout a été réglé quand les forces de sécurité sont arrivées. Nous ne pouvons pas accepter de nouveaux postes-frontières qui compliqueraient encore plus le passage, et entérineraient la séparation.”

En juin, un décret du président Chevchouk a pourtant établi une délimitation stricte de la frontière, qui incluait plusieurs villages sous administration moldave, dont Varnita. “C’est une provocation de plus du régime séparatiste”, explique, l’air las, Alexandr Nichitenko. Tant que l’on ne perd pas le contact avec l’autre côté, ça va encore. Ce que l’on cherche à faire, c’est rendre notre côté le plus attractif possible, pour que les autres soient incités à se réintégrer à la Moldavie. C’est comme ça que le mur de Berlin est tombé.

Aux abords de sa mairie récemment rénovée, un parc bien entretenu et des routes parfaitement goudronnées tentent de donner une impression de fraîcheur. Mais une fois passé le préfabriqué qui fait office de poste-frontière, c’est l’entrée dans la ville de Bender qui impressionne le visiteur, de par la propreté de ses bâtiments et ses monuments imposants.

“Non seulement il n’y a aucune raison pour que les Transnistriens veuillent rejoindre la Moldavie. Mais surtout, de nombreux Moldaves s’installent de ce côté-ci !”, analyse, placide, le journaliste Grigori Volovoi, fervent partisan d’Evgueni Chevtchouk. “Ce n’est pas un secret, on vit mieux de ce côté. Tout, le gaz et le chauffage, les loyers et la nourriture, y est moins cher.”

La raison en est simple : la Russie maintient Tiraspol sous perfusion à grands renforts d’aide dite humanitaire et rajoute 15 dollars supplémentaires aux pensions des retraités. Une somme qui compte quand le salaire moyen ne dépasse pas 200 euros. Surtout, Moscou livre gratuitement du gaz à la Transnistrie et envoie la facture à la Moldavie. Sans cette manne, impossible pour Tiraspol de survivre.

Si Moscou lâche la Transnistrie, cet État fantoche aura moins de deux mois avant de faire faillite , promet Oazu Nantoi, ancien député moldave et directeur de programmes à l’Institut de politique publique de Chisinau.

La méthode forte

Pour assurer la persistance du régime, taxé d’autoritarisme depuis sa fondation, la mainmise des services de sécurité transnistriens, qui portent toujours le sinistre nom de “KGB”, est toujours aussi forte. “Les gens ont peur et il y a moins de contestation qu’avant”, assure Mihai Dîrul, camionneur à la retraite. Plusieurs fois arrêté et battu par la police et le KGB, il a été un des premiers opposants à la sécession de la Transnistrie à partir de son village de Lunga. Sa femme et son fils vivent à Chisinau et il s’y rend régulièrement grâce à son passeport moldave. Mais il vit néanmoins la frontière comme “le mur du ghetto de Varsovie. Je me suis battu pour l’intégrité de la Moldavie. Le pire maintenant, c’est que Chisinau refuse de me verser une retraite, sous prétexte que je vis de ce côté. Ils parlent de réintégration, mais je pense qu’ils nous ont déjà abandonnés”.

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