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MyEurop: L’Art dit « pornographique » censuré

A Kiev, des artistes tentent de renouveller la scène artistique ukrainienne. Ils se heurtent à la limitation de la liberté d’expression et à la montée du nationalisme. Dernier cas de censure: la fermeture de l’exposition « Le corps ukrainien ».

Dans un congélateur, un corps humain constitué de peau de poulet repose inerte pour symboliser les dangers de l’industrie alimentaire intensive. Au mur, une série de photos présente le quotidien d’une famille ukrainienne dont le père est transsexuel. En face, des dessins d’hommes en érection déclarent en grosses lettres que « mon porno, c’est mon droit », en réponse à un ancien projet gouvernemental d’interdire les films pornographiques en Ukraine.

Plus loin, deux écrans mettent en opposition deux expressions relatives de l’obscénité. A gauche, un vagin, à la façon de L’Origine du Monde de Gustave Courbet. A droite, une session parlementaire de la Verkhovna Rada, le Parlement. Avec une interrogation évidente: des deux images, laquelle est la plus choquante ?

L’exposition « Ukrainskoe Tilo »« Le corps ukrainien » – avait tout pour choquer, et c’était le but. Ouverte le 7 février à l’Académie de Kyiv-Mohyla, elle visait à interloquer le visiteur sur le rapport au corps, à la fois physique et social, dans l’Ukraine d’aujourd’hui. L’initiative n’a pas été du goût de tous: après une visite dans les premiers jours de l’exposition, le recteur de l’université, Sergiy Kvit, déclare que « c’est de la merde » et fait fermer la galerie.

Le recteur ne peut pas les voir en peinture

Invité d’une chaîne de télévision pour expliquer son geste, il dénonce une « propagande de la pornographie » et s’érige en protecteur des mœurs.

Les médias de masse prêtent une signification très négative au porno. C’est pourquoi, dès que j’ai vu des slogans tels que ‘Mon porno est mon droit’, j’ai trouvé que c’était plus qu’ambigu et que ça aurait mérité une discussion préalable. Des slogans de la sorte ne sont pas acceptables au sein de l’université !

Pour les organisateurs, la décision du recteur est illégitime et ne se fonde que sur un affect personnel: c’est de la censure pure et simple. Le Visual Culture Research Center (VCRC) et ses appuis étudiants et artistiques organisent une levée de bouclier immédiate, montent un piquet de grève devant l’université et recueillent des signatures de soutiens.

Le VCRC est un collectif d’art qui se démarque depuis quelques années par son militantisme artistique. Grâce à un réseau étudiant bien organisé, ils ont profité de l’esprit libertaire qui animait l’université depuis son ouverture en 1992 pour en faire l’épicentre des contestations de la jeunesse ukrainienne.

Mais le vent de la liberté d’expression a tourné, à la fois en Ukraine et au sein de l’université. L’affaire constitue le paroxysme de tensions entre les étudiants et l’administration, qui est accusée depuis plusieurs années d’imposer un agenda conservateur à l’académie. Pour Olga Bryukhovetska, co-organisatrice de Ukrainskoe Tilo, la fermeture de l’exposition marque une rupture irrémédiable.

C’est un événement très important dont on ne prendra la mesure que plus tard, je pense. L’idée de l’université comme une grande famille, la meilleure, la plus démocratique, l’assurance que tout à l’extérieur est pourri et corrompu mais qu’entre nous tout est parfait, c’est fini.

Pour Vasyl Cherepanym, président du collectif d’art responsable de l’exposition, le scandale n’est que le révélateur d’une régression des libertés et de la créativité artistique en Ukraine.

Pas touche aux héros de la Nation

Au delà des cas explicites de censure, il dénonce une tradition totalement passive de présenter et de percevoir l’art, qui conforte le spectateur dans son apathie. « Nous essayons de transformer la sphère publique ukrainienne pour créer un contexte de réflexion collective, dont nous avons vraiment besoin. Nous essayons de créer un capital social, des groupes, des communautés qui pourraient produire leur propre message. Nous n’essayons pas de répondre à d’anciennes questions, de trouver de nouvelles réponses à d’anciennes questions. Mais, nous nous efforçons de poser de nouvelles questions, parce c’est ce dont l’Ukraine a besoin ! »

Et le scandale ne s’arrête pas là. Le centre, fermé pour quelques jours, rouvre fin février suite à la mobilisation contre le recteur Sergiy Kvit. Mais à une condition: il est interdit au VCRC d’y organiser la moindre exposition. Un sursis bancal, qui s’achève le 12 mars, avec la décision de l’administration de fermer définitivement les locaux du centre.

Raison invoquée cette fois-ci: le bâtiment souffre de sérieux problèmes de solidité et nécessite une rénovation en profondeur. La bibliothèque universitaire située dans le même immeuble, continue, elle, à fonctionner normalement.

Au-delà des échos d’une censure injustifiée de la part du recteur, l’affaire a pris les accents d’un certain conservatisme nationaliste. Le recteur Sergiy Kvit ne cache plus ses affinités pour la plupart des idées d’extrême-droite, et fait fréquemment l’éloge de figures controversées de l’histoire nationale.

La fermeture du VCRC a ainsi été justifiée, outre l’affaire de l’exposition Ukrainskoe Tilo, par le projet d’héberger une conférence du chercheur allemand Grzegorz Rossolinski-Liebe sur la vie et la mémoire du leader de l’armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA), Stepan Bandera.

Pour Serguiy Kvit, le professeur aurait une « approche scandaleuse et de propagande, incompatible avec une rigueur académique ». Un jugement de circonstance, alors que le parti d’extrême-droite Svoboda, dénonce Grzegorz Rossolinski-Liebe comme un « fasciste libéral ».

Propagande

Dans la foulée, la plupart des établissements qui devaient accueillir le chercheur dans trois villes différentes d’Ukraine ont annulé sa prestation. Menacé par des coups de téléphone anonymes, il a été contraint de se placer sous la protection de son ambassade de se faire rapatrier discrètement vers l’Allemagne.

Censure artistique, conservatisme politique, intolérance extrémiste ; les couleurs du printemps qui reviennent déjà en Ukraine a pris une teinte inquiétante. Malgré l’impasse où se trouve le VCRC et le cruel manque de soutiens dans la société civile ukrainienne, Olga ne veut pas se laisser décourager.

Nous allons survivre, parce nous sommes des êtres vivants. Ils ne peuvent nous empêcher de penser, écrire ou dessiner. Nous sommes très déterminés à surmonter n’importe quel obstacle. Vous savez ce qu’on dit, ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort.

Journaliste et voyageur, je suis un Européen d'origine française et observateur insatiable de la composition, décomposition et recomposition du continent. Depuis 2011 en Ukraine, je suis en permanence sur les routes, afin de suivre les évolutions et révolutions qui secouent ce pays. L'occasion d'affiner mon regard sur les différences - et ressemblances - qui font cette autre Europe.

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