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RFI: Svoboda et son histoire d’Ukraine

Reportage diffusé dans Accents d’Europe, le 27/02/2013

Lancement : Aux élections législatives d’octobre 2012, la surprise était venue du parti nationaliste Svoboda, qui est entré au Parlement avec 10% des voix. Le parti est affilié au Front national français et certains de ses représentants se sont fait connaître pour des déclarations controversées aux forts relents d’antisémitisme et de xénophobie. Mais le vrai fond de commerce de Svoboda, c’est la monopolisation du discours sur la nation. Et ça passe beaucoup par une réinterprétation de l’histoire, avec comme première cible, les écoles et les manuels scolaires.

Svoboda

Dans les couloirs de la Verkhovna Rada, le Parlement d’Ukraine, on entend beaucoup plus parler l’ukrainien qu’avant. 37 députés du parti nationaliste Svoboda y ont pris leurs quartiers et font beaucoup de bruit. Pour la plupart originaires de la région occidentale de Galicie, leur programme est d’ukrainiser un pays qui est fondamentalement divisé entre son ouest ukrainophone et tourné vers l’Europe, et son Est plus russophone et russophile. La construction d’une vision nationale et commune de l’histoire ukrainienne est au cœur de leur combat. Oleh Pankevich est un de ces 37 nouveaux députés, il explique pourquoi son parti a appelé récemment au boycott des nouveaux manuels d’histoire proposés par le ministère de l’éducation.

Oleh: Aujourd’hui nous avons un problème essentiel parce que ceux qui sont au pouvoir ne veulent pas que les Ukrainiens puissent analyser leur propre histoire. L’Ukraine a longtemps été occupée par des puissances étrangères qui ont dénigré notre culture et nos traditions. Et ça continue aujourd’hui. Le régime actuel est un appendice post-colonial qui entretient un climat d’ukrainophobie et empêche les citoyens de ce pays d’en être fiers. Je vis ce problème de manière très concrète avec mon fils qui est en 6ème maintenant. Il y a des périodes très importantes de notre histoire qui ne figurent même pas dans son manuel d’histoire !

Par exemple, il considère que le traumatisme de l’Holodomor ; la grande famine orchestrée par Staline dans les années 1930, ou bien la révolution orange, sont sous-documentés, au profit d’une historiographie plutôt clémente avec l’héritage des époques tsaristes et soviétiques.

Un autre député de Svoboda, Ihor Myroshnitchenko, s’est aussi attaqué au passé communiste de manière provocante, en déboulonnant, il y a dix jours, une statue de Lénine dans l’est du pays.

Svoboda est aujourd’hui la seule force politique à utiliser le discours sur la nation, là où les autres partis d’opposition parlent plus d’économie, d’intégration européenne ou de démocratisation. Mais l’approche des nationalistes dérange.

Comme tout parti radical, Svoboda vise à imposer sa vision plutôt qu’à encourager un dialogue entre les différentes parties du pays. Andreas Umland est professeur de sciences politiques à l’université Mohyla à Kiev.

Andreas: Une moitié du pays a une vision nationale, voire nationaliste de l’histoire ukrainienne . Et l’autre moitié voit les choses différemment. Pour Svoboda, il est intéressant de polariser les positions. Mais je pense que c’est un de leurs plus gros points faibles. Dans un certain sens ils sont anti-nationaux, parce qu’ils détruisent la nation politique avec cette polarisation.

Ce qui crée tout particulièrement la controverse, c’est la valorisation par Svoboda du rôle des résistants ukrainiens pendant la seconde guerre mondiale. A l’ouest de l’Ukraine, ils sont vus comme des héros contre l’occupation soviétique, un peu à l’image de l’IRA en Irlande. Mais à l’est, ils sont perçus comme des terroristes sanglants et comme des collaborateurs des Nazis.

Face à cette monopolisation du discours historique politique, la société civile se trouve désarmée et seules quelques ONG tentent d’établir un dialogue constructif. Oksana Levkova est la directrice de l’association «Ne Bud Baiduzhim ! » ; ne soyez pas indifférents ! En ukrainien. Elle aussi tente de construire un espace public ukrainien qui fait cruellement défaut au pays. Mais elle veut le faire d’une autre manière.

Oksana : Je respecte Svoboda. Mais c’est un parti politique, et vous savez que le but de toute organisation politique est la lutte pour le pouvoir. Les ONGs luttent pour l’intérêt de la communauté. Et en plus, j’ai vu Iryna Faryon, une des deux leaders de Svoboda à la TV. D’après ce que j’ai vu, elle ne comprend pas les préoccupations de la jeunesse et des gens à l’est et au sud du pays. Nous devons nous unir, mais à partir d’une histoire commune, pas à partir de l’histoire de l’ouest du pays uniquement.

Son outil, c’est la littérature. Elle vient de lancer la campagne « SEX », un acronyme accrocheur de «Mot moderne extravagant et créatif » en ukrainien. Le but, c’est de montrer que les écrivains ukrainophones arrivent à faire preuve d’autant d’originalité et de modernité que leurs confrères étrangers, en particulier russophones.

Oksana: c’est la seule manière de parler de ce stéréotype d’une littérature ukrainienne qui serait dépressive. L’Ukraine est un pays post-colonial et les programmes scolaires de littérature ukrainienne ont été définis il y a de nombreuses années par l’administration soviétique et les administrations post-soviétiques, et la situation perdure maintenant. Il n’y a pas de textes intéressants, tant dans les œuvres de fiction que les documentaires. On ne trouve pas de textes qui parlent de sexe, de drogues, de rock&roll. Ca ne parle pas de la vie que les jeunes vivent.

La campagne va se dérouler à Kiev ainsi que dans plusieurs grandes villes de l’est et du sud du pays. Les moyens sont limités, et le travail de l’ONG fait moins de bruit que Svoboda. Mais en substance, la conversation qui s’ensuit pourrait avoir bien plus d’écho pour le futur de l’Ukraine.

 Ecouter le reportage ici

 

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