Voyage

There & Bike Again

Réveil

19 juillet. Réveil dans une chambre d’hôtel à Budapest. Il fait déjà chaud. Le reportage a été fructueux, la soirée d’hier a été juteuse, la nuit a été bonne, le petit-déjeuner s’annonce délicieux. Mais rien n’est prêt. Le soir même, il faut avoir un vélo, l’avoir équipé décemment et dormir en dehors de la métropole. La course commence. Il faut partir. J’ai une fenêtre de deux semaines pour atteindre la côte dalmate et en revenir. En vélo. 1400 kilomètres au bas mot. De l’air frais, du soleil, des muscles, des légumes, de l’eau salée et des čevapi. Mes vacances, à proprement parler. Plus d’Internet, plus de papiers, plus de questions, plus de réponses. Juste un message automatique Gmail, qui explique tout en quelques mots : « je serai injoignable jusqu’à début août ». Simple.

La course. Le soir, elle se termine dans une banlieue industrielle de Buda, pas trop loin d’un Décathlon où il fallait ramener le vélo acheté en ville, pour l’équiper à moindre prix. Une fois assouvi un consumérisme effréné pour huile et chambres à air, le soleil est déjà bas. Un coin de forêt aperçu entre deux usines s’improvise camping. Il est temps de regarder ma carte. Pour confirmer que, oui, je suis bien parti dans la mauvaise direction. Qu’est-ce que je fais sur la route de l’Autriche ? J’engouffre mon pique-nique avec rage. Avant la dernière bouchée, à peine la tente déployée, un vent assourdissant se lève, un violent orage éclate. Je me faufile dans mon sac de couchage. Un doigt dans chaque oreille, le vent n’est plus qu’un bruit de fond. On dirait de l’air conditionné dans une chambre d’hôtel. Je m’écroule de fatigue. Jusqu’ici, ça ressemble à l’autre fois. C’est la première nuit, elle doit être sordide. Par définition.

Doucement, vers les Balkans

Le lendemain matin, le soleil est revenu. Préparatifs, empaquetage, petit-déjeuner, pas de café, brossage de dents. Plus question de course, maintenant c’est l’endurance. Je retrouve mon chemin à travers les collines de la rive droite et descend sur la plaine danubienne. Avec un vent du nord qui me pousse dans le dos, la nationale de la rive gauche est lisse, droite et sans trop de circulation. Comme une piste de décollage, faite pour prendre de la vitesse. En deux jours, c’est la Croatie et Osijek, capitale de la Slavonie. Parfois avant-poste d’un empire au sud, quelques fois limes d’un empire au nord, la région est à la marge, à la fois carrefour et frontière On me raconte que, du 18ème à la fin du 19ème siècle, le territoire constituait la frontière militaire, la zone tampon de l’empire des Habsbourg, sous administration directe de Vienne. Difficile à imaginer aujourd’hui. Avec une aisance déconcertante, le vélo se faufile à travers la plaine. Oubliés, les Ottomans, les Autrichiens, les Hongrois. D’ici quelques mois, la Slavonie réorientera sa marge, comme une girouette, en devenant une nouvelle frontière de l’UE. D’ici quelques années, elle pourrait redevenir un limes, ultime protection de la forteresse Schengen. Mais aujourd’hui, on traverse la région comme on passe une porte d’entrée, vers les Balkans au sud.

