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RFI: Interrogations sur le Gaz de Schiste en Ukraine

Reportage diffusé dans l’émission Accents d’Europe, le 20/03/2013

On connaît l’Ukraine pour sa dépendance au gaz russe ? Et bien pour tenter de s’en débarrasser, elle se lance dans le gaz de schiste. Avec des ressources estimées à 1,2 trillion de mètres cube, le pays pourrait abriter la 3ème plus importante réserve d’Europe, après la France et la Norvège. Alors que la France a déclaré un mémorandum sur le gaz de schiste et que beaucoup de pays européens sont réticents à aller plus loin, le gouvernement ukrainien a l’air très déterminé. Mais cela ne va pas sans controverse…

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Le gaz russe coûte très cher à l’Ukraine. En vertu d’un contrat signé en 2009, la facture que le pays doit honorer au géant Gazprom est bien plus lourde que celle de l’Allemagne. Le fardeau est conséquent pour le budget national.

Mais pas question cette fois pour le  gouvernement de s’engager dans un nouveau bras de fer, Kiev préfère diversifier, petit à petit, son approvisionnement énergétique. Lors d’une conférence de presse récente, le président Viktor Ianoukovitch dressait le bilan son action dans ce domaine.

Ianoukovitch: L’année dernière nous avons investi jusqu’à 1 milliard d’euros dans la production d’hydrocarbures dans notre pays. Nous commençons donc déjà à réduire notre dépendance gazière. Nous avons pu négocier sans conflits avec nos partenaires, sans tensions inutiles. C’est un problème très compliqué dont nous avons hérité, nous savons bien que nos prédécesseurs nous ont laissé un contrat qui induit un prix du gaz léonin pour l’Ukraine. Nous avons réussi à stabiliser les prix du gaz pour les ménages, parce que nous savons que les Ukrainiens ne peuvent plus supporter d’ augmentation. Et dans cette perspective, nous avons conclu un accord avec la société Shell et d’autres partenaires étrangers pour le partage de l’exploitation de nos réserves de gaz non conventionnel.

Cet accord date du 24 janvier. C’est un contrat majeur qui définit le partage de l’exploitation de gaz de schiste à partir du gisement géant de Yuzovska, dans l’est du pays, et qui pourrait se traduire par un investissement d’au moins 10 milliards de dollars. En clair, le plus gros investissement étranger en Ukraine. L’enjeu est de taille, car si les estimations se révèlent fondées, l’Ukraine pourrait produire jusqu’à 20 milliards de mètres cube de gaz de schiste par an à l’horizon 2025, ce qui pourrait assurer la moitié de la consommation nationale de gaz.

Mais l’initiative ne fait pas l’unanimité. Diverses manifestations ont été organisées ces dernières semaines contre les plans du gouvernement. Dans l’ouest du pays, la compagnie américaine Chevron a obtenu les droits d’exploitation sur un autre gisement géant. Mais le début de l’exploration est bloqué par une forte résistance des autorités locales. Ivan Nadein est le président du comité pour l’indépendance énergétique de l’Ukraine. Il est convaincu que l’opposition au gaz de schiste est le résultat d’une manipulation russe.

Ivan: Oui, Chevron a des problèmes, mais ce sont des problèmes politiques. C’est Gazprom qui est très impliqué en Ukraine. De nombreuses associations écologiques, des manifestants protestent contre ce projet Mais beaucoup d’ONG sont  sponsorisées par Gazprom, du coup elles créent des difficultés politiques pour bloquer ce projet. Nous nous pensons que ce projet est bien plus cohérent que d’autres concernant. Renoncer à ces explorations, contenterait uniquement Gazprom et la Russie. Mais sûrement pas les Ukrainiens.

Ivan Nadein affirme qu’il a des preuves de l’implication de Gazprom dans la campagne d’opposition au gaz de schiste. Il sous-entend même que le géant russe soutiendrait le parti nationaliste ukrainien Svoboda, qui est très engagé à la fois contre le gaz non-conventionnel et contre la Russie. Mais la plupart des experts reconnaissent qu’à ce jour, les raisons du positionnement de Svoboda ne sont pas toutes claires.

Ce qui est certain, c’est que les interrogations restent nombreuses quant à la faisabilité de l’exploitation et  son impact écologique. Nikolai Vilinko dirige un syndicat de mineurs indépendant dans l’est du pays, le Donbass, une région qui exploite traditionnellement le charbon, et qui devrait se retrouver au cœur des explorations de Shell. Pour lui, mines et gisement de gaz de schiste ne font pas bon ménage…

Nikolai:

Qu’est-ce qui va se passer dans les mines? Ils disent qu’ils veulent creuser à 3 km de profondeur pour extraire 1 trillion de mètre cube. Mais juste en dessous de nous, il y a 30 millions de mètres cube de méthane !! Alors… que va-t-il se passer quand ils vont creuser? Je ne veux pas être alarmiste mais jusqu’à présent, les mines tiennent le coup. Après, c’est sûr qu’il y aura des complications, des galeries à des kilomètres de profondeur qui vont s’écrouler ou exploser. On risque la catastrophe.

Le gouvernement et Shell ont promis de conduire de sérieuses études préalables afin de minimiser les risques. Mais d’ores et déjà se pose la question de la transparence de l’accord. L’entourage du président Ianoukovitch, appelé la « famille » ici, est connu pour contrôler des pans entiers de  l’économie du pays. Or une mystérieuse petite compagnie ukrainienne s’est associée à Shell dans la signature de l’accord. Et on ne sait pas exactement qui est derrière… Cevhil Musaeva est journaliste au magazine économique Forbes Ukraine.

Cevhil: Nombreux sont ceux qui  prétendent que cette compagnie représente les intérêts de la famille. Mais nous n’avons aucune preuve qu’elle appartienne à Viktor Ianoukovitch. Officiellement,  trois géologues possèdent la société. Ils nous ont affirmé qu’ils veulent investir, qu’ils sont de taille à travailler avec Shell. Mais on peut se demander comment une telle société de si petite taille  puisse remporter un tel appel d’offre.

A travers l’exploitation du gaz de schiste et d’autres projets, l’Ukraine a une opportunité historique de diversifier ses approvisionnements énergétiques et d’échapper à la tutelle russe, qui a empoisonné les 22 années de son indépendance. Mais la route est loin d’être aisée, et le projet pourrait bien se perdre dans les profondeurs des manipulations politiques propres au pays.

Journaliste et voyageur, je suis un Européen d'origine française et observateur insatiable de la composition, décomposition et recomposition du continent. Depuis 2011 en Ukraine, je suis en permanence sur les routes, afin de suivre les évolutions et révolutions qui secouent ce pays. L'occasion d'affiner mon regard sur les différences - et ressemblances - qui font cette autre Europe.

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