Politique Ukraine

P@ges Europe: D’une arène à l’autre, le combat de Vitali Klitschko continue

Article publié sur le site de P@ges Europe, le 18/06/2012

« Je réglerai ça sur le ring ! » : avec un sang-froid déconcertant en dépit de l’affront qui lui a été fait, Vitali Klitschko s’en tient aux règles. Le 17 février 2012, le champion de boxe ukrainien vient d’être giflé par surprise, face à des dizaines de caméras, par son challenger britannique Dereck Chisora, lors de la pesée. Il le laisse quitter la pièce sans heurts. Et le vainc en combat régulier, deux jours plus tard, sur le ring. Vitali Klitschko, 41 ans, 2,02 mètres, 112 kilos de muscles, conserve pour la 8ème fois sa ceinture de champion poids lourd WBC (World Boxing Council), la catégorie reine de la boxe internationale.

 

Au cours de la carrière du géant, son style prudent, défensif et fair play lui a toujours permis de dominer les provocations de ses adversaires. Une approche intègre que beaucoup souhaiteraient voir transposer à un autre type d’arène, celle de la politique ukrainienne. Certains députés de la Verkhovna Rada (Parlement) dignes de Dereck Chisora s’y sont d’ailleurs taillé une féroce réputation de lutteurs, et les affrontements physiques entre législateurs défraient régulièrement la chronique(1). Nul doute que la présence de Vitali Klitschko dans l’hémicycle calmerait les ardeurs. D’ailleurs, l’entrée du boxeur en politique pourrait bien en bousculer le fonctionnement.

Le succès par le travail

« Quand l’Ukraine a déclaré son indépendance en 1991, je venais juste de devenir adulte. Vingt ans plus tard, ma génération a montré que, à force de travailler et de respecter les règles du jeu, on peut vivre honnêtement et décemment »(2). Vitali Klitschko, c’est d’abord l’une des plus marquantes « success story » de l’Ukraine post-soviétique : né en juillet 1971 d’un père officier dans l’Armée rouge(3), il se lance très tôt dans le sport, en premier lieu le kick-boxing aux côtés de son frère Vladimir, de cinq ans son cadet. Respectueux d’une promesse faite à leur mère de ne jamais se battre l’un contre l’autre, les deux frères, tous deux en catégorie poids lourd, s’élèvent rapidement au firmament de la boxe : Vitali se saisit des titres du WBC et de la WBO (World Boxing Organization) ; Vladimir des ceintures WBA (World Boxing Association), IBF (International Boxing Federation), IBO (International Boxing Organization), « The Ring Heavyweight » et aussi WBO (après que son frère l’ait perdu)(4). Pour l’aîné, le bilan est impressionnant : 46 combats, 44 victoires dont 40 par KO.

Une réussite sportive qui rend l’histoire de Vitali encore plus remarquable. Marié, père de trois enfants, il est le premier sportif de haut niveau à avoir mené à terme une thèse de doctorat, d’où il tire son surnom de « Dr. Ironfist » (Docteur Poing de fer)(5). Il est passionné d’échecs, dont il assimile le sens de la stratégie à la boxe. Une différence de taille toutefois : « Aux échecs, personne n’est un expert mais tout le monde joue. En boxe, tout le monde est un expert, mais personne ne combat », déclare-t-il avec humour en juin 2011(6). Dans la vie comme sur le ring, il se distingue par un style simple, humble, intègre et plein d’ironie. Une réputation qui l’accompagne dans ses différents lieux de résidence, en Ukraine, en Californie et en Allemagne. Outre l’ukrainien et le russe, il parle ainsi anglais et allemand couramment. En bref, Vitali Klitschko est l’archétype de la réussite équilibrée, une histoire qui fait rêver à travers le monde, et en particulier en Ukraine, où les deux dernières décennies de cet État indépendant n’ont pas été couronnées d’autant de succès.

