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RSE: Coup de froid sur la grande vitesse en Ukraine

Brève publiée sur le site de Regard sur l’Est, le 24/12/2012

Des retards à répétition, des trains modernes remplacés par de vieilles locomotives ou encore des pannes de chauffage par des températures glaciales: la voie de la modernisation en Ukraine a pris un visage hivernal bien particulier. Selon le site Internet d’information Focus.ua, les huit trains à grande vitesse de la firme Hyundai-Rotem ont souffert de pas moins de 20 pannes entre le 6 et le 20 décembre. Alors que l’Ukraine connaît des températures descendant jusqu’à -15°, il s’avère que les trains résistent moins bien que prévu à l’hiver.

Hyundai
Photomontage tiré du site de The Kyiv Post, montrant des hommes repris du tableau du Russe Illya Repin « Les bateliers de la Volga » (1873).  Le titre: « Ukraine-Europe Express ». Sur le train, un drapeau du Parti des Régions au pouvoir.

Le ministère des infrastructures d’Ukraine et les représentants de Hyundai-Rotem n’en finissent plus de présenter leurs excuses et de promettre l’application d’un plan d’adaptation des trains au climat. Un plan dont les mesures demeurent vagues. La compagnie nationale, Ukrzaliznytsya, reste, elle, étonnement silencieuse. Mais les commentaires acerbes de passagers, postés sur la page Facebook de la compagnie parlent d’eux-mêmes. «Combien de temps encore peuvent-ils se moquer des gens avec ces trains?» «Aujourd’hui, pour le voyage entre Kiev et Kharkiv, nous avons eu droit à un train en très mauvais état [à la place du Hyundai]», fulminait l’usager Andriy Zarudniy le 14 décembre. «Il n’y avait même pas de quoi manger ou de quoi se faire un thé! C’est à se demander ce pourquoi les passagers ont payé?». Et un autre de conclure: «Cessez de vous tourner en ridicule, supprimez ces trains jusqu’au printemps!»

Les arrêts en rase campagne peuvent s’éterniser pendant plusieurs heures. Ils s’accompagnent souvent de coupures de chauffage, laissant les usagers impuissants face à un froid glacial. Une passagère, bloquée dans un train arrêté entre Kiev et Donetsk, se félicitait ainsi sur sa page Facebook, avec ironie, d’avoir acheté un billet de seconde classe: «Il ne fait que -5° ici. Dans les wagons de première classe, il y a moins de gens, et il fait -10°».

En écho de ces commentaires, des vidéos et photos postées sur Internet viennent renforcer les critiques. Une vidéo montrant un Hyundai argenté, poussé par une ancienne locomotive délavée, fait le tour des réseaux sociaux (voir la vidéo ici). Dans une autre vidéo, un groupe de jeunes passagers danse au son de la chanson « Gangnam Style », précisément d’origine coréenne. Les paroles ont été adaptées en russe pour mettre en lumière les conditions de voyage: « Nous venons de démarrer et allons nous arrêter bientôt », « il y a un problème avec l’électronique ici » ou encore « il fait vraiment très froid ici! » (voir la vidéo ici).

Aux côtés de stades rutilants et de terminaux d’aéroports étincelants, les trains Hyundai comptaient parmi les symboles des bénéfices que l’Ukraine devait retirer de l’Euro de football en juin 2012. Dix trains avaient été achetés pour le championnat, afin d’entamer une modernisation du réseau ferroviaire ukrainien. Huit avaient été importés au printemps. Conçus pour des vitesses allant jusqu’à 160 km/h, ils ont sensiblement réduit le temps de transport entre les principales villes du pays, à savoir la capitale Kiev, Kharkiv, Donetsk et Lviv. A l’automne, la ville de Dnipropetrovsk a été rajoutée à la liste des villes desservies. Deux trains sont encore en attente d’importation et devraient assurer la liaison entre Kiev et Odessa. Coût de l’opération: environ 23 millions d’euros par train. Pour le ministre des infrastructures de l’époque, Boris Kolesnikof, qui avait poussé personnellement pour cet achat prestigieux, l’histoire était en marche. Un progrès déjà remis en question, quelques mois à peine après la fin du championnat.

Les Hyundai n’en sont pas à leurs premières critiques. Beaucoup ont dénoncé la mauvaise adaptation du réseau ferroviaire à ces trains grande vitesse, que ce soit au niveau de la qualité des rails ou de la signalisation. Par les fenêtres, les voyageurs peuvent parfois apercevoir des agents assurant la signalisation, habillés d’un gilet fluo et brandissant des panneaux. Retards et pannes s’étaient produits dès leur entrée en service. Les prix des billets ont aussi surpris des usagers habitués à des places généralement très abordables. Un trajet de nuit Kiev-Lviv, dans un ancien train hérité de l’époque soviétique, dure environ 8 heures. Il coûte entre 9 et 30 euros, en fonction de la catégorie de confort sélectionnée. La place se compose d’un lit, de draps propres, d’une serviette de toilette, d’un accès à de l’eau chaude et à du thé et café pour environ 20 centimes d’euros. En Hyundai, le voyage se fait de jour et dure 4h55. Le billet est une place assise. Un wagon restaurant offre des rafraîchissements et petits en-cas. Le thé est vendu à environ 1,5 euros. Le prix minimum d’un billet est de 28 euros. Dans un pays où le salaire mensuel moyen s’élève à 250 euros, la différence est frappante.

«La première fois que j’ai pris un Hyundai, c’était pour aller à Donetsk», raconte Nataliya, une jeune journaliste. «Franchement, c’est agréable de voyager aussi rapidement. Mais je ne pense pas que ça le vaille. C’est quand même relativement long, être assis pendant 6 heures devient un peu inconfortable à la longue. Et en plus, qu’on le veuille ou non, des écrans de télévision nous montre des films stupides, entrecoupées de publicités et films de propagande du gouvernement, comme des discours du ministre Kolesnikof!».

Début 2012, le gouvernement avait annoncé son intention d’acheter de nouveaux trains à la firme Hyundai-Rotem afin de commencer le renouvellement de la flotte de quelques 600 trains en service en Ukraine. Mais il semble aujourd’hui que, hormis les deux trains supplémentaires qui doivent encore être acheminés vers le pays, l’expérience s’arrêtera là. On parle d’une compagnie ukrainienne, «Kryukiv Rail Car», qui pourrait livrer sous peu des trains capables d’opérer à 220 km/h, pour seulement deux tiers du prix d’un Hyundai. Eux seraient peut-être plus résistants aux conditions hivernales du pays. A condition que le réseau s’adapte, lui aussi.

Journaliste et voyageur, je suis un Européen d'origine française et observateur insatiable de la composition, décomposition et recomposition du continent. Depuis 2011 en Ukraine, je suis en permanence sur les routes, afin de suivre les évolutions et révolutions qui secouent ce pays. L'occasion d'affiner mon regard sur les différences - et ressemblances - qui font cette autre Europe.

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