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Médiocrité. Clichés. Coup de gueule

Ci-dessous est un billet d’humeur reflétant une prise de position personnelle et n’engageant en rien ni mes activités de journaliste, ni mes rédactions.

Un coup de gueule. Contre moi-même en premier lieu, pour m’être laissé entraîner à regarder un film minable. Mais, l’automne s’installant insidieusement, les problèmes informatiques s’aggravant, il fallait choisir un film dans cette longue liste tout à fait aléatoire. Donc un coup de gueule, surtout contre ce film en particulier. « La Mer à Boire », 2012, par Jacques Maillot, avec Daniel Auteuil et d’autres dont on se rappelle le visage mais jamais le nom. Le film franchouillard d’une crise par ailleurs internationale.

Le complexe d’Œdipe

Je passe sur une mise en scène maladroite, sur des musiques larmoyantes. Je ne m’éternise pas sur un Daniel Auteuil qui joue plus mal que jamais, si cela était encore possible. Même dans ses coups de gueule à lui, il n’arrive pas à se convaincre lui-même. Lui, c’est le « bon » patron, par définition. De la même manière qu’il y a un siècle on avait inventé le « bon nègre », il est ce cliché vivant du Papa – paternaliste. Le patron en difficulté, étranglé à la gorge par ces enfoirés de financiers aux regards fourbes, sourires en coin et poignards dans le dos. Le patron en difficulté, qui en arrive à se mettre de son propre chef au SMIC et à vendre sa villa avec piscine. Pour sauver non pas son entreprise, mais avant tout ses ouvriers. Tout le film amène à ressentir le désespoir de cet entrepreneur, qui perd tout son héritage et le fruit de ses efforts. A la fin, même une de ses ouvrières s’en sort mieux que lui, en retrouvant un travail dans une pharmacie. Là, c’est le comble.

Non pas que ça ne puisse pas être crédible. Non pas que les vampires de la spéculation financière ne nous ait pas mis dans ce bazar de pétrin. Non pas que tous les patrons doivent finir à la lanterne. Loin de là. Mais quand une partie de ses ouvriers se mettent en grève et occupent son usine, c’est aux CRS que Daniel Auteuil a recours. On dégage les agitateurs d’ouvriers pauvres et sales qui ne voulaient rien faire d’autre que d’empocher des compensations sans travailler. Une fois que c’est fait, le groupe d’ouvriers qui arrive est clean, loyal, travailleur. Et sous la houlette ferme mais juste du Papa – paternaliste, ils vont construire le plus beau des bateaux pour un concours à Paris. Grâce à leur despote éclairé, les ouvriers parviennent à tirer le meilleur d’eux-mêmes. Grâce à quelqu’un pour lui dire quoi faire, la France a du talent.

 La Cerise à la vodka

Quant tout à coup, la cerise atterrit sur le gâteau. En tous cas sur ce gâteau qui me fait mon opinion, à moi, toute personnelle. La cerise, c’est un oligarque russe de Moscou, qui se propose de sauver l’entreprise, d’investir plus d’argent que nécessaire, sans même regarder dans les comptes, juste par amour de la mer. Et du luxe. Et un cliché sur l’âme passionnelle des Slaves, un. Il s’avère par la suite qu’il est évidemment un mafieux, et que tout l’argent sale qu’il voulait blanchir dans la boîte est déjà bien caché dans des paradis fiscaux. Et qu’il est lui-même en fuite. Car tous les hommes d’affaires russes sont des gangsters. Ou des victimes de persécution politique. Au choix.

Mais la cerise, elle offre quand même à Auteuil l’occasion de son premier voyage à Moscou. Où il se retrouve à apprendre « Da » et « Niet », à boire de la vodka en shot et à visiter un parc rempli de statues déchues de l’époque soviétique. Tout ce qu’il y a à faire à Moscou, en somme. Sa guide et interprète est belle, jeune, fraîche, patiente, attentionnée. Elle cuisine bien. « La Place Rouge était vide, Devant moi marchait Nathalie... ». Bécaud nous avait tant fait rêvé il y a 50 ans avec cette image de la belle femme russe, cultivée, émotionnelle et fière, prête à faire des câlins au premier Occidental venu. Pourquoi s’arrêter là ? Ils terminent au lit. Et même follement amoureux. Parce que la femme russe n’est pas forcément une prostituée, c’est aussi et surtout un être sensible, qui cherche de la douceur et une relation stable. Ce que n’importe quel Occidental, a fortiori Français, peut offrir sans problème.

Mais aussi, ils terminent à faire du patin à glâce sur une place de Moscou. On la reconnaît bien, cette grande place, avec sa colonne de l’indépendance, son centre commercial « Globus », sa « bougie d’anniversaire de Staline », tour pyramidale inachevée, qui abrite aujourd’hui l’hôtel « Ukraina ». Mais oui, c’est Maidan Nezalezhnosti, la place de l’indépendance de Kyiv ! Dans ce film, on ne prend même pas soin de confondre un bâtiment stalinien avec un autre, de donner le change, de faire semblant. Kyiv s’appelle Moscou, et c’est au public de s’adapter. Et de toutes les manières, Auteuil, il ne voit pas la différence. Et quand il se rend à l’aéroport de Moscou pour prendre son avion pour Paris, c’est dans le plus pur ukrainien qu’une voix off l’appelle à la porte d’embarquement. Je doute que l’ukrainien soit vraiment fréquemment utilisé à Moscou. Mais après tout, toutes les langues slaves se ressemblent. Pourquoi se donner la peine d’un doublage?

Pour ma famille et mes amis en France, ça fait déjà longtemps que je suis parti, avalé dans ce grand gouffre sombre entre Allemagne et Russie. J’ai habité à Riga, et j’y ai appris le lituanien. Ou bien était-ce l’estonien? J’ai étudié à Budapest, vous savez, la capitale de la Roumanie. Je suis maintenant en Ukraine, où la « dame aux tresses » est en prison. Est-ce la même qui se balade les seins nus en criant sa haine de la prostitution ? On ne sait pas. Mais, ah, ces Ukrainiennes… ! J’en ai bien de la chance. Je me nourris d’œufs d’esturgeon au petit déjeuner, de patates bouillies au dîner. Aspergés de vodka, comme il se doit. Des images colorées. Des réactions marrantes. Des clichés sur lesquels je suis le premier à jouer. On met ça sur le dos du Rideau de Fer, on se dit qu’avec le temps, l’Ouest réapprendra à connaître cet Est. Et puis on arrive à 23 ans après la chute du Mur de Berlin. A 21 ans de dislocation de l’URSS. Et puis il y a un Euro 2012, et des journalistes à la pelle qui veulent entendre parler de prostitution et aller à Tchernobyl. Et puis il y a un film de la BBC sur les hooligans racistes et sanguinaires dans les stades. Et puis il y a « La Mer à Boire ». Alors il y a mon coup de gueule.

Journaliste et voyageur, je suis un Européen d'origine française et observateur insatiable de la composition, décomposition et recomposition du continent. Depuis 2011 en Ukraine, je suis en permanence sur les routes, afin de suivre les évolutions et révolutions qui secouent ce pays. L'occasion d'affiner mon regard sur les différences - et ressemblances - qui font cette autre Europe.

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