« Dr. Incorruptible »

Au sommet de sa carrière, Vitali Klitschko n’a plus rien à prouver au monde de la boxe. La quarantaine passée, il estime maintenant avoir trouvé son prochain combat, pour lequel il est encore assez jeune : dans un manifeste publié en novembre 2011, il déclare ainsi vouloir « empêcher l’Ukraine de sombrer dans l’autocratie ». Son programme est simple, quoiqu’ambitieux : « respecter les règles du jeu », c’est-à-dire assurer à ses concitoyens transparence et lutte anticorruption, respect de l’État de droit et des droits de l’homme. Et faire en sorte que des valeurs renouvelées et des modes de fonctionnement épurés fassent de l’Ukraine une candidate naturelle à l’intégration européenne, « le modèle de notre développement politique et économique futur »(7).

Une ambition connue depuis des années : déjà, dans les années 1990, il ne manque pas de rappeler aux personnalités politiques ukrainiennes qu’il rencontre la nécessité de bâtir un État de droit viable. Durant l’hiver 2004, il est sur la place de l’Indépendance (Maidan Nezalezhnosti) à Kiev pour y soutenir les manifestations citoyennes contre les fraudes électorales, qui vont devenir la Révolution orange. En août 2011, à l’annonce de l’incarcération de l’ancienne Première ministre Ioulia Timochenko, il est à la veille d’un combat contre le Polonais Tomasz Adamek : il suspend alors tous ses entraînements et, d’Autriche, se rue en Ukraine afin d’y protester contre le fonctionnement sélectif de la justice en Ukraine(8). Pour lui, c’est là que se joue la « véritable bataille, celle pour les valeurs démocratiques ».

L’affaire Timochenko est le déclencheur d’un engagement politique qui devient quasi-total, alors que Vitali Klitschko s’était auparavant cantonné au rôle de chargé de communication. En 2006, il se fait élire conseiller municipal de la ville de Kiev, où il n’habite pourtant pas. En 2010, il fonde le parti politique UDAR de Vitali Klitschko, auquel il donne une aura nationale, plus par son nom que par sa présence. Dans le nom UDAR, on lit certes « Alliance Démocratique Ukrainienne pour la Réforme » mais, surtout, le terme ukrainien pour « coup de poing ». Son but ? Le chambardement de la vie politique ukrainienne.

La popularité du solitaire

Vitali Klitschko surfe sur une vague de popularité. Pressenti pour devenir le prochain maire de Kiev(9), il a réussi à faire élire environ 400 représentants sur la liste de son parti lors des scrutins municipaux et régionaux d’octobre 2010, et les sondages portant sur les prochaines élections législatives d’octobre 2012 lui promettent une entrée remarquée au Parlement, avec des intentions de vote allant de 6 à 11 %. Il bénéficie de l’appui amical des principaux leaders de l’opposition, qu’il a rejoints au sein du Comité contre la dictature créé en août 2011 autour de l’affaire Timochenko. Arseniy Iatseniouk, président de Front Zmin (Front pour le changement), a encouragé une candidature unique de l’opposition aux élections municipales à Kiev, déclarant que Vitali Klitschko ne pouvait « se permettre de perdre l’élection ».

Le champion entend néanmoins garder ses distances avec les principales forces d’opposition et ne participe pas à la coalition électorale formée, entre autres, par Front Zmin et Batkivschyna (Patrie), le parti de Ioulia Timochenko. La plupart des « dignitaires » de l’opposition sont actifs depuis des années et leur réputation ne correspond pas toujours aux exigences de respectabilité de Vitali Klitschko. On raconte par exemple qu’après l’élection présidentielle de janvier 2010, Arseniy Iatseniouk, officiellement farouche opposant au Président de la République Viktor Ianoukovitch, aurait été sur le point de « vendre » Front Zmin au Parti des régions, la formation du nouveau chef de l’État, contre une nomination au poste de Premier ministre. Mêmes suspicions autour de la chef de file du Parti social-démocrate d’Ukraine, Natalia Korolevska : celle-ci a déclenché une vaste opération de communication, avec force affiches clamant dans les rues des grandes villes son désir d’une « nouvelle Ukraine, avec de nouveaux leaders », débarrassée de ses dirigeants actuels et du fléau de la corruption. Dans le même temps, cette oligarque de l’agroalimentaire, qui figure parmi les 100 personnalités les plus riches d’Ukraine(10), est soupçonnée de bénéficier d’une aide insidieuse de la part du gouvernement en vue de miner la cohérence d’une opposition unie(11).

