Société Ukraine

RFI: Traitements de Substitution & Sida

Reportage diffusé dans Accents d’Europe, le 30/11/2012 à l’occasion de la journée mondiale contre le Sida

Le dernier rapport de l’Onusida est encourageant. Le nombre de personnes infectées par le virus dans le monde continue de baisser, tout comme le nombre de décès provoqué par le Sida. Mais, dans certains pays d’Europe, les programmes de lutte sont insuffisants… Exemple en Ukraine où, chaque année, 20 000 personnes de plus sont contaminées. En tout, 400.000 Ukrainiens seraient infectés. Les causes sont multiples : manque de prévention, mauvaise allocation des fonds, mais aussi corruption.
Ainsi, un programme qui permet de faire baisser le partage des seringues parmi les toxicomanes, source de contamination, est très peu développé en Ukraine.

 

Perdu dans un parc boisé des faubourgs de Kiev, la clinique d’Otdhya semble fonctionner comme un centre hospitalier tout ce qu’il y a de plus normal. Ses patients sont néanmoins un peu particuliers, puisque la clinique abrite un centre de thérapies de substitution, il n’y en a que deux dans la capitale ukrainienne. Le programme doit d’abord aider les consommateurs de drogue à passer progressivement des stupéfiants à une drogue médicale, ici de la méthadone. L’autre objectif est d’endiguer la propagation du Sida, qui se fait souvent par échange de seringues contaminées. En Ukraine, l’initiative est nouvelle. On s’est longtemps désintéressé du problème et de son impact sur l’épidémie. En 2005, il existait seulement 6 centres de traitement à travers toute l’Ukraine. En 2012, on compte 137 centres, qui prennent en charge à peu près 6.500 patients. Si on considère qu’il y a 300.000 usagers de drogue en Ukraine, c’est peu. Mikhail est un assistant social à la clinique, il déplore que les autorités ne prennent encore pas la mesure de la situation…

Mikhail: Moi je suis un travailleur social, je suis là pour accueillir les gens qui en ont besoin, les écouter, les assister. Je suis ici depuis dix ans, je connais tout le monde. Mais mon organisation est une ONG, on ne représente pas le gouvernement. On a essayé de coopérer avec les autorités, mais ils ne nous ont jamais aidé. Et je dois dire que les autorités, les forces de l’ordre, c’est juste une couverture pour les plus gros trafiquants de drogue du pays!

 

Le plus gros problème des centres de traitement, ce sont les autorités ukrainiennes, qui voient d’un mauvais œil toute assistance aux consommateurs de drogue. D’une part, elles privilégient des moyens plus répressifs. Mais aussi, certains agents de police sont impliqués dans des trafics de drogue, et ils considèrent les centres de traitement, qui visent à réduire la consommation de drogue, comme des concurrents. Les centres de traitement sont ainsi exposés à des risques de cambriolages, mais aussi à des descentes de police fréquentes. Des problèmes qui existent à la clinique d’Otdyha. Mais la docteure Svetlana Yevgyenya s’y considère privilégiée.

 

Svetlana: Ici, nous avons notre propre système de surveillance vidéo. Donc chez nous ça va, nous n’avons pas de problème de sécurité. Mais dans d’autres centres de traitement, nous savons que le personnel médical a du mal à faire son travail. Les gens du quartier savent que l’on travaille avec des narcotiques, des psychotropes. Alors il y a des vols. Mais la police n’aide pas non plus. Certaines patrouilles surveillent les centres, arrêtent parfois des patients. Des fois, même les chauffeurs de nos ambulances mobiles se font arrêter, alors qu’ils ont le permis et les autorisations nécessaires.

 

Au printemps dernier, le cas du docteur Podolyan à Odessa a défrayé la chronique : il était en charge de fournir des traitements de substitution à des séropositifs : il a été emprisonné pendant 3 mois pour suspicion de trafic de drogue. Son procès continue aujourd’hui ; un procès qui est vu comme un moyen de faire pression sur les docteurs. Kostiantin Pertsovskiy est chargé de communication à Alliance-Ukraine, le plus gros bénéficiaire de l’aide du Fonds mondial de lutte contre le Sida, et le principal donateur à la clinique d’Otdyha. Il se sent seul contre les autorités ukrainiennes.

 

Kostantyn: Nous avons des preuves évidentes que ça vient du sommet, de l’administration présidentielle ou encore de l’ancien ministre de l’intérieur, Antony Mogylov. Sa position, c’est que tous les porteurs du VIH sont des criminels, et il faut les traiter comme des criminels. Ils ont commencé à récolter des données sur toutes les personnes infectées par le Sida. La police a fait des descentes dans des centres de traitement et a demandé aux docteurs de dresser des listes d’usagers de drogues qui sont porteurs du VIH. A une conférence de presse de Mogylov, je lui ai demandé pourquoi il faisait ça: sa réponse, c’est que ces gens sont dangereux, ils sont un danger potentiel pour la société, alors il faut des renseignements. Mais selon la loi ukrainienne, ça relève du secret médical. Si un docteur révèle ce genre d’information, il commet un crime. Mais évidemment, il a peur de la police, alors il donne ces informations.

 

Si on ajoute à ça la persistance de discriminations envers les séropositifs et le faible nombre de patients qui sont traités, la contamination par seringue reste très élevée en Ukraine. Et pourtant, les moyens sont là : depuis 2004, l’Ukraine a reçu plus de 300 millions de dollars du Fonds mondial. Mais la situation ne s’améliore pas, et le personnel médical en Ukraine ne s’implique pas sincèrement dans le programme de thérapies de substitution. Oleksandr Lebega est en charge du programme à Alliance-Ukraine.

 

Oleksandr: Ils n’arrêtent pas de se plaindre qu’ils n’ont pas assez. Au début, ils nous ont dit qu’ils n’avaient pas assez d’espace. On a rénové et agrandi les locaux. Puis nous avons construit une extension du bâtiment. Et ensuite ils nous ont dit qu’ils avaient besoin d’un système de vidéo-surveillance, parce qu’ils avaient peur que la police ne vienne à l’improviste. Alors on leur a installé un système de vidéo-surveillance. Et maintenant, ils se plaignent qu’ils n’ont pas suffisamment de personnel médical. Ils ne veulent juste pas prendre plus de patients en charge. C’est une surcharge de travail, ils n’ont que leur salaire de fonctionnaire, et ils ne sont pas plus payés s’ils travaillent plus.

 

Avec près de 1% de la population ukrainienne porteuse du virus, elle est une des sociétés au monde les plus menacées par le Sida. Un danger qui nécessiterait une refonte complète de la manière de penser l’épidémie.

Ecouter le reportage ici

Journaliste et voyageur, je suis un Européen d'origine française et observateur insatiable de la composition, décomposition et recomposition du continent. Depuis 2011 en Ukraine, je suis en permanence sur les routes, afin de suivre les évolutions et révolutions qui secouent ce pays. L'occasion d'affiner mon regard sur les différences - et ressemblances - qui font cette autre Europe.

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