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L’Ukraine asphyxiée par la guerre du gaz

Article publié sur MyEurop, le 13/01/2012

*Titre de publication. Titre original: « Ukraine:  Une odeur de (guerre du) gaz »

Bien que l’hiver soit exceptionnellement doux en Ukraine, le début d’année est rude. Les négociations pour une révision du contrat d’importation de gaz de Russie sont au point mort, plombant le budget de l’Ukraine et asphyxiant son industrie.

Après des mois de pourparlers et des annonces avortées d’accords, Kiev semble perdre patience et a tenté ces derniers jours une dénonciation unilatérale des termes du contrat. Un sursaut désespéré et voué à l’échec de la part d’un gouvernement qui joue, ni plus ni moins, sur cette question, sa crédibilité, le futur de l’économie nationale et la souveraineté de son territoire.

Mauvais deals avec Moscou

La question du gaz russe est aussi vieille que la déclaration d’indépendance de l’Ukraine, il y a tout juste vingt ans. Séparée, quasiment pour la première fois de son histoire, du territoire russe, l’Ukraine perd l’accès à ses sources traditionnelles d’approvisionnement énergétiques, situées pour la plupart en Oural et en Sibérie. Un handicap de taille dans l’exercice d’une souveraineté nationale.

Au fil de tensions permanentes, de discussions sans fin et de « guerres du gaz » à répétition, les gouvernements successifs tentent, tant bien que mal, de minimiser les coûts de leur dépendance à Moscou. Tout en s’efforçant d’assurer le transit des hydrocarbures russes vers le reste de l’Europe : environ 80% du gaz russe à destination de l’Union Européenne (UE) transite en effet par l’Ukraine.

C’est Ioulia Timochenko, alors Premier ministre, qui conclue, en décembre 2009, le contrat en vigueur actuellement. Au terme d’une « guerre du gaz » qui affecte l’Europe entière, un accord d’importation prévoit un montant fixe de 450 dollars/1000 m³ de gaz, indexé sur le prix du pétrole.

Victoire à la Pyrrhus

Ce dernier étant en hausse constante, le contrat se révèle vite extrêmement désavantageux pour l’Ukraine. Signé pour une durée de dix ans, il prévoit aussi l’importation d’une quantité minimum par l’Ukraine de 52 milliards m³.

L’arrivée au pouvoir du très russophile Victor Ianoukovitch en janvier 2010 semble mettre un terme définitif aux tensions gazières. Il s’empresse de négocier, en avril 2010, les fameux « Accords de Kharkiv » : en prolongeant le bail de la Flotte russe jusqu’en 2042, il obtient un rabais de 100 dollars/1000m³. Une victoire à la Pyrrhus, très vite invalidée par la hausse des cours du pétrole. Sur l’année 2011, les prix ont ainsi explosé, passant de 264 dollars au premier trimestre à environ 400 dollars au dernier trimestre.

En décembre 2011 seulement, le monopole d’Etat ukrainien Naftogaz a dépensé pas moins d’un milliard de dollars. Et au premier trimestre 2012, l’Ukraine se doit de payer 416 dollars/1000m³. Pour un pays endetté qui traverse une grave crise économique, la situation s’avère difficilement soutenable: le gaz russe est désormais facturé à l’Ukraine sensiblement au même prix qu’à l’Allemagne.

Union Eurasienne contre Union européenne

D’où plusieurs tentatives par Kiev de renégocier les termes du contrat de 2009. Depuis des mois, des rencontres au sommet se multiplient, entre plusieurs rounds de pourparlers intergouvernementaux et de réunions d’experts. Le procès et la condamnation, ouvertement politisés, de Ioulia Timochenko, ont eux aussi pesé dans le débat : en l’incriminant pour abus de pouvoir dans la conclusion de l’accord, l’Etat ukrainien a voulu démontrer que le deal en question n’était pas légal. Kiev a, par ailleurs, bénéficié de l’expertise technique de l’UE et a menacé de porter l’affaire devant la Cour internationale d’arbitrage de Stockholm.