La réserve de Vitali Klitschko serait donc due à son attachement aux principes qu’il professe. Reste à voir si ce boxeur solo peut ignorer longtemps les règles de ce sport d’équipe qu’est la politique. « Klitschko est un bon boxeur, au sommet de sa carrière. Il devrait rester là-dessus. Ce n’est pas un bon orateur, il a des idées à trous. Il ne veut fâcher personne, il en tire un programme, sans conviction. Et il vit en Occident, il a des principes qu’on ne peut pas appliquer à la politique ukrainienne. À supposer d’ailleurs que la politique ukrainienne ait des principes ! », ironise Dmytro Pothekine, analyste politique à Kiev.

Les hésitations d’un débutant

D’autant que l’agenda politique du sportif demeure flou. Hormis ses slogans phares, son programme économique, sa vision en matière de politique sociale ou encore son approche des relations – problématiques – avec la Russie ne sont pas clairement définis. À Kiev, il s’engage pour la défense des petits commerçants, mais sans préciser d’où il tirerait l’argent pour d’éventuelles subventions et sans expliciter sa solution aux problèmes d’hygiène sur les marchés de la capitale. La « descente d’André » (Andrivskiy Uzviz), foyer d’artistes situé dans une des rues les plus typiques de Kiev, a subi au printemps 2012 une reconstruction controversée qui prévoit entre autre choses l’implantation de centres commerciaux grandioses. « On a vu Vitali Klitschko aux manifestations populaires contre un projet de l’oligarque Rinat Akhmetov, en effet. Mais il n’est pas resté longtemps. Et ses idées de projets alternatifs, on n’en a pas entendu beaucoup », déplore Juliy Lifshits, spécialiste de l’histoire de Kiev. Le 25 mai 2012, sur le plateau du talk show « La grande politique » (Velika Politika), c’est en adoptant une langue de bois assez peu sportive qu’il a répondu à une question sur la priorité de ses candidatures aux scrutins à venir(12) : maire de Kiev ? Député ? Président de la République ? L’imprécision de sa réponse a jeté le doute quant à sa détermination à effectivement défendre les droits des commerçants de Kiev, si une autre opportunité venait à se présenter.

Quoi qu’il en soit, son intervention dans l’émission a été ponctuée de nombreux applaudissements et Vitali Klitschko est indéniablement une figure de cette opposition ukrainienne en recomposition avec laquelle il faut désormais compter. Pour l’écrivaine et journaliste Irena Karpa, son entrée sur la scène politique pourrait amorcer un renouvellement de celle-ci : « Je soutiens n’importe quelle initiative éclairée, qui pourrait changer les choses et pousser les gens à développer une conscience civique. S’il montre qu’il se préoccupe vraiment du sort de ce pays, alors ça peut devenir intéressant ».

Le dernier combat de boxe professionnelle de Vitali Klitschko est prévu le 1er septembre 2012, contre un autre champion invaincu, l’Allemand Manuel Charr. Juste à temps pour le libérer en vue des élections d’octobre et lui permettre de se jeter dans un autre combat de longue haleine. Une nouvelle carrière qui pourrait, elle aussi, être couronnée de succès. À condition que Vitali Klitschko ait auparavant bien assimilé toutes les règles de la politique ukrainienne.