Les Balkans, ils arrivent, doucement. Les différences, elles ne se font pas trop sentir au début. D’Osijek se dégage cette atmosphère paisible d’une petite ville de plaine d’Europe centrale. Ce n’est plus le Danube qui y coule, mais la Drava le rejoint à seulement quelques kilomètres de là. Magasins étincelants et supermarchés gigantesques, pistes cyclables et fontaines musicales, viennent rappeler que la Croatie est prête à « devenir européenne » dans quelques mois. Mais déjà, on sent la transition vers quelques chose d’autre. Le « Magyaristan », cette Hongrie qui se voit plus grande qu’elle ne l’est, c’est fini. Cette langue croate, toute à ses particularités, paraît plus familière. Le regard des gens a changé. Il ne porte plus vers Budapest ni Vienne mais vers Zagreb, vers la côte dalmate, vers Sarajevo. On ne regarde pas vers Belgrade, parce que, hein, faut quand même pas exagérer. Mais après tout, « nous sommes les mêmes gens », me raconte Olja à Osijek. « Nous avons la même langue, mangeons pareil, pensons pareil, vivons pareil. On se comprend, et je ne pense pas que quelqu’un de l’extérieur puisse jamais nous comprendre aussi bien que ça. »

Pas moi en tout cas. Plus je me rends dans les Balkans, plus j’en connais de villes et de régions, plus j’en rencontre de gens, moins je les comprends. Je peux les traverser, les explorer, les admirer, les envier, les plaindre, les rejeter. M’en lasser aussi. Mais il est difficile d’y être insensible, impossible de les ignorer. L’intrigue est là. Je ne m’y arrête jamais, je n’y ai jamais vécu, je n’en apprendrai probablement jamais la langue, quelque soit le nom qu’on veuille lui donner d’ailleurs. Les tracés de mes voyages à travers la région, ce sont comme des lignes imaginaires à travers le brouillard. Comme si je m’efforçais de la lacérer, d’en découper la surface pour pouvoir regarder au-dessous, à l’intérieur, et comprendre. Ca ne marche pas. Les logiques, l’organisation, la mentalité, l’impulsivité, la violence passionnelle; tout est pour moi un mystère. Détendue, avec un petit sourire en coin, Olja use de son charme pour m’expliquer, encore: « Nous nous aimons, et nous aimons nous entre-tuer. C’est comme ça que ça marche. Tous les hommes de ma famille ont été dans une guerre différente. Apparemment mon frère pourrait être la première génération sans guerre, mais je n’y crois pas trop. » Facile de remettre ce discours dans le contexte d’une conversation en tête-à-tête, d’un bon repas, d’une bonne bouteille, et de se dire qu’après tout, elle zozotte un peu, la belle. Et de se rappeler qu’à l’ouest, là-bas, pas si loin que ça, on vit dans une époque quasi-post-historique, où la guerre entre voisins serait devenue non seulement infaisable mais surtout impensable. Si c’est ce que j’ai appris à l’école, ça doit être vrai. Mais alors, pourquoi, et comment, en me disant ça, le ton de voix de cette fille me rappelle ces conversations à Belgrade, Niz, Pristinë, Novi Sad, Sarajevo, Kosovska Mitrovica ou Skopje ? Tous partageaient le même ressenti, la même certitude. Pour un universitaire macédonien, il s’agissait même de « génétique ». Quelque chose de spécial, voire d’unique, propre à la région. Ici, mon constructivisme latent chancelle. Je ne comprends pas ce qu’on appelle les Balkans.

