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RFI: De « l’énergie propre » controversée dans les Carpates ukrainiennes

Reportage diffusé dans l’émission Accents d’Europe, le 10/07/2013

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En 2008, l’Ukraine s’était engagée à soutenir le développement des énergies renouvelables. Les mesures mises en œuvre visaient à développer le solaire et l’éolien dans un pays qui tourne traditionnellement au gaz et au charbon. Mais le succès est mitigé voire pire. Là-haut, dans les montagnes des Carpates, les énergies « propres » ont paradoxalement un impact désastreux sur l’environnement. Reportage à Verkhovina, dans les montagnes ukrainiennes.

Les nombreuses rivières qui dévalent les pentes vertes des montagnes des Carpates sont une des plus grandes richesses de la région. Elles garantissent une verdure foisonnante, et attirent de plus en plus de touristes chaque année Mais selon certains défenseurs de l’environnement, l’eau pourrait arrêter de couler sous peu.

Depuis que le gouvernement ukrainien à décidé de promouvoir les énergies renouvelables, plus de 400 petites centrales hydrauliques, d’une capacité allant de 0,5 à 3 megawatts, ont déjà été construites ou sont en cours d’étude. Anatoliy Pavelko est représentant du Bureau des Investigations Environnementales à Lviv, dans l’ouest du pays. Pour lui, le potentiel hydraulique local est déjà très bien utilisé grâce à un réseau de centrales construites dans les années 1960. Mais l’introduction d’un « tarif vert » par le gouvernement a créé une incitation artificielle et injustifiée pour de nouvelles centrales.

Anatoliy: Dans le contexte ukrainien, ça se traduit par quelque chose de très bizarre. Parce que chez nous , l’énergie propre et renouvelable, ça veut souvent dire énergie sale, en particulier dans le cas des centrales hydrauliques. Ces projets ne sont pas nécessaires, car une part importante de l’électricité déjà produite en Ukraine est exportée. Nous supposons que ces investisseurs ukrainiens veulent utiliser ces centrales uniquement pour profiter du tarif vert, tant qu’il existe. Après, un certain nombre de centrales cesseront leur activité.

Selon ce tarif vert, c’est l’Etat qui rachète l’électricité à un prix environ 3 fois supérieur à l’électricité produite par des énergies fossiles. De nombreux investisseurs ont ainsi prestement entamé la construction de centrales, sans toujours faire preuve de conscience écologique. Certains projets ont viré au désastre, avec des rivières asséchées, des édifices mal construits et donc dangereux, et l’extinction pure et simple de la faune liée au cours d’eau.

Nataliya Shpeg est avocate environnementale à l’association « Environnement, Citoyens, Droit » à Lviv. Elle dénonce une connivence entre investisseurs et autorités locales, et un manque critique d’informations.

Nataliya:

On a le sentiment que les habitants ne peuvent rien faire dans cette situation, contre ces projets. Mais pourtant les rivières sont une partie essentielle de la vie de ces communautés montagnardes et ils devraient pouvoir s’exprimer sur la question. C’est pour ça que nous les soutenons. Par exemple, ces villages dépendent beaucoup des poissons des rivières. A cause des travaux qui sont en cours ou prévus, la circulation est interrompue, la chaîne alimentaire est perturbée, et les poissons ne peuvent plus pondre et déposer leurs œufs dans des endroits appropriés. 

Sans activité industrielle, et avec une tradition de petit élevage familial, ces villages dépendent aussi du tourisme, notamment lié au rafting sur des rapides. Une activité qui serait remise en cause par la construction de barrages. Dans le village de Verkhovina, dans les hauteurs des Carpates, Oksana Susiak est une représentante de la communauté hustul, une communauté traditionnelle locale.

Oksana: Ici, il y a des touristes qui logent chez moi. Il n’y en a pas beaucoup, parce que ce n’est pas commode d’arriver jusqu’ici, les routes sont mauvaises. Donc les investisseurs et les autorités nous disent que pour développer le tourisme, il faut renforcer les installations, refaire les routes, parce que le potentiel touristique est sous-utilisé. Le problème c’est qu’ en construisant ces centrales, ils vont tuer ce qui attire les gens ici ! Et pour mener leurs projets à terme, les centrales ? ils nous disent qu’ils nous verseront des subventions Mais c’est bien connu en Ukraine : On va toucher quelques milliers d’euros, une ou deux fois. Mais ça ne va pas être régulier.

Un des investisseurs est Anton Seniuk, directeur de la société « Hydropower ». Il reconnaît que de nombreux promoteurs ont monté leurs projets pour de mauvaises raisons, et sans prendre les précautions nécessaires. Ce n’est pas son cas, et lui entend construire deux petites centrales dans le village de Horoshyna, en consultant les populations locales. Mais ces dernières sont échaudées, et il rencontre une opposition catégorique.

Anton: Mon projet va dégager un revenu pour une communauté qui n’a jamais réalisé de bénéfices et qui a toujours été dépendante de subventions des autorités régionales. J’ai juste besoin de l’assurance d’un retour sur investissement d’ici 8 à 10 ans. Ce sont des projets de long-terme. Aucun projet dans les énergies vertes ne permet de récupérer de l’argent avant un délai d’au moins 6 ou 7 ans. Et on me honnit parce que je pense au long-terme ? Quand je promets d’installer des éclairages de nuit, de renforcer les berges de la rivière, et de payer des impôts locaux, on me maudit pour ça ? Je pense qu’il y a de la politique dans tout ça.

Si lui dénonce plus une manœuvre politicienne, c’est bien le détournement d’une politique environnementale à des fins spéculatives qui a mené à des dégâts écologiques considérables. Les positions sont maintenant radicalisées, et toute perspective, soit de nouvelles centrales hydrauliques, soit de développement des infrastructures locales, semble bouchée. D’un côté comme de l’autre, le « tarif vert » du gouvernement pourrait bien se solder par une belle occasion manquée, et des conséquences fâcheuses pour l’environnement.

Ecouter le reportage ici

Journaliste et voyageur, je suis un Européen d'origine française et observateur insatiable de la composition, décomposition et recomposition du continent. Depuis 2011 en Ukraine, je suis en permanence sur les routes, afin de suivre les évolutions et révolutions qui secouent ce pays. L'occasion d'affiner mon regard sur les différences - et ressemblances - qui font cette autre Europe.

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