Notes

(1) Jets d’œufs et de gaz lacrymogènes, insultes, coups de poing, etc., les parlementaires ukrainiens ont l’habitude de recourir à la force pour régler des questions sensibles au sein même de l’Assemblée. Dernier exemple en date : une bagarre a éclaté, le 25 mai 2012, au sujet d’une loi controversée sur les langues régionales et minoritaires, qui pourrait de facto accorder au russe le statut de seconde langue officielle dans la moitié du pays. À l’issue des échauffourées, un député a fini aux urgences, le visage en sang.

(2) Tribune de Vitali Klitschko, parue le 24 novembre 2011 dans The Kyiv Post.

(3) Le père, Vladimir Rodionovitch Klitschko, a été l’un des responsables de la « liquidation » de la centrale de Tchernobyl en 1986. Il est mort d’un cancer en juillet 2011.

(4) Vitali décroche le titre en juin 1999 et le perd contre son challenger Chrys Bird en avril 2000. Ce dernier est battu par Vladimir en octobre de la même année.

(5) Sa thèse en Science du sport, soutenue en 2000, porte sur les critères de sélection des jeunes boxeurs et leur parrainage.

(6) Cité dans Mail Online, 26 juin 2011 : http://www.dailymail.co.uk/sport/boxing/article-2008375/Vlitali-Klitschko-says-Wladimir-beat-David-Haye.html.

(7) Tribune de Vitali Klitschko, parue le 24 novembre 2011 dans The Kyiv Post.

(8) Au printemps 2011, s’ouvre le procès de l’égérie de la Révolution orange, Ioulia Timochenko, pour abus de pouvoir dans la conclusion d’un accord gazier avec la Russie en janvier 2009. Arrêtée le 5 août 2011 pour infraction au bon déroulement de la procédure judiciaire, elle est condamnée le 11 octobre à 7 ans de prison, 3 ans d’inéligibilité et 150 millions d’euros d’amende. Elle est maintenant sous le coup de nouvelles accusations, pour corruption et complicité de meurtre. L’opposition ukrainienne et les gouvernements occidentaux dénoncent un acharnement politique.

(9) L’excentrique Leonid Tchernovetskiy, maire de Kiev en poste de 2006 à juin 2012, s’est surtout distingué par son inaction et son absentéisme. L’essentiel de la gestion de la municipalité depuis le début de son mandat a été assuré par le chef de l’administration de la municipalité, Oleksandr Popov. Celui-ci se présentera aux élections municipales qui se dérouleront dans les mois qui viennent. En raison du manque d’assiduité de Leonid Tchernovetskiy, Vitali Klitschko a dénoncé à plusieurs reprises l’absence de légitimité des actions de l’équipe dirigeante. Pour prévenir son parti de telles accusations en amont du scrutin municipal, le maire a démissionné le 2 juin 2012.

(10) Classement du magazine Focus pour l’année 2008. La fortune de Natalia Korolevska a été estimée à 243 millions de dollars.

(11) « Korolevska », en ukrainien, signifie « royal ». Sur cette question, voir « A Royal Gift to the Government », The Ukrainian Week, n° 9, juin 2012.

(12) Les élections municipales de Kiev, initialement prévues en juin 2012, ont été reportées sine die en raison de l’Euro 2012 de football. Elles pourraient se tenir au même moment que les élections législatives, en octobre 2012. La prochaine élection présidentielle est prévue, quant à elle, pour début 2015.

Pour citer cet article : Sébastien Gobert, « Ukraine. D’une arène à l’autre, le combat de Vitali Klitschko continue », P@ges Europe, 18 juin 2012 – La Documentation française © DILA

Journaliste et voyageur, je suis un Européen d'origine française et observateur insatiable de la composition, décomposition et recomposition du continent. Depuis 2011 en Ukraine, je suis en permanence sur les routes, afin de suivre les évolutions et révolutions qui secouent ce pays. L'occasion d'affiner mon regard sur les différences - et ressemblances - qui font cette autre Europe.

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