La frontière que l’on ne vit pas

Allez, pas besoin de comprendre. Le mystère est appréciable. Et le vélo rend toutes ces questions bien vaines, comparées aux exigences de la route. Qu’est-ce que je mange ? Où est-ce que je dors ? Qu’est-ce que c’est que cette côte de malade ? Combien de kilomètres aujourd’hui ? Tout est ramené à une simple logique : rouler, avancer. Ou plutôt descendre, encore. En finir avec la grande Pannonie et traverser la rivière Una. Tiens, on dirait que c’est aussi une frontière. Difficile à croire. Pour moi et pour les autres, apparemment. Ces piétons et cyclistes qui ne s’arrêtent presque pas aux postes-frontières; ces douaniers qui ne voient pas l’intérêt de regarder mon passeport et qui me balaient d’un grand geste de la main, en me disant de bouger; tous ont aussi l’air de l’imaginer différemment, cette rivière. Pour Croates et Bosniens, la séparation en deux Etats distincts ne doit pas être une évidence. Alors à la frontière, elle n’est pas une réalité si concrète que ça. Pour des villes comme Brod, Gradiška, Dubica ou Kostajnica, elle pourrait être dure à vivre. Alors on ne la vit pas. Les noms, les drapeaux, la monnaie, les plaques d’immatriculation ; on voit les différences. Mais un coup d’œil du haut du vélo suffit pour comprendre que les habitants de Bosanski Brod vont faire leurs courses à Slavonski Brod, ou encore que les jeunes de Hrvatiska Kostajnica vont faire la fête le soir à Bosanska Kostajnica. La rivière, on la vit comme partie prenante de la ville. Là-haut, entre Chop l’ukrainienne et Záhony la hongroise, la Tisza se voit désormais comme no man’s land. On ne s’en approche pas. On en parle, mais on ne la voit pas. Alors s’y baigner ou y pêcher, on y pense pas. La frontière, elle y est physique, d’abord parce qu’on y croit. La Una, elle, est juste là, elle coule. Et elle est belle.

Et pourtant, c’est là que je franchis ma première ligne de délimitation. Quelques kilomètres après la rivière, le paysage change. La plaine se gonfle et se couvre de bosses. Jusqu’à remplir la ligne d’horizon de montagnes, des vraies. Sur le vélo, le rythme change. Finies les lignes droites interminables, ce plat monotone. La route se fait joueuse, elle se courbe et s’étire, disparaît et réapparaît. Elle m’aide à dompter des côtes, à vaincre des sommets. Elle me pousse dans des gorges, elle me précipite dans des vallées. Dans cette géographie, la sensualité est mouvante. Le paysage s’embellit à chaque détour de rocher. Le passage par la ville est une parenthèse, presque une anomalie. On me raconte qu’à Banja Luka sont censées se trouver les plus belles filles de l’ex-Yougoslavie. Mais on sait bien que les filles sont belles, d’un bout à l’autre de ce monde, ici ou là dans cette vie. Pourquoi plus ici qu’ailleurs ? Alors, il n’y a pas d’intérêt à s’arrêter. Sauf pour partager une čevap et une bière avec deux autres de ces cyclistes fous, trouvés sur le bord de la route, avec lesquels il est si facile de se comprendre. Même en polonais.

Des Bosnies à part

A la sortie de cette capitale fantoche, la Bosnie s’offre à moi. Dans tout ce que j’y avais aimé la première fois. Les routes y sont lisses, nettes. A faire pâlir d’envie n’importe quel Belge lucide. Dans la Croatie européenne, on est fier d’indiquer au visiteur ce qu’il faut voir. En Bosnie, il suffit de se laisser aller. Pas besoin de chercher loin, j’ai l’impression que tout est là, à portée de main. C’est simple, c’est beau, c’est ouvert, c’est spontané. Les gens dégagent un enthousiasme que je ne trouve pas ailleurs, qui dépasse la simple politesse. Une sorte de confiance aveugle dans la vie et dans les rencontres qu’elle peut apporter. Ils ont perdu beaucoup il y a 20 ans. Pour nombre d’entre eux, il ne se passe pas grand chose depuis. Mais ils se tiennent droit. Un café sur la table, une cigarette à la main, des amis en terrasse, ils sourient au soleil. Loin de toute vraisemblance, abandonnée au cœur d’une Europe en pleine mutation, j’ai de nouveau l’impression d’une Bosnie qui vit en dehors du temps. En creusant un peu, je suis persuadé que cette impression changerait, confrontée aux graves problèmes qui handicapent, voire paralysent, le pays. Mais je traverse un univers à part. A l’écart de ce qu’on appelle ailleurs libéralisation, européanisation ou modernisation, la Bosnie me renvoie l’image d’une autre réalité, d’un autre possible.

