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RSE: Quelle direction pour la Marche de l’Egalité?

Brève publiée sur le site de Regard sur l’Est, le 27/05/2013
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Marche de la Fierté pour certains, Marche de la Honte pour d’autres. Samedi 25 mai, une petite cinquantaine de participants de la «Marche de l’Egalité» ont défilé sur une distance de quelques centaines de mètres, sur le trottoir d’une allée de la périphérie de Kyiv (кіностудіа імені Довженка – Atelier de cinéma Dovzhenko, sur l’avenue Peremohi), pendant moins d’une heure, protégés par plusieurs centaines de policiers. «Nous avons réussi», se félicite l’un des organisateurs Stas Mischenko, représentant de l’ONG «Gay Alliance–Ukraine». «Nous avons tenu la première Gay Pride de l’histoire d’Ukraine. Nous avons enfin eu l’occasion de faire valoir notre liberté d’expression!».

Une Marche de l’Egalité, sous tension

Quelques échauffourées ont conduit à l’arrestation d’une dizaine de contre-manifestants qui s’étaient rués sur des participants pour leur arracher leurs drapeaux. Aucun blessé n’est à déplorer. La Marche s’est achevée avant que l’essentiel des contre-manifestants n’arrivent sur place. En 2012, une première tentative de Gay Pride s’était soldée par un dispositif policier insuffisant et des combats de rue.

Cette année, la «Marche de l’Egalité» avait aussi été remise en question. Saisi par des députés du Parlement et des conseillers municipaux de Kiev, un tribunal administratif avait interdit, jeudi 23 mai, toute manifestation publique dans le centre de la capitale pendant le weekend, dédié par ailleurs aux «Journées de Kyiv». Une série de concerts, d’animations et d’événements familiaux étaient prévus de longue date. Le chef de l’administration municipale, Oleksandr Popov, avait officiellement condamné la Marche, en la dénonçant comme une «moquerie des citoyens de Kiev». Et de menacer d’ordonner aux forces de police d’empêcher la Parade.

«Les organisateurs avaient travaillé pendant dix mois. Tout était prêt, et les dernières tentatives d’empêcher la Marche allaient clairement à l’encontre du droit de se réunir et de manifester de manière pacifique», commente Tanya Mazur, directrice de la branche ukrainienne de l’ONG «Amnesty International». Les organisateurs ont du déplacer l’emplacement de la Marche et revoir les protocoles de sécurité au dernier moment. Grâce à l’appui de dirigeants occidentaux et de nombreuses autres ONG internationales, tels que «Human Rights Watch» ou «Freedom House», la Marche a pu avoir lieu.

Une délégation officielle de la ville de Munich et quelques représentants du Parlement européen avaient aussi fait le déplacement. «Je suis venu parce que ma ville est jumelée avec Kiev», explique le vice-maire de Munich Josef Monatzeder (die Grüne). Et de s’étonner de ne pas voir le maire de Kyiv.

Pour plus d’informations et de photos, voir Ukrainska Pravda – Euronews Radio LibertyGay.ru
Une Marche pour la famille, avec le sourire

Si la présence de délégations étrangères a sans nul doute poussé les autorités à assurer une protection policière optimale, elle a aussi ajouté à la hargne des opposants de la Marche. «L’homosexualité, c’est une perversion contre la nature venue de l’ouest. Ce n’est pas dans la tradition ukrainienne et ça ne le sera jamais!», dénonce d’une voix stridente Nataliya, une manifestante, le crucifix au poing. Au son de chants religieux et de slogans tels que «l’Ukraine sans homosexualisme – bas les pattes de nos enfants!», «Pour une famille saine!» ou «Stop à la propagande LGBT![Lesbiennes, Gays, Bisexuels et Transsexuels]», plusieurs centaines de contre-manifestants ont afflué vers le lieu de la Marche, une fois son emplacement rendu public. Une colonne «musclée» de partisans du parti nationaliste Svoboda est arrivée sur les lieux après la fin de la Marche et l’évacuation des manifestants.