Mais rien n’y fait. Le Kremlin, à travers son bras énergétique Gazprom, est intransigeant vis-à-vis de ce qu’il considère comme de l’avidité. Le président Medvedev s’était ainsi déclaré« attristé » par la cupidité de son partenaire ukrainien. Les termes du contrat ne seraient pas renégociables et doivent, à ce titre, être honorés. Naftogaz n’avait importé que 40 milliards de m³ en 2011, à la suite d’une requête expresse à Gazprom.

Pénalité de 300%

Mais la récente annonce de vouloir réduire les importations à 27 milliards de m³ cette année ont provoqué un tollé à Moscou. Pour Serguei Kupriyanov, un représentant officiel de Gazprom, ce serait une rupture nette des termes du contrat et entraînerait des conséquences graves. L’Ukraine pourrait avoir à payer une pénalité de 300% du prix des quantités non-importées.

Une solution à l’amiable existe pourtant, et les conditions de Moscou posées à son « petit frère » ukrainien sont simples. Résoudre le différend gazier une bonne fois pour toutes passerait par l’abandon du projet de zone de libre-échange UE-Ukraine et la participation de l’Ukraine à l’union douanière entre Russie, Bélarus et Kazakhstan.

Voire au projet ambitieux d’Union Eurasienne que le Kremlin a dévoilé en automne dernier. Et probablement autoriser l’achat par Gazprom d’une partie du système de transit gazier ukrainien. Autrement dit, renoncer à l’un des principaux atouts de la souveraineté du pays. Un pas que même le très russophile Victor Ianoukovitch ne semble pas prêt à faire.

Cruel isolement

Etranglée par le poids financier de l’importation du gaz russe et confrontée à l’impossibilité de renégocier l’accord de 2009, l’Ukraine se trouve dans une situation très inconfortable. Mais pour nombre d’observateurs Kiev devrait commencer par balayer devant sa porte. Victor Ianoukovitch et son gouvernement ont ainsi multiplié les déclarations contradictoires, en annonçant des compromis pour les dénoncer par la suite, ou encore en brandissant la menace d’une saisie de la Cour de Stockholm, menace jamais mise à exécution. L’attitude volatile et imprévisible des Ukrainiens n’aide en rien à un décryptage des négociations en cours.

Malgré des appels répétés pour une diversification énergétique et un développement d’énergies renouvelables, l’Ukraine demeure très dépendante de gaz et de pétrole. Le pays n’a visiblement pas, non plus, utilisé l’expertise technique de l’UE pour mener à bien une modernisation du système de transit gazier. Pour Dennis Sakva, analyste à la banque d’investissement ukrainienne « Dragon Capital », le système de gazoducs ukrainien, reste déficient et peu fiable. Kiev s’est, par ailleurs, privé d’un certain soutien politique de nombreux pays européens du fait de décisions politiques jugées «inquiétantes», en particulier l’affaire Timochenko.

Contournement de l’Ukraine

L’Ukraine se retrouve ainsi isolée dans un face-à-face défavorable avec la Russie. D’autant que la mise en service du gazoduc « Nord Stream », qui relie le nord de la Russie à l’Allemagne en passant sous la mer Baltique, lui enlève son monopole du transit d’hydrocarbures vers l’UE. Et un autre gazoduc russe, le « South Stream », semble en bonne voie de construction au sud du continent.

C’est donc un casse-tête sans solution rapide auquel est confronté l’Ukraine, et la tentation du passage en force lors d’une nouvelle « guerre du gaz », paraît envisageable.

Cette affaire révèle en tout cas un rafraîchissement des relations russo-ukrainiennes, malgré la présidence de Victor Ianoukovitch. Un désamour qui peut être observé sur de nombreux plans : on parle ainsi maintenant d’une possible « guerre du fromage » entre les deux pays…

Journaliste et voyageur, je suis un Européen d'origine française et observateur insatiable de la composition, décomposition et recomposition du continent. Depuis 2011 en Ukraine, je suis en permanence sur les routes, afin de suivre les évolutions et révolutions qui secouent ce pays. L'occasion d'affiner mon regard sur les différences - et ressemblances - qui font cette autre Europe.

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