Cette Bosnie, je la retrouve dans cette maison, à la sortie de Ključ, juste à la frontière entre la Republika Srpska et la Federacija. Tout l’après-midi, les nuages jouent au-dessus de ma tête. Comme des enfants, ils s’excitent, ils s’échauffent. Alors à la fin de la journée, ils éclatent. Abrité sous le premier balcon venu, j’assiste impuissant à la bisbille. Et mes chaussettes se mouillent. Au bout de quarante minutes, la pluie n’en démord pas, quand une voiture s’engage dans l’allée du jardin. Je mobilise mon serbo-croate-polonais-russe-allemand pour me préparer à m’expliquer. Une femme bondit hors de la voiture et se jette sur la porte pour éviter la pluie. Sans même avoir à écouter ce que j’ai à dire, elle lance: « ah bé, quand il pleut faut pas rester sous la pluie! » Avec un accent du sud-ouest. « Vous parlez français ? » « Vous êtes Français ? Entrez donc ! Je vais vous faire un café. » Elle et son mari vivent depuis 20 ans dans le Gers, après que la guerre les ait chassé de leur ville natale. C’est la première fois en deux ans qu’ils reviennent à Ključ. A l’aise, réchauffé, je m’ébahis de cette rencontre et sirote mon café. Lui ne veut pas entendre parler de mon voyage, de mes études, de mon travail. Ce qu’il veut, c’est me raconter sa Bosnie. Sa jeunesse dans le communisme. Son travail. Ses copines. Sa famille. Et sa guerre. C’est arrivé, un jour, et il a fallu prendre les armes pour défendre les siens. Contre les voisins d’ici. Contre les milices de là-bas. Contre les voleurs de nulle part. Sa femme, elle est partie très vite, avec les enfants. Lui est resté. Il a commandé une unité locale. Il a vu certains de ses amis mourir. Il a su garder sa maison debout, malgré les attaques, malgré les traces de balles que l’on voit encore dans les persiennes, les meubles, les murs. Alors il me parle de cette Bosnie qu’il a perdu, qui n’est plus aujourd’hui que l’ombre d’elle-même. Les champs de mines, partout, et pas encore tous sécurisés. Les orthodoxes et catholiques, acceptés soi-disant sans problème dans sa ville mais en retrait depuis la fin de la guerre. Son frère, qui n’a plus de travail depuis 20 ans. Les jeunes, tous partis, qui reviennent de temps en temps mais ne se réinstalleront jamais ici. Le weekend dernier, il y a eu 17 mariages à Ključ, tous des couples qui y font la fête mais n’y habitent pas. Les maisons détruites, abandonnées. Et les autres maisons, immenses, en construction et reconstruction, financées par les émigrés et bâties petit à petit. Les voitures de luxe, immatriculées en Suisse, en Allemagne, Suède, Autriche. Les loups et les ours, qui pullulent maintenant dans les hauteurs parce que la chasse est interdite depuis 1995. Les anciens trafiquants, qui ne se sont pas battus mais qui règnent désormais sur la ville et y ouvrent des cafés de luxe. Sa Bosnie, c’est aussi cette chambre à l’étage, ce grand lit double. Dans cette pièce, pas d’impact de balle, pas de souvenir de mort. « T’en fais pas, dans cette chambre, rien de mal. C’est là où on a préparé les bébés ! » C’est là où je dors cette nuit. Ca fait 20 ans que personne n’y vit, eux préfèrent dormir au rez-de-chaussée. Lui-même, vieilli, ridé, la santé fragile, n’est plus que l’ombre de ses souvenirs.

« Nous sommes les mêmes gens ». Et pourtant.