«Regardez autour de vous, nous sommes plusieurs centaines. Ils ne sont que quelques dizaines, mais ils veulent imposer leur propagande», constate Ruslan Kuharchuk, fondateur du mouvement «L’Amour contre l’Homosexualisme». «L’homosexualisme» est ici entendu comme un mouvement idéologique et de propagande. Une organisation qui s’inscrit dans un réseau associatif et religieux qui prend en charge de nombreux homosexuels désireux de guérir. Lui se défend d’être homophobe: il se considère comme «homo-négativiste». «C’est une maladie, un virus qui menace l’équilibre social et familial en Ukraine. Nous luttons contre ce danger». Et d’organiser, dans l’après-midi, une «Marche pour la Famille» «proactive, dans la bonne humeur» dans le quartier historique du Podil à Kyiv. 2000 personnes ont défilé aux cris de «Papa, Maman, moi–Famille heureuse!». Un contraste saisissant devant les caméras de télévision.

Dans l’après-midi s’est de même déroulé un incident: Les opposants de la Marche, ne sachant à quoi les participants ressemblaient, s’en sont pris à une colonne de cyclistes qui menaient une parade à vélo, dans le cadre des «Journées de Kyiv». L’agression a vite cessé après quelques lancers d’oeufs.

La perception de l’homosexualité comme une maladie à traiter est largement répandue dans les structures sociales, religieuses, médicales et politiques en Ukraine. Yevhen Tsarkov, ancien député communiste à la Verkhovna Rada (Parlement), ne cache pas sa nostalgie de l’URSS, où «l’homosexualité était illégale». Sacré «homophobe de l’année» en 2012, il est l’un des auteurs du projet de loi n°0945 (anciennement 8711), déjà adopté en première lecture, qui vise à interdire la «promotion de l’homosexualité dans l’espace public». «Aujourd’hui, il y a une véritable homo-dictature. Et il nous faut protéger les enfants de ce diktat, car ils peuvent pas décider sciemment de leur orientation sexuelle».

Si la liberté d’expression et d’association est garantie par la Constitution ukrainienne, les droits des minorités sexuelles ne sont pas explicitement défendus. Et un consensus trans-partisan, des communistes aux nationalistes, semble se dégager pour réduire la capacité d’expression de la communauté LGBT. Peu de personnalités politiques ukrainiennes, à l’exception du boxeur Vitali Klitschko, en prennent ouvertement la défense.

Le 14 mai, les députés ont reporté sine die le vote du texte n°2342, qui prévoyait la punition de d’actes de discriminations, notamment à l’encontre de minorités sexuelles. Un texte pourtant promis à l’Union européenne par le gouvernement ukrainien, comme un signe d’allégeance aux valeurs communautaires. Kiev a jusqu’à novembre pour implémenter des réformes nécessaires à la signature d’un Accord d’Association avec l’UE. «L’intégration européenne est le chemin à suivre pour l’Ukraine», affirme Oleh Pankevitch, député du parti nationaliste «Svoboda». «Mais tout ce qui se fait en Europe n’est pas bon à prendre».

Congratulations et divisions

«Le contexte est tendu, on peut dire que la condition de la communauté LGBT se dégrade de jour en jour. La tenue de la Gay Pride est une première victoire dans une bataille de longue haleine. Même si l’événement était relativement modeste, c’est un instrument de plaidoyer», analyse Olena Semenova, du comité organisateur de la Marche. «Nous pouvons arriver à changer les choses».

La communauté LGBT et ses sympathisants sont néanmoins divisés sur les prochaines étapes. Hormis des activistes qui ne croient pas que la Gay Pride soit le moyen le plus approprié de toucher le grand public ukrainien, le comité organisateur est aussi critiqué pour certains «couacs» de logistique et de communication. De nombreux participants, enregistrés pour prendre part à la Gay Pride, n’ont pas été informés en temps et en heure du début de la Marche. Sur la page Facebook de la Gay Pride, l’utilisatrice Tetiana Pechonchyk, par ailleurs membre du «Centre pour le Droit des Personnes» dénonce une «Marche de la Honte» à cause de son organisation. L’inscription se faisait ainsi en ligne par «un formulaire honteux, où il fallait renseigner son orientation sexuelle!» Et de regretter que les organisateurs ne conduisent la communauté LGBT dans un «ghetto».

Journaliste et voyageur, je suis un Européen d'origine française et observateur insatiable de la composition, décomposition et recomposition du continent. Depuis 2011 en Ukraine, je suis en permanence sur les routes, afin de suivre les évolutions et révolutions qui secouent ce pays. L'occasion d'affiner mon regard sur les différences - et ressemblances - qui font cette autre Europe.

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