Politique Société Ukraine

RFI: Une Eglise bien ukrainienne

Reportage dans l’émission Accents d’Europe, diffusé le 15/05/2013

En France, la Pâques catholique est déjà bien loin. Mais pour les pratiquants du rite chrétien orthodoxe, c’était la semaine dernière. Une fête qui prend une dimension toute particulière à Lviv, dans l’ouest de l’Ukraine. La religion majoritaire, c’est l’Eglise gréco-catholique, une confession de rite orthodoxe, mais qui est rattachée au Vatican. Héritage de l’histoire, cette Eglise est un pilier de l’identité de la région de Galicie, de même que sur une certaine vision des Ukrainiens en tant que nation.

Dominican-Church-in-Lviv

Le weekend de Pâques, les rues de Lviv étaient parcourues de dizaines de familles arborant des chemises brodées et des paniers à la main remplis de viande, d’oeufs, ou encore de pain. Direction l’église, pour y recevoir la bénédiction des prêtres gréco-catholiques de la ville. Cette année encore, les Galiciens, les Ukrainiens de l’ouest, ont prouvé en masse leur attachement à des célébrations qui s’étalent sur plusieurs jours. Ici, personne ne semble noter un quelconque désenchantement religieux, comme c’est le cas ailleurs en Europe. L’Eglise gréco-catholique, établie au 16ème siècle par les souverains polonais comme moyen de s’assurer la loyauté des populations locales, reste une institution incontournable en Ukraine de l’ouest. Roman Terechovskiy est un des prêtres de l’Eglise à Lviv :

Roman: Le nom complet de l’Eglise, c’est l’Eglise catholique des Ukrainiens. Nous appartenons à la tradition byzantine, nous avons nos propres règles, qui respectent notre mentalité, nos principes religieux, notre culture, notre histoire. C’est une structure qui préserve les traditions de ces communautés anciennes, qui se sont développées pour correspondre au maximum aux populations locales.

Les populations locales sont en effet bien particulières. Dans une Ukraine divisée entre de forts particularismes régionaux et linguistiques, la Galicie a longtemps été dominée par les Polonais et les Autrichiens, isolée du reste du territoire national. Les habitants en ont retenu des traditions, un dialecte et des structures sociales bien distinctes. Et les coutumes liées à l’Eglise gréco-catholique en sont une partie importante.

 Nastya est une jeune entrepreneure à Lviv. Même si elle se déclare non-pratiquante, elle affirme un fort attachement à l’Eglise et aux célébrations qui y sont liées.

Nastya: Vous savez, l’Eglise gréco-catholique en Galicie, ce n’est pas qu’une question de foi, c’est aussi très important dans la vie et les pratiques sociales dans la région. Ici, qu’ils soient soit chrétiens pratiquants ou pas, la plupart des gens prennent part aux principales célébrations religieuses. Les familles vont à l’Eglise pour y faire bénir des petits paniers de nourriture le samedi de Pâques, ou encore elles font baptiser les nouveaux-nés à l’église. Ici tout cet ensemble de traditions a un rôle très important pour structurer la société.

Dès la fin du 18ème siècle, les gréco-catholiques ont entrepris de consolider ces spécificités régionales. Et au même moment, la Galicie devenait le chantre de l’idée nationale ukrainienne, qui devait déboucher par la suite sur la revendication d’un Etat-nation ukrainien. Les autorités religieuses gréco-catholiques ont donc été très actives dans l’émergence d’un mouvement politique ukrainien. Et à ce titre, elles ont été persécutées par les autorités tsaristes, et l’Eglise a été interdite pendant l’époque soviétique. Ihor Markov est politologue, directeur du laboratoire de recherches sociales à Lviv.

Ihor: Dès le début du 20ème siècle, l’Eglise gréco-catholique a reçu le rôle d’arbitre moral entre les forces politiques en Galicie et dans le mouvement national ukrainien. Depuis, elle ne s’implique plus dans le processus politique en tant qu’acteur.

La vie politique ukrainienne actuelle est dominée par les succès du parti d’extrême-droite Svoboda, dont la plupart des dirigeants sont originaires de Galicie. La tentation est ainsi grande d’associer l’Eglise gréco-catholique à un discours politique sur une certaine vision de l’Ukraine, que ne partagent pas toutes les régions du pays. Le chef de l’Eglise, le patriarche Sviatoslav Shevchuk s’y refuse officiellement. Mais selon Ihor Markov, les Gréco-Catholiques diffusent un message très occidental, du fait même de leurs structures.

Ihor: Beaucoup de gens voient que dans cette Eglise, il y a un service et une culture européenne. D’une certaine manière, l’Eglise, ses prêtres et ses évêques gréco-catholiques représentent le paysage culturel européen.

Une idée confirmée par Sophia Opatska, directrice de l’école de commerce au sein de l’université catholique d’Ukraine. Ici aussi, l’Eglise n’est pas qu’une question de foi. L’institution privée, traditionnellement dédiée à former l’élite nationale d’Ukraine, s’efforce de combiner éthique catholique et éducation pratique, notamment en termes d’économie et de business.

Sophia: L’université catholique d’Ukraine est un modèle d’éducation en Ukraine. Tout le monde sait que l’environnement éducatif est corrompu et vieillot, dépassé. Il n’y a pas de corruption dans cette université, et on se préoccupe de la qualité de l’enseignement. Je crois que cette université à un rôle très important dans la préservation de l’identité nationale, encore aujourd’hui. L’Ukraine s’efforce encore de trouver sa place, non seulement en Europe mais aussi dans le monde. Et il est crucial de former des gens qui deviendraient des autorités morales, qui auraient un ancrage dans le passé et qui regarderaient vers le futur.

La Pâques est passée cette année à Lviv. Mais on entend encore les habitants se saluer dans les rues avec des expressions religieuses. Ici, la religion est totalement intégrée aux pratiques sociales. Un mélange unique, qui semble conforter les Galiciens dans leur identité d’Ukrainiens, et d’Européens.

Ecouter le reportage ici

Journaliste et voyageur, je suis un Européen d'origine française et observateur insatiable de la composition, décomposition et recomposition du continent. Depuis 2011 en Ukraine, je suis en permanence sur les routes, afin de suivre les évolutions et révolutions qui secouent ce pays. L'occasion d'affiner mon regard sur les différences - et ressemblances - qui font cette autre Europe.

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