Politique Ukraine

Le Soir: Portrait en demi-teinte de Ioulia, « l’Evita ukrainienne »

Article paru dans Le Soir, le 09/06/2012

Elle fut l’icône charismatique de la révolution Orange, puis une Première ministre à la poigne de fer avant de croupir dans les geôles du nouveau régime. Portrait en demi-teinte de l’Evita ukrainienne.

Kiev

de notre correspondant

Qu’on y prête de la crédibilité ou non, les images de ces dernières semaines ont fait frémir. L’air fatigué, le teint pâle, une femme allongée sur un lit rudimentaire exhibe des traces fraîches de coups à l’épaule et au ventre. Cette femme, c’est Ioulia Timochenko, 51 ans, et par deux fois Première ministre d’Ukraine. Le lit, c’est celui de sa cellule de la colonie pénitentiaire de Kachanivska, où elle purge une peine de 7 ans de prison. « J’ai cru vivre les dernières minutes de ma vie. J’avais très mal, j’étais terrorisée, j’ai appelé à l’aide mais personne n’est venu. » Le 20 avril, elle aurait été traînée de force hors de sa cellule, battue et emmenée à l’hôpital. Sur un autre cliché, quelques semaines plus tard, elle apparaît misérablement diminuée après 19 jours de grève de la faim, les yeux apeurés levés vers la présidente de Lituanie, Dalia Grybauskaite, venue la soutenir. Pour Yevguenya Timochenko, sa fille, « on aurait dit qu’elle avait perdu 10 kilos, elle pouvait s’évanouir à n’importe quelle minute ». Depuis, Ioulia Timochenko a abandonné sa grève de la faim, elle est en convalescence, suivie par un docteur allemand.

Mais les images demeurent, et choquent, quand on se rappelle la jeune héroïne glamour de l’hiver 2004. Le rouge aux joues, un manteau élégant sur les épaules, les fins cheveux blonds arrangés en une « Kosa », couronne de tresses traditionnelle ; debout à haranguer la foule : aux côtés de Viktor Iouchtchenko, elle était devenue l’icône de la « Révolution Orange ». Et à travers elle, l’image d’une Ukraine moderne, démocratique et européenne s’était propagée en Occident. En 2005, lors de son premier mandat en tant que Première ministre, le magazine Forbes la consacre troisième femme la plus puissante du monde.

Malgré l’adversité et les scandales qui ont marqué le délitement rapide de l’équipe des « Orange » dans les années qui ont suivi, sa réputation de « dame de fer », mêlant hyperactivité, détermination et charme, ne s’est pas flétrie. En se rapprochant de l’Union européenne tout en négociant fermement mais ouvertement avec la Russie, elle a réussi à se faire passer pour la championne de la synthèse est-ouest. Par une série de mesures sociales et une communication ingénieuse, elle est devenue la candidate du peuple et de l’authenticité ukrainienne. En 2002, alors qu’un journaliste lui demande une fois de plus si sa « Kosa » est réelle, elle répond avec calme « tout ce que j’ai, c’est naturel – tresse, ongles. Je n’utilise pratiquement jamais de maquillage ». Et de défaire dans la foulée sa natte pour laisser tomber ses longs cheveux, devant un parterre de presse conquis par son naturel.

Des atouts qui ne l’empêchent pas de perdre l’élection présidentielle de janvier 2010 contre son ennemi juré, Viktor Ianoukovitch, pourtant accusé de fraudes électorales massives en 2004. En Ukraine, sa popularité n’a pas survécu aux réalités du pouvoir. Pendant ses mandats, l’Ukraine a été frappée par une crise économique sans précédent, d’éprouvantes « guerres du gaz » avec la Russie, des querelles politiciennes sans fin et une corruption incontrôlée. Le plus grave étant que Timochenko a failli à concrétiser les espoirs de la Révolution Orange de créer un Etat moderne basé sur l’Etat de droit, une administration efficace et une justice indépendante.

Néanmoins, elle demeure suffisamment forte pour inquiéter le nouveau pouvoir. Le 5 août 2011, Filip, jeune militant de son parti « Batkivschyna » (Patrie), est sur l’avenue Khreshatyk à Kiev pour la soutenir, alors qu’elle comparait à son procès pour abus de pouvoir dans la signature d’un accord gazier avec la Russie en janvier 2009. « Ioulia Timochenko est la seule qui comprenne les souffrances du peuple. Les dirigeants actuels sont tous des gangsters, qui gèrent le pays en fonction de leurs propres intérêts. Pas étonnant qu’ils veuillent la mettre en prison. » Dans l’heure qui suit, l’Evita ukrainienne est incarcérée, afin de l’empêcher de perturber la bonne marche du procès. De prison, elle n’en est pas sortie depuis.