J’empaquette tout ça. Une tranche de vie. Une nouvelle avec début et fin. Une histoire de voyage. Je reprends mon vélo. Et je retrouve ma Bosnie, celle que je peux comprendre. Ces montagnes, toujours plus majestueuses. Ces cols, toujours plus haut. D’une vallée à l’autre, les cigales se font de plus en plus bruyantes. La végétation se fait de plus en plus petite, de plus en plus espacée. Les premiers pins apparaissent. L’Adriatique se rapproche. A un moment, sans prévenir, la route se jette dans le vide, m’entraîne dans une descente glorieuse. La vitesse me rend ivre. Ivre de ce sentiment de liberté, de liberté chérie. Au bas de la montagne, un poste-frontière. C’est la Croatie. J’entre en Dalmatie.

Jusqu’au dernier moment, il est difficile de croire que c’est ici que les Européens ont établi leur nouveau terrain de jeu. Des champs de mine. Des vallées mortes. Sur des distances de 20-30 kilomètres, des villages déserts, des maisons sans fenêtres. Pas âme qui vive, hormis quelques vaches rachitiques. On sent que la même guerre a apporté les mêmes malheurs que là-haut. Mais ici, la mémoire de la guerre porte un autre nom. Les héros ont un autre visage. Les ennemis portent un autre uniforme. Seules les victimes se ressemblent, même si on essaye de les rendre différentes, uniques. Au dernier soir avant d’atteindre la côte, je repense à ces Balkans comme à une mise en abîme de l’identité collective. En se montrant si sûre de cette idée que « nous sommes les mêmes gens« , Olja s’était empressée d’ajouter qu’il y a « des petites différences ; notamment en termes de rapport à la vie, à l’argent, à l’hospitalité. Les Croates, on est plus organisés, on pense plus à l’argent. En Bosnie, ils sont plus spontané, la main sur le cœur« . Dans cette Bosnie justement, on me dit que Bosniaques et Serbes sont très différents les uns des autres, histoire oblige. A Ključ, en Federacija, on m’indique que les gens du coin sont « tous sympas, il ne t’arriverait rien ici« . Mais quand il s’agit de camper à Dvar, à une centaine de kilomètres, là « ça serait mieux dans un hôtel. Là-bas, on ne sait pas comment ils pourraient réagir« . Mais bien sûr, dans les Balkans, « nous sommes les mêmes gens« .

La fin

Et puis c’est la côte. La fin. La fin de la route. La fin de cette partie du voyage. La fin des montagnes, remplacées par des petites collines capricieuses. Dans une certaine mesure, la fin d’un monde. Les vieilles rues de Šibenik respirent d’un héritage vénitien encore bien vivant. Et c’est la fin d’un isolement. A la différence de l’intérieur des terres, la côte est pleinement intégrée dans un jeu qui la dépasse. Autoroute, panneaux en anglais, allemand, italien, groupes de touristes, files d’attente, bus multicolores, hôtels. Pendant deux jours, en retrouvant mes parents à Šibenik, je me retrouve dans un circuit bien familier, fait de confort, d’endroits à visiter et de bons restaurants. Je me laisse bercer. Deux jours en dehors du temps. Un bain de famille. Pas de bain de mer : je n’aperçois l’Adriatique que de loin. Mais il n’y a pas que la mer pour se baigner. Rassasié, reposé, je reprends le vélo, et file vers le nord sans me retourner. Cette fois, j’ai hâte de regagner Budapest, les bords du Danube, où la vie, là aussi, se fait douce, .

