Société Ukraine

Eglise gay à Donetsk: Pour l’amour de Dieu (et des hommes)

Article publié sur le site de MyEurop, le 05/11/2011

Une Église gay et œcuménique a ouvert ses portes, en février 2011, à Donetsk, dans l’Est de l’Ukraine. Un refuge et un lieu de parole dans le pays d’Europe où les droits des homos et des lesbiennes sont le moins respectés. Reportage.

Ce dimanche à Donetsk, dans l’Est de l’Ukraine, c’est jour de messe. Dans un petit local au troisième étage d’une ancienne manufacture, un prêtre revêt une étole aux couleurs de l’arc-en-ciel, bénit le pain et le vin avant de célébrer la communion. Il entame alors un sermon touchant à l’attention d’une dizaine de fidèles réunis dans la pièce. Tous sont homosexuels, et forment la paroisse de « Saint Cornelius le centurion », première Église gay du pays.

Roman Zuiev, prêtre fondateur de la paroisse, a choisi un rite chrétien œcuménique, afin d’attirer le plus de fidèles possibles. Sur un « rainbow flag » brodé d’un large cœur rouge et étalé sur une table en guise de nappe sont disposées des bougies, des icônes orthodoxes et une croix latine. Une icône représente Saint Cornelius, un pape du 13ème siècle, honoré pour sa bonté et sa grande tolérance. Les fidèles, de confessions orthodoxe, protestante ou mormone, se succèdent auprès du célébrant pour réciter des prières, se confesser et recevoir la communion.

La croix comme refuge

En moins d’une demi-heure, la messe est dite, et les paroissiens se répartissent en petits groupes pour discuter, plaisanter et échanger leurs expériences de la semaine tout en profitant du thé et du café mis à leur disposition. L’Église de Saint Cornelius est en effet avant tout un cercle chaleureux de rencontre et de détente, qui permet à ces chrétiens homosexuels de se retrouver à l’écart des pressions de la société.

C’était là la motivation première de Roman Zuiev. Ayant grandi dans une famille de Témoins de Jéhovah, il explique que son orientation sexuelle, révélée dès l’adolescence, a vite été découverte par sa communauté. Il est excommunié sans appel. Il se sent alors rejeté par les siens et coupable vis-à-vis de Dieu, avant d’étudier la Bible et de se rendre compte qu’elle ne contient en fait rien contre l’homosexualité. Mais ce n’est que quelques années plus tard que Roman trouve enfin sa voie, en entrant en contact avec des associations de chrétiens gay et commence à étudier une nouvelle « théologie gay ». Il réalise alors, avec soulagement, que « les normes, la propagande que quelques chrétiens prêchent ne sont pas des vrais standards de moralité et que la haine des homosexuels n’est pas un standard de moralité. J’ai compris que Dieu aime chacun d’entre nous ».

Roman devient de plus en plus actif dans la défense des droits des homosexuels en Ukraine. En octobre 2010, il est le premier dans le pays à gagner un procès hautement médiatisé contre l’agression homophobe d’un policier.

Conservatisme noir-charbon

Roman essaye néanmoins de concilier sa foi et son orientation sexuelle en devenant prêtre dans l’Église mormone. Très vite, il se heurte aux pressions de sa hiérarchie, et entreprend de créer son propre mouvement. En février 2011, il fonde ainsi, en direct à la télévision locale, l’Église de Saint Cornelius. Le jour d’après, il est poussé sans ménagement vers la sortie de l’Église mormone.

Sa paroisse offre un refuge contre les pressions d’un environnement industriel et patriarcal, ainsi qu’un moyen de pratiquer sa foi contre l’intransigeance des autres religions. Serguei (ou plutôt, de son propre aveu, Ser-gay), originellement un chrétien orthodoxe, explique comment il s’est dévoilé au pope de sa paroisse. Malgré le secret de la confession, il s’est immédiatement retrouvé mis à l’écart de la communauté. « Je vais juste [à l’église orthodoxe] pour accomplir le rite liturgique et c’est tout. Je ne peux pas me sentir moi-même là-bas, je dois être très prudent en ce qui concerne ma vie privée. Personne ne sait rien de ma vie et c’est un secret pour tout le monde. Ici, à Saint Cornelius, je me sens libre, je peux être moi-même, discuter avec des amis. C’est très bon pour mon moral ».

L’Ukraine n’est de fait pas connue pour sa grande tolérance vis-à-vis des « Lesbiennes, Gays, Bisexuels et Transgenres » (LGBT). Chaque année, à l’occasion de la journée mondiale de lutte contre l’homophobie et la transphobie, l’ILGA-Europe publie une carte de l’état des droits des lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres (LGBT) sur l’ensemble du continent. En se fondant sur lois et pratiques administratives en vigeur, l’Ukraine est bonne dernière.

Dans les régions orientales du pays, les plus éloignées de l’Europe, marquées par un système patriarcal, ouvrier et conservateur, la simple idée qu’il puisse y avoir une Église gay à Donetsk, par ailleurs fief du très conservateur président de la république Victor Ianoukovitch et de son proche oligarque Rinat Akhmetov, en surprend plus d’un.