Les « gangsters », c’est Viktor Ianoukovitch et son gouvernement au passé douteux. Pour Vira Nanivska, directrice du think-tank International Centre for Policy Studies de Kiev, « leur politique a mené à une explosion de la corruption et a encouragé la fuite de cerveaux et de capitaux du pays. La situation n’était pas rose avant, mais depuis deux ans, on observe une dégradation accrue du respect de l’Etat de droit, un mépris pour les droits de l’homme et une utilisation sélective de la justice. C’est très inquiétant. » Dans le cas de Ioulia Timochenko, les appareils de la justice et de la police sont mis au service d’un véritable acharnement. Déjà emprisonnée, elle est sous le coup de nouvelles accusations pour corruption alors qu’elle était oligarque du gaz dans les années 1990, dirigeante de United Energy Systems of Ukraine (UESU). Le vice-procureur général Rinat Kuzmin s’est aussi évertué à prouver sa complicité dans le meurtre du député et concurrent économique Yevhen Shcherban et de sa femme en 1996. Des charges « absurdes » pour Ioulia Timochenko. « Ces meurtres ont été exécutés par un gang de tueurs œuvrant dans les intérêts de l’UESU. J’ai suffisamment de preuves et de témoignages pour établir sa complicité claire dans ce drame. Je sais que les tueurs ont été payés à partir de comptes bancaires détenus par Ioulia Timochenko », se défend Rinat Kuzmin, qui veut ouvrir un nouveau procès dès que Ioulia Timochenko sera remise sur pied.

« Il est clair qu’il y a persécution politique. Mais on sait bien que Ioulia Timochenko n’est pas innocente. Comme toute l’élite politique actuelle, elle s’est fait une fortune dans les années 1990 par des moyens frauduleux et parfois violents. C’est indéniable », commente Vakhtang Kypiany, journaliste à Historyczna Pravda. Et de fait. En 1991, lors de la dislocation de l’URSS, la carrière de Ioulia Timochenko se résumait à un poste d’ingénieure dans une usine d’armement et à la gestion d’un vidéo-club avec son mari Oleksandr. Au tournant des années 2000, c’est une oligarque du gaz qui pèse environ 11 milliards de dollars. Le tout grâce à l’instabilité chronique et aux privatisations opaques des années 1990, ainsi qu’à des amitiés peu recommandables. Parmi elles, Pavlo Lazarenko, ancien Premier ministre (1996-97) à la réputation sulfureuse. Il purge depuis 2006 une peine de 9 ans de prison aux Etats-Unis.

Des pratiques que Ioulia Timochenko n’a pas oubliées une fois aux affaires. Alex Frishberg, avocat d’affaires américain installé à Kiev depuis 20 ans, se rappelle les années de l’équipe Orange comme un « fiasco total ». « Quand elle est arrivée au pouvoir, Ioulia Timochenko était un rapace féroce et gourmand. Elle n’a pas pu réaliser tous ses plans, mais son passage aux affaires a été une catastrophe pour les investisseurs. Et l’économie parallèle a explosé, car plus personne ne faisait confiance au gouvernement ! »

Un double visage qu’il ne faut pas oublier quand on parle de Ioulia Timochenko, aujourd’hui victimisée à l’extrême. Le 7 juin, son docteur allemand à Kharkiv s’est d’ailleurs plaint de son refus de réaliser des prises de sang complètes. Une décision difficile à justifier, contraire à son supposé « naturel », et qui pourrait dire qu’elle a quelque chose à cacher sur son état de santé réel. Quoi qu’il en soit, elle s’est avérée bien plus redoutable pour le régime du fond de son lit de prison que de ses podiums de campagne. Loin des souvenirs glamours de la « Révolution Orange », Ioulia Timochenko se forge maintenant une image de « Mère Teresa » ukrainienne, opprimée et généreuse. L’Ukraine et l’Europe n’ont pas fini d’entendre parler d’elle.

Journaliste et voyageur, je suis un Européen d'origine française et observateur insatiable de la composition, décomposition et recomposition du continent. Depuis 2011 en Ukraine, je suis en permanence sur les routes, afin de suivre les évolutions et révolutions qui secouent ce pays. L'occasion d'affiner mon regard sur les différences - et ressemblances - qui font cette autre Europe.

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