Pendant une semaine, le paysage se remodèle dans l’autre sens, et le climat s’adoucit, encore une fois. Collines, montagnes, rivières Una et Sava. Le film qui se déroule devant mes yeux m’apporte tout ce que je cherche. Jusqu’à ce que je retourne à l’Alföld, la Grande Plaine de Hongrie. Cette Hongrie, je m’étais surpris à l’aimer quelques semaines auparavant. Les collines du Tokaj, le désert industriel de Miskolc. Je m’étais surpris à m’y trouver bien, à en apprécier le train de vie. A y aimer les gens que j’avais rencontré. Sur le chemin du retour, quelque chose ma changé. Des routes défoncées, des campagnes déprimées, des gens tassés, courbés, édentés. Là-bas, au sud de la Sava, on semble accueillir le soleil comme un ami. Ici, j’ai l’impression qu’on le vit comme une oppression, une irritation. Merde, que s’est-il passé ici ? Et cette plaine, qu’en géographie on nomme très justement dépression. Ce plat, qui n’offre rien pour accrocher le regard. Me revient en tête cette observation d’Andrzej Stasiuk dans « Moja Europa »: « Je n’aime pas la plaine. Scruter l’horizon y est l’occupation majeure. Pas un instant le regard ne s’y repose, il glisse alentour et, lorsque la perspective est suffisamment dégagée, il ne trouve aucun point fixe, aucun repère. (…) En ce qui concerne ma patrie, la Pologne, c’est plutôt correct parce que les Carpates rappellent un mur, un coin sûr, où l’on peut se réfugier sans pour autant perdre de vue ce qui se passe à l’avant. Les Hongrois ont indéniablement une situation plus difficile à cet égard. Le vieux dicton des habitants des plaines trouve confirmation chez eux : tu peux te tourner comme tu veux, tu as toujours le cul au vent ». Et sur la route de Budapest, une fois retrouvée la nationale de la rive gauche du Danube, le dicton prend vie. Un souffle venu du nord ralentit mon avancée. De menaçants nuages noirs montent du sud pour finalement me rattraper et m’asperger d’une pluie tenue. Dans le même temps, de fortes bourrasques viennent de l’ouest manquent plus d’une fois de faire basculer mon vélo. Pas d’échappatoire, en dehors de cette station-service, où le gérant est persuadé que je vais forcément voler quelque chose.

Mais au moins, la plaine appelle à la performance. Rien à regarder, rien pour s’arrêter : c’est 150 kilomètres le premier jour en Hongrie, et 160 le deuxième. Pour arriver un soir, à apercevoir la Szabadság Szobor sur la colline Gellért. Le soleil s’apprête à se coucher. Avant d’entrer en ville, je m’arrête au premier endroit qui m’est familier. Le parc du théâtre national. Devant ce centre de fitness où, derrière une vitre transparente, de jeunes et jolies yupies, couvertes de sueur, courent sur des tapis roulants et lèvent leurs jambes sur des appareils de musculation. En faisant semblant de ne pas savoir qu’elles sont regardées et désirées par ceux de l’autre côté. Ce soir, je m’en fous. Les yeux rivés sur les lumières du soleil couchant, je m’allume une cigarette. Je suis arrivé. Ce que je voulais faire est fait. Je le trouve bien fait. Le prochain voyage commence, maintenant.

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Facebook Status on 03/08/2012

And so it was for a quickie : Budapest-Osijek-Banja Luka-Kljuc-Knin-Sibenik-Bihac-Hrvatska Kostajnica-Barcs-Budapest

One bike : a Kross TransContinental ;

1450 kilometers riding (grosso modo) ;

16 days travelling, that is 13 days of full riding and 3 of doing-something-else ;

3 countries : Hungary, Croatia, Bosnia & Herzegovina ;

12 passport controls at border points ;

0 flat tire ;

A few nervous breakdowns ;

Many enthusiastic epiphanies ;

2/3 of bloc of sun cream ;

1/3 of a bloc of baby powder ;

2 half-hour Internet connections ;

5 cigarets ;

20 grams of pipe tobacco Davidoff ;

Undefined amount of Twix and Haribo ;

A few dry raisins.

 

Tonight i drink. To the beauty of those lost Bosnian mountains. And to life.

And then I sleep (in a real bed)

Journaliste et voyageur, je suis un Européen d'origine française et observateur insatiable de la composition, décomposition et recomposition du continent. Depuis 2011 en Ukraine, je suis en permanence sur les routes, afin de suivre les évolutions et révolutions qui secouent ce pays. L'occasion d'affiner mon regard sur les différences - et ressemblances - qui font cette autre Europe.

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