Pour les déçus des religions traditionnelles

Et pourtant, explique Zoryan Kis, directeur d’une association de défense des droits des LGBT à Kiev, on trouve plus d’organisations représentatives de la communauté LGBT à l’Est qu’à l’Ouest du pays. L’Est se caractérise par des modes de vie plus individualistes, disséminées au sein d’un tissu urbain plus dense, dans lequel il est aisé de conserver l’anonymat. A l’Ouest, pourtant perçu comme plus « éclairé » du fait de sa proximité géographique avec l’Union européenne (UE), on trouve moins de grandes villes et des structures plus communautaires, fondées sur le rôle traditionnel de la famille. Des clubs gays existent ainsi dans les grandes villes orientales, telles que Donetsk, Kharkiv et Dnipropetrovsk, alors qu’à l’Ouest, seule la moyenne Lviv en abrite un.

 

Prière de ne pas confondre. Si l’Eglise de Saint Cornélius est aujourd’hui une organisation gay, c’est plus un hasard qu’une vocation. Roman Zuiev affirme ne pas « vouloir un groupe pour les homosexuels, mais un groupe pour tout le monde ». Autrement dit, les déçus des religions traditionnelles. Et de pointer vers Svetlana, une amie proche d’une cinquantaine d’années, ancienne musulmane, reconvertie mormone avant de se tourner vers l’œcuménisme de Saint Cornelius. Mère de onze enfants, elle affirme avec un large sourire édenté qu’elle n’est pas lesbienne. Et elle est une bonne manière pour le prêtre de se dédouaner face aux accusations de constituer un « ghetto », voire une secte, pour homosexuels.

Aide-toi, l’Ouest t’aidera ?

Les conditions d’exercice de cette foi œcuménique sont néanmoins rudes. Sans soutien administratif ni politique, l’Église qui ne recrute que parmi des milieux ouvriers, marginalisés et défavorisés, ne dispose d’aucun financement conséquent. Roman Zuiev est lui-même chauffeur de taxi à bord d’une vieille Lada poussive et peine à joindre les deux bouts. Le local de réunion change chaque semaine, et de nombreux fidèles se perdent en route. Alors que les messes rassemblaient une trentaine de personnes en février, seule une dizaine se manifeste chaque semaine.

Le climat ukrainien sur les questions de tolérance et d’acceptation de l’homosexualité se refroidit de même. Une loi dédiée à la « protection des enfants », actuellement à l’étude, vise d’ailleurs à bannir de l’espace médiatique toute référence aux relations entre individus du même sexe. Une initiative qui ressemble à s’y méprendre à la loi sur la « protection des mineurs » de 2009 en Lituanie, qui a fortement détérioré la qualité du débat public sur ces questions. Avec l’indignation silencieuse, voir l’accord tacite, des autorités européennes. Il est donc loin d’être sûr que, malgré les espoirs des fidèles, les Européens se portent à leur secours d’une manière ou d’une autre.

C’est malgré tout à l’étranger que Roman Zuiev cherche des soutiens, et notamment auprès de l’UE. Il envisage aussi d’adhérer à la Metropolitan Community Church (MCC), une Église gay largement répandue en Amérique du Nord, qui lui prodiguerait assistance logistique et financière.

Mais dans pour l’heure, les fidèles demeurent isolés dans l’Est de l’Ukraine, avec la prière comme moyen de faire de cet espoir tolérance une réalité.

Pour plus d’information, le site de la paroisse Saint Cornelius (en ukrainien, mais aussi en français, en anglais ou en espagnol) : http://www.korniliy.org/

Journaliste et voyageur, je suis un Européen d'origine française et observateur insatiable de la composition, décomposition et recomposition du continent. Depuis 2011 en Ukraine, je suis en permanence sur les routes, afin de suivre les évolutions et révolutions qui secouent ce pays. L'occasion d'affiner mon regard sur les différences - et ressemblances - qui font cette autre Europe.

3 comments on “Eglise gay à Donetsk: Pour l’amour de Dieu (et des hommes)

  1. Ping : A Ukrainian LGBT activist asks for political asylum in the Netherlands « Nouvelles de l'Est

  2. Les églises subjuguent la raison des gens… A quoi ça sert d’avoir une église de plus, et encore une église d’après l’orientation sexuelle ? Si les gays veulent aller à l’église, ils peuvent bien y aller avec les hétéros… Puisque l’église n’est pas forcément un endroit ou l’orientation sexuelle est importante. Ou alors ils veulent bien d’avoir leur Dieu personnel ?

  3. Gouet Pierre

    Je pense pour ma part,qu’une église dont les fidèles sont tous homosexuels, c’est une autre façon de voir et de faire les choses. Là les gens se connaissent tous, parce qu’ils ont une même orientation sexuelle; car nous les homosexuels, nous n’avons pas de problèmes avec Dieu. Il nous connaît, il sait qui nous sommes, et apparemment, nous n’avons rien à lui cacher.Mais avec les êtres humains nos frères et sœurs , nous avons mille et un problèmes. Ce qui fait que nous nous sentons à l’aise entre nous, et ceux qui nous comprennent, peuvent se joindre à nous pour célébrer. Et si l’on pense que nous sommes de grands pécheurs, je répondrai que la miséricorde de Dieu est plus grande et plus puissante que nos péchés, et là où le péché, abonde, la grâce surabonde. .

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