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La Libre Belgique: Belle vie et Petits Tracas d’un Belge en Ukraine

Article publié dans La Libre Belgique, le 12/06/2013

Bernard Wilem a repris un ancien kolkhoze pour produire du fromage.
Ukraine Reportage Envoyé spécial à DmytrovytchiQuand j’ai commencé à vouloir faire du fromage de chèvre en Ukraine, en 2009, je me suis trouvé dans une situation incroyable : les normes techniques qualitatives (Gost) pour le lait de chèvre n’existaient pas ! » Avec un ton plein d’ironie, Bernard Wilem guide le visiteur à travers sa fromagerie, tout en se remémorant les péripéties de son installation dans le pays. « En fait, l’administration avait retranscrit toutes les normes agraires de l’époque soviétique, mais elle avait ‘oublié’ le lait de chèvre. Cela a pris près d’un an pour rétablir la situation. »

A la tête de sa ferme « Les Fromages d’Elise », du nom de sa fille, Bernard Wilem est un pionnier en Ukraine : le premier à produire du fromage de lait de chèvre cru issu de son propre troupeau de quelque 800 chevrettes. Dans le village de Dmytrovytchi, à quelque 50 kilomètres de Lviv, il a repris un ancien kolkhoze, une coopérative agricole soviétique. « Ici, ils ont fait des vaches, des porcs, encore d’autres choses. Un bazar soviétique. Quand on a racheté avec mon épouse ukrainienne, l’état des lieux était lamentable, on a tout refait nous-mêmes. » Originaire des Ardennes belges, où il était entrepreneur dans le bâtiment, il concocte ses propres peintures, enduits et cires. L’atelier de menuiserie déborde d’une activité fébrile alors que la ferme est sur le point de devenir un centre d’agrotourisme.

« Un procès, ça ne sert à rien ici »

« J’ai emménagé en Ukraine en 1999 avec deux autres Belges », raconte Bernard Wilem. « On avait décidé de louer une ferme et d’importer du matériel d’occasion pour le réparer, le louer, le vendre, ou l’utiliser pour nous-mêmes. En quelques mois, on s’est fait dépouiller. Par le service des impôts, la police, le procureur, par tout le monde. Il n’y avait aucun recours, un procès, ça ne sert à rien ici. On a tout perdu. » Ses deux partenaires ne veulent plus entendre parler de l’Ukraine. Lui reste, « par entêtement », et survit de petits boulots pendant de longues années.

« Cette ferme, c’est presque par accident. En 2005, j’ai commencé à travailler pour des sociétés françaises dans le domaine de l’élevage. On contrôle maintenant 80 % du marché du lapin industriel et du canard en Ukraine. » De cette coopération, Bernard Wilem tire les financements nécessaires pour se lancer dans un nouveau projet. « Un jour, un client m’a demandé d’importer des chèvres en Ukraine. Il s’est avéré que c’est impossible. Alors j’ai cherché des chèvres à 200 kilomètres à la ronde. J’avais toujours voulu avoir une ferme à moi, je me suis acheté un troupeau de 130 chèvres. J’ai fait des essais de fromage dans ma cuisine. Et ça a commencé comme ça. »

Si l’Ukraine était un grand pays agricole, « le savoir-faire paysan a disparu, à cause de l’histoire », explique-t-il. « Maintenant beaucoup de choses sont gâchées par des produits chimiques, des pesticides et autres. » A force de croisements et reproductions, il dispose maintenant de sa propre race de chevrettes. Grâce aux 400-500 litres de lait qu’il produit par jour, il obtient environ 50 kilos de fromage « de tradition française ». Son offre s’étend à des rillettes, de la viande, du jus de pomme. Gage ultime de la qualité de ses produits ? « Mes employés mangent le fromage qu’ils fabriquent ! C’est loin d’être le cas dans d’autres exploitations en Ukraine « 

Agro-holdings et oligarques

Lors de notre visite, la plupart des chèvres pâturent à environ cinq kilomètres de là, sur des terres que loue Bernard Wilem. Lors de la dissolution de l’URSS, les paysans des kolkhozes ont chacun reçu des petits lopins de terre de deux hectares en moyenne. L’interdiction de vendre ces propriétés empêche le développement d’une agriculture de taille moyenne, et favorise de grands « agro-holdings », qui disposent de moyens financiers, techniques et politiques pour louer la terre, malgré de lourdes complications administratives.

« Vous voyez ces collines ? C’est occupé par un agro-holding qui, en un mois, a reçu tous les documents nécessaires pour exploiter environ 5 000 hectares. Moi ça fait trois ans que je me débats pour louer 70 hectares de pâturages. » Une réforme du code de la propriété terrienne est à l’étude, mais, selon Bernard Wilem, « les oligarques n’ont pas intérêt à changer le système« . De nombreux investisseurs étrangers, notamment chinois ou arabes, sont attirés par la « chernozem », la terre noire ukrainienne, très fertile. « Les oligarques ne pourraient supporter la concurrence. L’Ukraine, ce n’est pas un pays pour les étrangers. Toutes les lois ont des nuances et des variantes. Et quand quelqu’un cherche à créer des problèmes, le système n’assure aucune protection. »

Bernard Wilem, qui a été plus d’une fois la victime d’escroqueries, explique que toute l’entreprise est au nom de son épouse, citoyenne ukrainienne. « Cela dit, quand on connaît la langue, qu’on comprend les mentalités, qu’on a établi de bons contacts, il y a tout à faire ici. » Les contacts, ce n’est plus un problème. Il raconte comment l’ancien président ukrainien et héros de la Révolution orange, Viktor Iouchtchenko, avait demandé à le rencontrer personnellement et s’est rendu plusieurs fois à sa ferme. La réputation des « Fromages d’Elise » s’étend aujourd’hui à plusieurs régions du pays, comme en Crimée ou à l’est, et Bernard Wilem est sollicité par de nombreuses personnalités en vue.

« Jamais fini »

Une renommée qui constitue la meilleure protection de la ferme, et lui permet de respecter une politique de « corruption zéro ». « C’est plus compliqué, c’est sûr. Je n’ai pas payé. Il suffit de le faire une fois, on entre dans le système, ça se sait et il est impossible d’être tranquille. Je n’ai pas vraiment d’ennemis, mais beaucoup de non-amis, qui cherchent à me bloquer dans mon développement. Mais vous voyez, ça marche quand même. »

Pense-t-il à rentrer en Belgique ? « Qu’est-ce que je pourrais y faire ? Une fois qu’on a vécu ici, c’est impossible de rentrer. C’est un autre monde. » En regardant les petites maisons d’agrotourisme qu’il est en train de faire construire, il se laisse aller, rêveur. « Il y a encore énormément à faire. Et il y aura toujours quelque chose de nouveau, je n’aurai jamais fini. »

Les Fromages d’Elise : http://www.chevrette.com.ua

Journaliste et voyageur, je suis un Européen d'origine française et observateur insatiable de la composition, décomposition et recomposition du continent. Depuis 2011 en Ukraine, je suis en permanence sur les routes, afin de suivre les évolutions et révolutions qui secouent ce pays. L'occasion d'affiner mon regard sur les différences - et ressemblances - qui font cette autre Europe.

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